#18 Rita STROHL, Symphonie de la Forêt (ONDIF à la Philharmonie)
Initialement publié sur le site alternatif Carnets sur sol (concerts), le 17 octobre 2024. Version d'origine.

En prélude à cette re-création des oeuvres symphoniques de Rita Strohl, un Concerto (le second pour violoncelle) de Dvořák - il faut bien remplir la salle, qui le fut, mais in extremis, passant d'à moitié vide quatre jours auparavant à presque totalement remplie, possiblement grâce à l'intensité de la communication d'Héloïse Luzzati.
Public très différent de l'ordinaire des concerts de la Philharmonie (ostensiblement plus modeste, moins attiré par les noms à la mode, séduit par la tarification attractive) – et cependant très attentif, jeune public inclus, pendant la musique. (Même pas entendu de chuUuUu ! retentissant lors des applaudissements entre mouvements.)

Sans surprise, Dvořák a rassuré et davantage séduit les néophytes que j'ai entendus – quel chef-d'œuvre, aussi ! Et qui se livre assez facilement.
Je découvrais en salle Steven Isserlis, dont j'avais toujours trouvé le son saturé et assez métallique, le style un peu surligné. J'étais surpris, considérant sa notoriété, qu'il se produise avec l'ONDIF - certes le meilleur orchestre du monde, comme je l'appelle régulièrement eu égard à son investissement exceptionnel quel que soit le contexte, mais assurément pas celui qui verse les plus gros cachets !
Se produit alors une de ces épiphanies qu'on ne peut vivre qu'en concert : j'entends tout l'inverse de ce que je connaissais de lui, et qui était très trompeur (eu égard à mon écoute superficielle sans doute, mais aussi à l'illusion des micros). D'abord, le son est tout petit : je ne crois pas avoir déjà entendu un soliste international à ce point vulnérable sur la projection sonore, couvert par la moindre intervention de la petite harmonie. Mais, passé la surprise, ce n'était pas un enjeu majeur : ce qu'il manquait en ampleur, on le compensait sur tous les autres paramètres, panache y compris - son particulièrement doux et très beau, phrasés délicats et élégants qui contrastent avec les habitudes épiques et folkloriques à l'usage dans ce concerto, aisance technique dans les phrases virtuoses qui semblent ne lui réclamer aucune concentration supérieure. A peu près l'inverse, donc, de ce que laissaient transparaître ses captations... et une explication de sa carrière plutôt chambriste.
L'orchestre n'avait pas eu beaucoup de temps pour travailler le concerto dans ce programme, je pense ; et Dvorak n'est sans doute pas la spécialité de Case Scaglione (le directeur musical, qui dirige ce soir). Son très opaque (comme un Brahms mal étagé), cohésion et entrain en berne. C'est fréquent, quel que soit l'orchestre et son degré de notoriété, lorsque le concerto n'est qu'un hors-d'oeuvre et que la symphonie réclame beaucoup d'investissement, mais la première fois que cela m'arrive avec l'ONDIF !

La seconde partie était consacrée entièrement à Rita Strohl - on n'a eu qu'une mélodie orchestrale, contre les 5 présentées au disque, j'imagine que remplir 2400 places sur un nom inconnu et sans solistes était un pari assez terrifiant, et sans doute à bon droit. En plus de ces Cygnes, donc, la Symphonie de la Forêt.
Marie Perbost se tire très bien de l'acoustique impossible de la Philharmonie, au prix d'un vibrato assez prononcé pour son jeune âge et d'une diction particulièrement lâche. Le timbre est beau cependant, elle est dans un bon soir (sa voix a toujours été très irrégulière selon les répertoires et même les soirées). L'oeuvre, sur un poème de Rodenbach aux phrases trop longues pour être mises en musique, vaut de toute façon prioritairement pour son traitement orchestral et l'expansion impressionnante du grand battement qui accompagne toute la mélodie.

Dans la symphonie, les qualités d'orchestratrice éclatent encore mieux : au sein d'une forme rhapsodique, qui évoque les épisodes de vie de la forêt (sous un prisme très romantique : âme en peine, marche funèbre...), on entend une véritable touche singulière, proche des Nocturnes (parfois de façon saisissante, comme ces appels de trompettes mystérieux très parents de Fêtes) et de la Mer de Debussy, mais aussi du roi Arthus de Chausson pour les sections plus sombres, et, par touches, Shéhérazade de Ravel, Boris Godounov de Moussorgski, (les doublures de piano pour des mélodies dégingandées, comme pour le début de la scène du Couronnement), le jeune Scriabine, la Sixième Symphonie de Tournemire, l'horrible Richard Wagner (les bois seuls comme dans l'interlude qui précède le dernier duo de Die Walküre).
Et cependant, le style en est tout à fait cohérent, c'est vraiment une personnalité complète qui s'en dégage, avec ses parentés mais sans impression de patchwork. J'aime assez ses effets bondissants (lutins), la construction dramatique de l'épisode de chasse, avec les appels de cuivres qui s'approchent et s'éloignent, se perdent, reviennent, ambiance assez opéra.
Harmoniquement aussi, il se passe de belles choses, par exemple du côté de l'usage des quintes augmentées, ou encore la façon dont la couleur de la chasse mute soudain (de Debussy à Wagner), de l'épure plutôt lumineuse jusqu'à une atmosphère plus sombre et menaçante, simplement en faisant bifurquer une résolution : elle nous transporte soudain d'un univers calmement descriptif à un autre, fantastique et terrible – comme un nuage, en voilant le soleil, révèle immédiatement d'autres émotions enfouies.
L'ONDIF, sans atteindre ses standards habituels (de meilleur orchestre du monde) y retrouve un étagement des timbres et des couleurs qui permet de profiter pleinement des spécificités de l'œuvre. Mes compères et moi avons eu le sentiment (beaucoup moins perceptible au disque) d'une sorte de réserve, en tout cas d'une possibilité supplémentaire dans l'expansion des climax, donc de la possibilité de mieux encore, mais c'était déjà très beau pour une récréation mondiale.
Œuvre très convaincante en tout cas, à présent on veut la Symphonie de la Mer et le cycle des opéras hindouistes.
Écrit par DavidLeMarrec , dans Carnets sur sol (concerts)
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