Mission les Vineuses
Initialement publié sur le site alternatif Carnets sur sol (boueux), le 29 octobre 2024. Version d'origine.

Au terme de quelques jours de marche aux confins du Bassin parisien, au Sud d'Auxerre, quelques impressions générales. Plutôt qu'un récit de promenade, cette fois, quelques émerveillements ; quelques enseignements aussi, peut-être.

A) Retour à Irancy
Je connaissais déjà le secteur pour avoir marché, à l'automne passé, de Tonnerre à Chablis, puis dans le secteur de Cravant jusqu'à Irancy – il est très possible que ce soit la plus belle promenade que j'aie faite, baigné dans le doré de vallons couverts de la vigne sénescente, à la perspective sans cesse changeante.

Cette année, je reprends donc le projet, mais en partant d'Irancy pour atteindre Saint-Bris-le-Vineux, un village d'allure similaire sur la carte ; je vise aussi, grâce à un logement situé l'autre rive du fleuve, l'autre Vineuse, Coulanges-la-Vineuse. (Logement qui s'est avéré un fail retentissant, un richissime Flamand qui invite ses amis chez lui et loue des chambres, mais il faut endurer les cris de joie jusqu'à deux heures du matin, suivi des bruits de vaisselle absolument pas étouffés et de toute façon la télé en flamand qui brame même une fois les hôtes couchés... bien sûr la maison reprend vie, avec du jour sous les portes qui rend toute atténuation impossible, dès huit heures le lendemain. Je ne sais pas comment les autres font mais je suis laminé après trois nuits dans cette grande foire.)

La partie promenade, en revanche, fut un franc succès, qui confirme l'intérêt supérieur de la région : à deux heures de train de Paris, un véritable dépaysement, de nombreuses marches accessibles et gratifiantes, un patrimoine de grande qualité et assez varié. Même pas de problème de ravitaillement, un village sur deux a son épicerie.

B) Je marche sur tous les chemins
Le terrain a, pour commencer, un avantage considérable sur la plupart des promenades que j'ai pu faire jusqu'ici : du fait du terrain agricole (et de la tradition locale de ne pas clôturer partout, ce n'est pas toujours le cas en Île-de-France, au moins par des haies, et encore moins en Provence !), les chemins sont toujours entretenus (on peut marcher dans les ornières des tracteurs) et en cas d'herbe haute ou de boue, il est toujours possible de contourner en traversant n'importe quel champ, verger (cerisiers surtout par ici, il paraît que c'est enchanteur au printemps) ou rang de vigne. Pas de mauvaises surprises avec des chemins soudains en défaut d'entretien, des clôtures imprévues, des passages délicats, tout est adapté au passage des engins lourds et l'on peut donc emprunter sans aucune difficulté n'importe quel chemin de terre cartographié par l'IGN – les pentes omniprésentes rendent en outre les zones boueuses assez limitées.

Pour une fois, je n'ai donc pas failli mourir - j'ai tout de même eu une surprise qui aurait pu terminer désagréablement (par une grosse chute), mais c'était davantage lié à un aspect physique beaucoup plus général - l'expérimentation corporelle de la force d'inertie, pendant une descente particulièrement abrupte : j'ai voulu la descendre en gambadant pour limiter la pression sur mes genoux franciliens (peu rompus aux dénivelés), mais impossible de maintenir la cadence, il fallait sans cesse accélérer, plus vite que mes jambes ne savaient faire, et piler net devant une clôture barbelée ! Le sol était très souple et égal, il était donc possible de garder l'équilibre, mais l'impression d'accélération incontrôlable portée sur tout le corps était assez troublante.

C) « Champ / contrechamp » !
J'ai déjà évoqué plusieurs fois dans ces pages le plaisir singulier qu'il y a à éprouver un lieu dans son environnement, en parcourant la distance qui le sépare de différents point de vue pour mieux le sentir, physiquement, s'inscrire dans son territoire, comprendre son implantation, sa proximité des points d'eau, son exposition aux vents, les cultures dont il dépend, percevoir les voies de passage qu'il garde...
La succession de collines crée non seulement une multiplicité de points de vue, avec des paysages qui changent à tout moment, mais permet de surcroît, par leur faible hauteur de voir facilement sur plusieurs plans au delà, sans que le regard se heurte à un mur de roche comme ce peut être le cas en montagne.

La promenade en bénéficie spectaculairement ; rare bonheur de voir ainsi pendant quatre jours Irancy dans son cirque, puis de la colline adjacente, puis des contreforts de la face opposée de la vallée, et plus loin encore sur des collines plus hautes, se couvrant ou se découvrant selon les hauteurs et les angles, avec chaque coteau aisément reconnaissable, mais depuis des distance et des angles nouveaux, ajoutant ou retranchant d'autres vues.
D) Épuisement esthétique
Lorsque je confesse me promener, la réaction est souvent admirative sur le mode "c'est terriblement ascétique, comment ne t'ennuies-tu pas ?". Et, en réalité, c'est tout l'inverse qui se produit : ajuster l'itinéraire entre les chemins praticables et/ou attirants d'une part, la carte d'autre part, comprendre les lieux que l'on aperçoit au loin, gérer les associations d'idées, imaginer les légendes qu'on mettra sur les photos, la narration qu'on fera de l'épisode, étiqueter le vivant (je tâche de progresser en ornitho et botanique), et bien sûr regarder, se repaître des beautés que l'on voit et entend, prendre les photos nécessaires pour en conserver un peu le charme, profiter du plaisir de la marche et du dépaysement, essayer de comprendre l'agencement du territoire, les communications entre les lieux... Il s'agit plutôt de décrypter une gigantesque architecture. Pas besoin de musique pour meubler un éventuel ennui, c'est même très chargé, pas loin d'être épuisant intellectuellement.
En l'occurrence, dans ce coin de paradis tout est tellement beau tout le temps, les vues, les couleurs des vignes, les villages qui ont chacun leur personnalité, les églises refaites à la Renaissance avec des ornements invraisemblables, mais jamais selon le même patron d'une localité l'autre, la brume du matin, la lumière rasante du soir... la stimulation est si forte et si permanente que j'ai dû accepter de passer certaines heures à marcher sans trop m'arrêter ni penser, sans quoi je serais arrivé à l'heure de la #CourseAuCouchant sans plus aucune ressource émotionnelle pour m'émerveiller un peu. Tout cela étant accentué par la variation très rapide des paysages grâce à la succession des collines. La difficulté est donc, dans un lieu si favorable, plutôt de gérer l'abondance que de vaincre l'ennui !

En outre, comme les cultures ne sont pas clôturées (et qu'assez peu de sentiers sont balisés), on peut en permanence inventer son propre chemin et vivre une infinité d'aventures - j'ai le souvenir de lieux merveilleux mais contenus par les limites (ou les servitudes) des champs, en particulier dans les secteurs où l'élevage prévaut. C'est un bonheur, mais un bonheur épuisant, à la vérité.

E) Les hits
Avec la première personne que j'aie emmené en promenade (Port-Royal des Champs, il y a bien longtemps), nous avons conservé une tradition : à la fin d'une journée de découvertes, nous demander quel a été notre hit. Pas tant pour établir un palmarès que pour nous forcer à tout nous remémorer, à ne pas sous-estimer ce que l'on a fait plus tôt dans l'expédition.
Bien sûr, personne ne va en prison si son hit en contient en réalité cinq : l'idée est simplement de relever ce qui a laissé l'impression la plus marquante. Considérant le nombre de notules à écrire par ailleurs, je n'aurai pas le temps de détailler ce voyage autant qu'il me ferait plaisir, aussi je vous propose de jouer au jeu des hits avec vous.
1) Contrechamps
Il était un tout petit peu tard pour profiter de la sénescence dorée des vignes à son maximum, et l'effet de surprise n'était pas le même que l'an passé ; en revanche la puissance des contrechamps m'a vigoureusement étreint pendant tout le voyage. Chaque jour, je voyais le cirque d'Irancy. En y passant, puis depuis la colline qui la sépare de Saint-Bris-le-Vineux, puis depuis la vallée de l'Yonne lorsqu'on est dans le bon angle, et depuis divers promontoires ensuite, ceux du Sud vers Migé comme ceux du Nord vers Gy et Escamps. Parfois aussi, mieux dérobé derrière ses coteaux, je voyais Saint-Bris, par divers fragments. Éprouver ainsi l'espace, comprendre dans sa chair la relation entre les sites est difficilement exprimable de façon livresque.


2) Gy-l'Évêque
Chaque village avait sa personnalité (jusque dans l'architecture des églises, très différentes) : Irancy lovée dans son cirque de vignes, sauvage en périphérie mais très policée dans sa longue rue Soufflot, très « ville » pour un village d'aussi petite taille ; Saint-Bris-le-Vineux, qui ne paie pas de mine de loin mais révèle quantité de maisons ouvragées du XVIe siècle, sans doute des possessions de négociants à succès ; Coulanges-la-Vineuse, plus terne d'apparence avec ses pièces enduites, mais remarquablement aménagée (témoin ce jardin tout récent, particulièrement élégant et très intelligemment conçu, avec eau, plantations, ombre…) ; Migé, village aux pierres généreuses et tout à fait charmant, doté d'un immense lavoir à cygne et canards ; Escamps, véritable hameau rural, n'était cette vaste église aux inhabituels calcaires très jaunes !








Gy-l'Évêque n'est pas le plus mignon (Migé emporte la timbale, clairement) ni celui dont les maisons sont les plus intéressantes (Saint-Bris s'impose sans effort), de surcroît traversé par une départementale extrêmement passante… mais son patrimoine m'a époustouflé. Village minuscule (deux rues qui se rejoignent en mandorle), mais…

¶ Un lavoir exceptionnel, sorte de gigantesque atrium derrière lequel un bassin est aménagé en abside, et le long duquel s'étend un vaste second lavoir.




¶ Une église du premier gothique, XIIIe siècle, refaite en proportions plus modestes après son effondrement au XVIe siècle, mais qui s'effondra tout de même, à cause d'une mauvaise conception dès les origines, en 1924 – les paroissiens avaient entendu d'énormes craquements pendant la messe, et le maire avait interdit m'accès au bâtiment, avant l'effondrement du grand pilier Sud du chœur quelques mois plus tard. La toiture actuelle est une formidable charpente asymétrique, qui donne à cette grande mutilée des allures mixtes assez fantastiques, à la fois vestiges hors du temps et témoignage de virtuosité des charpentes du XXe siècle (achèvement en 1989).




Pour couronner le tout, l'église dispose d'une abondante documentation en libre accès, qui recense l'intégralité du programme iconographique (des culs-de-lampe les plus abîmés jusqu'aux petits modillons extérieurs…). Je comptais marcher beaucoup ce jour-là, mais ce fut en partie de nuit, considérant la bonne heure et demie passée à faire le tour de cet édifice dont à la fois l'atmosphère et l'histoire sont tout à fait extraordinaires.




3) L'expérience de la brume
Matins extrêmement brumeux, aux ambiances très rares en Île-de-France (mais, je crois, pas aussi inhabituelles dans cette portion extrême du Bassin parisien), pas de visibilité à cent mètres, on fend le rideau pour découvrir de nouvelles ambiances, jusqu'au grand lever de rideau général qui semble un second lever de soleil !


Expérience particulièrement prégnante au milieu des vignes, des cerisiers et des grands sentiers vallonnés.



4) Bricolages Renaissance
Dernier aspect particulièrement marquant, la manifeste prospérité de la région au XVIe siècle. (Commerce du vin florissant ? Intégration du Duché de Bourgogne au Royaume de France ?) Qui se manifeste dans la réfection d'églises gothiques assez banales au départ, leur adjoignant des portiques à l'antique (Irancy), des grotesques invraisemblables (Saint-Bris-le-Vineux), des gargouilles fantasques (Migé)… Des motifs que je n'ai pas vus très souvent en France, notamment des putti très expressifs ou ces hommes végétaux mi-terrifiants, mi-ridicules.







Voilà pour les quelques impressions fortes, à défaut de récits de balade – à un accident près, évité de peu, je n'ai pas risqué ma vie cette fois, grâce à la multiplicité des sentiers possibles !
Je termine ci-dessous avec la publication de la playlist de marche, pour les curieux.
F) Playlist des aventures
J'écoute très peu de musique en extérieur. Cependant, lors des journées de marche, pour donner du cœur pendant les moments où le chemin devient moins plaisant, il m'arrive de sélectionner quelques pièces. Devant les questions posées régulièrement à ce sujet, voici celles de ma promenade du côté d'Irancy et Coulanges-la-Vineuse.
→ https://open.spotify.com/playlist/5mTjSln8nDTQovOiwplLY1?si=de4cb4dc78d149bc
Quelques pièces du classicisme finissant, avec les Czerny (Nonette, Grande Sérénade sur un thème de Paisiello), le Concerto pour deux cors de Ries, les concertos pour cor de Mozart (en particulièrement la poétique version Kuijken), mais surtout une thématique symphonies slaves orientales, avec Nicolaï Tchérépnine (Narcisse et Écho est un peu impressionniste et caressant pour favoriser la cinétique de la marche, mais le lyrisme et les emprunts folkloriques de La Princesse lointaine sont incroyables), Kalinnikov (la Première Symphonie, forme assez simple mais réservoir ininterrompu de tubes, on parlera de lui dans la série ukrainienne vu qu'il est mort à Odessa), la Troisième Symphonie de Glière (pour le coup un réel compositeur ukrainien, formé et exerçant sur place), très lyrique et au sujet épique, la Sixième Symphonie de Miakovski (dont le final explore Ah ça ira sous toutes les coutures), et bien sûr les grisantes symphonies 1,2,3,4 de Tchaïkovski version Tonhalle de Zürich / Paavo Järvi (leur mordant est vraiment sans pareil, des attaques de cordes d'une insolence incroyable, c'est très marquant dans les deux premières). Les autres essais, comme la Pâque russe de Rimski-Korsakov, ne produisaient pas l'effet escompté, je les ai donc laissés de côté.
J'ai poursuivi avec quelques autres symphonies ambitieuses et dont le souffle emporte, comme la Première de Franz Schmidt, où j'ai pour la première fois senti à ce point la prégnance du modèle schumannien, la Fantaisie sur des thèmes de Rusalka d'Ille & Honeck d'après Dvořák, l'Ouverture La Sorcière de Ries (dans un style post-beethovenien), ou surtout l'immense flux immergeant de la Première Symphonie de Langgaard (dans la luxueuse version Berlin-Oramo).
Écrit par DavidLeMarrec , dans Carnets sur sol (boueux)