Les coupures aujourd'hui - économie, habitudes, opportunisme, incurie, dogmatisme ? - Don Giovanni (1787)
Voilà fort longtemps que je me demande, en vain, pourquoi, alors que n'importe quel non puriste wagnérien hurlerait à bon droit si on coupait encore dans le duo Siegfried-Wotan ou dans les monologues de Gurnemanz, on continue à couper impunément Richard Strauss. Parmi d'autres.
La mode est aux archi-intégrales. On vend Mozart en entier (ou presque). On réalise de nombreuses intégrales Bach, mais aussi celles de compositeurs moins prestigieux, pour lesquels on espère que le fantasme d'exhaustivité incitera plus à la curiosité que de simples anthologies. On republie même des pasticcios vivaldiens pas très vivaldiens, comme le Montezuma putatif proposé par Malgoire, comme le Bajazet contenant de nombreux morceaux "volés" à d'autres compositeurs.
Et pourtant, certains répertoires demeurent inexplicablement coupés. Sans que grand monde s'en émeuve.
Exemples.
- La tragédie lyrique.
- Mozart.
- L'opéra français du XIXe siècle : Meyerbeer, Halévy, Gounod, Thomas, Reyer...
- Richard Strauss.
Aujourd'hui, Don Giovanni de Da Ponte / Mozart.
Don Giovanni
On joue parfois, pour plus d'efficacité dramatique, Don Giovanni dans la version dite de Prague, celle de la création du 29 octobre 1787. Il est vrai qu'achever sur cette mort-chef d'oeuvre est très impressionnant, pour peu qu'on ait lu la brochure auparavant et qu'on n'attende pas la suite.
La version usuelle est celle dite de Vienne (1788), qui comprend :
- le premier air du ténor, dont la place varie parfois, Dalla sua pace, pour remplacer le second, réclamant vaillance, virtuosité et longueur de souffle, que le ténor de Vienne ne pourrait pas à chanter. K. 540a
- le duo Zerline/Leporello Per queste tue manine, une rencontre bouffe, peu essentiellement dramatiquement, mais qui manquait à l'équilibre de l'oeuvre. K. 540b. Musicalement, c'est assez simpliste, moins abouti que la plupart des pages de Don Giovanni, mais pourvu d'un charme très sûr malgré les tautologies harmoniques[1], l'ut majeur martelé ;
- le troisième air d'Elvire (In quali eccessi... Mi tradì), K. 540c, qui n'était que terza donna à l'origine, et en devient aujourd'hui pour ainsi dire prima ;
- le lieto fine[2] du final du II.
Premiers problèmes. Lorsqu'on joue la version de Prague, on n'omet jamais l'air d'Elvire, lorsqu'on joue la version de Vienne, on omet toujours le duo Zerline/Leporello. Dans tous les cas, même avec un mauvais ténor, on lui laisse ses deux airs. Pourquoi ces bricolages, qui font qu'on ne joue jamais une version ou l'autre ?
- Parce qu'on rechigne à appauvrir le rôle d'Elvire et celui d'Ottavio (qui offre un portrait plus complet, quoique un peu contradictoire entre la mièvrerie appeurée de Dalla sua pace et la noble vaillance de Il mio tesoro).
- Parce que, pour une raison inconnue, on juge que Per queste tue manine n'est pas assez intéressant, ne fait pas partie du corpus canonique, toutes choses largement incompréhensibles.
- Parce qu'on est prêt à faire des versions authentiques, mais à condition de ne pas trop déranger le spectateur qui va voir Don Giovanni ? Etrange, à l'heure même où le décapage « façon authentique » est devenu la norme, et où, inversement, les metteurs en scène peuvent changer des répliques ou modifier le sens du drame à l'envi.
- Plus vraisemblablement, parce que personne n'a envie d'investir dans du matériel d'orchestre pour ajouter un duo ou retirer un air. La version « de Prague » telle qu'elle est pratiquée, qui consiste en fait à omettre de jouer le lieto fine, en s'arrêtant à la mort de Don Juan, ne coûte pas un sou de plus.
Pourtant, cette pratique n'est pas sans poser quelques problèmes. La version de Prague (enfin, prétendue telle) s'est répandue, car elle flatte la dimension romantique et exalte la dimension tragique tout en la faisant reposer sur l'homme : sa fin, c'est la fin du drame.
Néanmoins, sans être catégorique sur le caractère indispensable du lieto fine [3], son omission pose quelques questions que l'on ne peut pas écarter d'un revers de main si l'on s'intéresse à Don Giovanni. Je soupçonne bien des metteurs en scène de proposer, voire d'imposer l'absence du final, ce qui, somme toute, évite au chef de mettre en place un choeur de solistes difficile et d'exposer ténor et soprane s'ils sont moyens. Il n'y a plus à traiter cette artificialité-là, et la mort paroxystique éclipse toutes les incohérences dans l'esprit du spectateur.
Certes, cette absence est très pratique. Elle fait coïncider à merveille l'histoire avec notre perception spontanée du mythe. L'homme, débauché ou non, en quête d'absolu, jusqu'à se perdre. Le héros qui outrepasse les codes d'une société, et qui préfère mourir avec panache selon ses idéaux que d'accepter les valeurs imposées de l'extérieur.
Mais l'esthétique de Mozart - qui rend certes le personnage sympathique - qu'en fait-on ? Et la perception du mythe à l'époque, la difficulté de l'équilibre avec ce lieto fine, l'évacue-t-on si facilement, sans même y réfléchir. On ne peut pas prétendre chercher à comprendre l'univers mozartien si on écarte ainsi les difficultés.
Il semble que le mythe était en perte de vitesse et que Commandeur était tout juste bon au théâtre de marionnettes pour faire rire le peuple. Alors, réactualisation saisissante via la forme hybride du drama giocoso, qui redonne sa dimension métaphysique au mythe, ou bouffonnerie sur des thèmes démodés ? J'ai bien sûr tendance, comme à peu près tout le monde, à pencher pour la première vision - voir la noblesse ineffable du Trio des Masques, ou l'influence de Molière (comédie dans la forme, mais guère dans le ton ni dans les ambitions). Mais nous trempons tellement dans ces réflexes romantiques qu'il est difficile d'y voir clairement sur les intentions d'un homme du XVIIIe siècle à ce propos, et les spécialistes n'ont manifestement pas tranché.
Bref, dans Don Giovanni, peut-être plus que l'économie réalisée, ce sont l'habitude et surtout l'absence d'effort dans les réflexions portées sur l'oeuvre, uniformément empreintes du même romantisme-réflexe, qui sont à l'origine de ces coupures pas forcément nécessaires, et en tout cas jamais bien fondées.
Notes
[1] Les fans d'Alain Zürcher se reconnaîtront.
[2] Happy end.
[3] Contrairement à Piotr Kaminski avec qui je m'étais gentiment écharpé sur le sujet, puisqu'il soutenait que jouer _Don Giovanni_ sans lieto fine était dépourvu de sens, ce qui me paraît très excessif : dramatiquement, cela fonctionne à merveille, et le procédé est tout de même validé par la création à Prague (en outre très bien accueillie, mieux qu'à Vienne).
Écrit par DavidLeMarrec , dans Discourir, Genres, Tirso, Molière, Beaumarchais, Da Ponte et Mozart
Merci David d'aborder un sujet aussi intéressant... et polémique!
Si, dramatiquement, escamoter le final est un procédé des plus efficaces, la dimension psychologique de l'oeuvre entière en paraît amoindrie. Il me semble que le principal intérêt de cette scène brillante (coûteuse?) est d'apporter l'ambiguité qui manquerait au personnage.
Don Giovanni, le scélérat, meurt, sa noirceur d'âme est punie comme il se doit. Happy end!
Chacun revient sur scène et avoue ce que la rencontre avec Don Giovanni a pu avoir de révélateur.
Zerline en sort renforcée, femme et non plus enfant soumise à sa sensualité, Elvire abandonne ses attaques envieuses qui poursuivaient ses rivales, enfin apaisée. Anna devient adulte, femme capable d'interroger ses affects, libérée du confort de la tutelle paternelle ou de celle d'Ottavio, capable de douter surtout.
La question des hommes est encore plus complexe sans doute.
Don Giovanni me paraît être un météore mû par une force sauvage (libidinale) donc ni bonne ni mauvaise, il est le catalyseur de toutes ces transformations. En cela, sans pour autant dire qu'il serait un "héros" positif, il conserve un rôle créatif, réparateur. Ce météore en ne modifiant pas sa trajectoire a rencontré et perturbé celle des autres personnages. Ceux-ci ont pu mirer leurs propres faiblesses dans son regard: impuissance, toute-puissance, luxure, lâcheté, paresse...
Sans le final, leur parcours est avorté, leur accomplissement nous est inconnu, tout le drame reste centré sur le séducteur, les autres participants conservant le statut de simples victimes. Le mythe est réduit à celui du vil "burlador" et évacue l'écho qu'il renvoit à ces hommes et ces femmes. Sa mort annule, efface toutes les interrogations qu'ils ont pu rencontrer.
Pour avoir assisté à cette version "tronquée" dite de Prague, j'en ai gardé le souvenir d'une vision modernisée du mythe , certes efficace, mais brutale. Choix d'une mise en scène particulièrement violente, il est vrai qui laisse le spectateur saisi, sidéré même dans sa capacité à penser ce dont il vient d'être témoin. Un film d'horreur riche en émotions plus qu'une fable à dimension tragique ouvrant la reflexion.
Comment peut-on aujourd'hui encore se priver de cet aspect?
Si les pragois ne boudèrent pas leur plaisir, les viennois le firent! Différence d'états d'esprit ou oeuvres trop différentes?
Des contemporains de Mozart ont-ils laissé quelque témoignage d'une critique comparée des deux versions?