Carnets sur sol

mercredi 30 octobre 2024

#21 Stockhausen, acte III de Donnerstag auf » Licht «

Initialement publié sur le site alternatif Carnets sur sol (concerts), le 30 octobre 2024. Version d'origine.

Aller voir du Sto est toujours une expérience singulière. Cette fois-ci, tout le monde retiendra – à défaut du Rhinocéros rose ailé blindé invincible de l'espace que vous avait dérobé l'odieuse Silvia Costa (la Malédiction de Sto soit sur elle et sa lignée) – la séquence assez folle de l'alter ego de Lucifer qui joue du trombone en faisant des claquettes pour impressionner la trompette, tandis que son double dansé est en lutte au corps-à-corps avec celui de Michael ! C'est aussi la partie la plus intéressante musicalement, celle où l'on retrouve les tuilages chambristes très poétiques typiques du dernier Sto ; en effet Donnerstag est le premier opéra de la série, et l'on sent, aussi bien musicalement que dramaturgiquement, l'écart d'aisance (et pour tout dire d'intérêt) avec la fin du cycle (Sonntag est un sommet de dispositifs intelligents, de beautés musicales variées et quasiment ininterrompues !).

Typiquement, la table des matières qui constitue le second tableau de l'acte III doit être un peu laborieuse à entendre lorsqu'on a déjà vécu tout ce qui a précédé : il ne reste plus que l'orgue électronique et la trompette, et à cadence très espacée, le ténor-Michael rappelle tout ce qui a été raconté depuis le début de l'opéra, d'un ton assez autosatisfait, et mâtiné de considérations catholiques beaucoup plus identifiables et platement traditionnelles (autour de l'Incarnation, notamment), alors que ses opéras suivants sont bien plus allusifs et, pour tout dire, syncrétiques. Bien sûr, Sto trouve le moyen de suggérer que Michael, son avatar (car Michael a exactement la même jeunesse que lui), oui, Michael qui est explicitement l'Archange, est peu ou prou une incarnation de Jésus. Sto-Jesús, c'est décidé, sera le prénom composé idéal de mon prochain enfant naturel ! (Pour les légitimes, j'essaie de ne pas gâcher tout leur capital culturel avec des prénoms trop fantasques.)

Clairement, c'était la première fois que j'entendais non pas un récit de personnage qui relate des événements passés, mais tout de bon une table des matières chantée. Après ma thèse en 180 secondes, découvrez la biblio de ma thèse chantée. J'ai hâte d'assister au concours. Dans tous les cas, Wagner est battu à plate coutures dans sa tentative d'irriter le spectateur par ses répétitions superfétatoires.

Superbe exécution, évidemment, où l'on reconnaît les membres fidèles du Balcon, et où Safir Behloul chante comme un prince, d'une voix mixe splendide, tout au long du rôle aux intervalles plutôt fantaisistes.

En lieu et place du lustre qui diffractait les offrandes de lumière, et qui avait émerveillé les spectateurs d'alors à l'Opéra-Comique, de très beaux lasers dans la Philharmonie, le public était ravi du son & lumière;

Le covid (et les financements) n'avaient pas permis l'exécution complète du Jeudi à la Philharmonie ; la solution est trouvée en jouant l'acte III, à lui seul déjà un monument d'1h30. Il est évidemment plus difficile de se plonger dans la plénitude de l'expérience en si peu de temps, mais l'insolence et la singularité de la proposition demeurent, et les nouveaux venus furent eux aussi ravis. Expérience assez unique, les Sto sont sans doute les spectacles qui m'ont laissé l'impression la plus vive à la Philharmonie – on me fera crédit d'en avoir vu quelques autres, pourtant !

Pour ajouter votre commentaire, envoyez-le ici. Je le publierai à réception. (Sauf mention contraire, bien sûr.)