Comme il est question d'une œuvre rare, autant mettre le commentaire du concert en évidence – pardon, contrairement à l'usage, je n'ai pas le temps d'inclure des extraits sonores et des bouts de partition, il faudrait vraiment un temps de travail supplémentaire non négligeable pour écrire une véritable notule sur le sujet, en me replongeant dans le détail… Voyez-le comme une incitation à aller écouter, ou même simplement un témoignage sur certaines propriétés des opéras russes (usage du folklore, des chœurs et des cors…).
#ConcertSurSol #109
La Pskovitaine de
Rimski-Korsakov par le Bolchoï (troupe, orchestre, chœur), direction
Sokhiev.
Le concert portait le titre de la création, Ivan Le Terrible, pour des raisons
de remplissage, je suppose – je n'ai pas lu qu'il ait été question de
proposer une version musicologique d'origine, mais peut-être était-ce
également le cas.
Une œuvre dans la veine des
grands
opéras historiques où la musique est moins sophistiquée que dans
les orientalismes mystérieux et les contes comme
Sadko,
Le Coq d'or… Par exemple
La Fiancée du Tsar, déjà avec Ivan.
Ici,
un aspect légendaire de la vie
d'Ivan Le Terrible – avec comme réel sujet principal
les massacres qu'il commet
régulièrement dans les grandes villes de Russie (cet homme avait de
très graves désordres mentaux, il n'était pas
terrible dans le sens de grand et
redoutable, mais plutôt de quelqu'un qui tue n'importe qui sous
n'importe quel prétexte, ses propres amis, les notables, des villes
entières…). L'intrigue, tirée d'un drame contemporain de la
composition, le présente sous un jour plus positif (et assez
fantaisiste) de père de la nation presque sage, sévère mais juste.
J'avais méjugé l'œuvre au disque : les quelques versions disponibles,
même les plus récentes, placent les voix très en avant et l'orchestre
en retrait, si bien que l'on n'entend bien les détails… Or, malgré son
aspect un peu simple de drame romantique sans fantaisie excessive, de
prime abord, j'étais passé à côté de la matière de
l'accompagnement des récitatifs,
très variée, toujours des
contrechants
(très beaux ; dans les scènes d'amour, on reprend le premier thème des
amants au hautbois tandis qu'ils en énoncent un autre), des
effets d'orchestration…
les cors, en particulier,
travaillent à temps plein pour doubler les cordes ou même tenir seul
des notes qui apportent de l'atmosphère ou de la tension !
On y entend des procédés d'accompagnement (palpitations vives des
flûtes et hautbois comme dans les jeux des princesses aux pommes, au
début de l'
Oiseau de feu), des
touches instrumentales (flûte alto sur la chanson satirique chantée par
Ivan), des alliages qui font dresser l'oreille.
À ce titre,
l'interlude du toscin,
entre les deux tableaux de l'acte I, est complètement dément, étendant
progressivement la sonnerie à tout l'orchestre (avec la même texture
que les scènes du couronnement et de l'horloge dans
Boris Godunov, dont cet opéra de
1872 s'inspire vraisemblablement). L'effet de résonance est obtenu par
l'écho de deux accords, l'un médium avec pizzicatos de violoncelle,
cors et tam-tam chinois, le second avec un pizz plus grave, clarinette
basse et timbale.
Le plus hallucinant se trouve probablement dans les
scènes de foule assez délirantes :
tel le grand accord chargé du chœur, qui s'étage progressivement par
entrées successives à la fin de l'œuvre, ou la surenchère effrayée du
peuple à la fin de l'acte I, et même les nombreux
chœurs folkloriques, dont les thèmes
(tirés de chansons traditionnelles célèbres, comme chez Tchaïkovski et
Moussorgski) irriguent ensuite toute l'œuvre.
On note la présence de quelques
motifs
récurrents (parternité d'Ivan, par exemple), mais cela
réclamerait réécoute attentive ou ouverture de partition pour préciser
leur nombre, leur ampleur et leur usage.
Le drame aussi se tient bien,
étonnamment : alors que le dénouement est assez frustrant (se passe ce
qu'on avait deviné, et assez platement), toute l'attente qui précède
l'arrivée d'Ivan est très réussie : la moitié de l'opéra, trois
tableaux sur six, se déroule hors de sa présence, à commenter ses
destructions et à redouter son arrivée. Pskov en paix, Pskov effrayée,
Pskov combattive, Pskov abattue… Chaque fois l'occasion de
changements de climats assez
aboutis.
Même
l'entrée tardive d'Ivan
au second tableau de l'acte II, pourtant chichement spectaculaire en
musique et en mots, atteint pleinement son objectif glaçant : ce
quasi-silence, cette courtoisie du tsar qui demande l'autorisation de
prendre une chaise dans une ville conquise, tout épouvante en comparant
l'explicite avec la réputation, laissant pressentir tout en la niant
l'ampleur du malheur qui frappera les habitants.
Un opéra très réussi, dont on pourrait faire bien des choses en scène.
Les
musiciens du Bolchoï m'ont
paru plus typés qu'en 2017, en particulier les bois (hautbois un peu
acide, plus clair, et superbe), mais quoi qu'il en soit, le niveau est
toujours aussi exceptionnel, magnifié par Sokhiev tout en rondeur et en
densité.
Ce sont évidemment
les chanteurs qui
marquent le plus de différence avec les habitudes occidentales,
remplissant la Philharmonie défavorable, comme rien, et avec des
techniques vocales qui sont très, très loin de l'orthodoxie italienne
et des écoles affiliées. Particulièrement admiré
Denis Makarov (le père de
la jeune fille éponyme), dont le timbre est peut-être un peu gris, mais
dont la projection et la diction se diffusent, encore plus que
l'abyssal
Stanislas Trofimov
(moins sonore dans ce rôle qui sollicite davantage l'aigu que dans
l'archevêque de la
Pucelle d'Orléans),
planant toujours au-dessus de l'orchestre et à proximité du public.
Moins convaincu par
Dinara
Alieva, qui fait une belle carrière hors de Russie (Cio-Cio San
la saison prochaine à Bastille !), mais qui est vraiment, vraiment
émise très en arrière, compromettant totalement la diction – je suis
admiratif qu'elle puisse tenir une tessiture de soprano avec une
émission aussi basse (on aurait dit qu'elle chantait un rôle une quarte
plus bas que la réalité !), mais je n'aime pas beaucoup cette posture
qui la rend mécaniquement monochrome (et floue verbalement à faire
passer Netrebko pour Gérard Souzay).
Plus que tout, c'est
le chœur
qui me cueille encore une fois : le niveau individuel est hallucinant
(tous potentiellement de très grands solistes) et la rondeur du
résultat, inconnue des chœurs d'opéra ailleurs dans le monde (toujours
un peu bruts) semble atteindre le meilleur des deux mondes, entre la
puissance épique de leur volume et un moelleux, une discipline des
nuances qui évoquent plutôt les meilleurs chœurs d'oratorio.
Très grande expérience. Ils reviennent pour
Mazeppa la saison prochaine, avec
une de leurs très grandes basses dramatiques, Azizov (un impact très
impressionnant là aussi, et une véhémence remarquable – je ne puis plus
écouter d'autre Prince Igor…).