L'avenir de l'écriture et le présent de mauvaise foi

Quatrième notule à propos des intelligences artificieuses. En 2023, les tentatives de reconstitution d’œuvres perdues ; en 2025, des pronostics sur l’avenir de la musique (et du monde) ; en mai 2026, mes interrogations autour de mon propre usage pour ce site.
Difficile de vivre parmi les hommes et de ne point avoir d’avis sur l’écriture de romans par IA. Je n’ai pas de compétence particulière sur le sujet, mais après avoir posé quelques points d’étape précédemment (sur la musique, sur les pronostics, sur les potentialités de mon usage dans CSS), je trouvais stimulant de partager avec vous ces quelques méditations — qui n’auront rien d’affirmations ex cathedra.
En deuxième partie, je dirai un mot de mon usage personnel : potentiellement des conseils d’usage pour les lecteurs de CSS, et en tout cas transparence sur les périmètres de son utilisation dans ces pages.
En troisième partie, je proposerai une expérience en milieu contrôlé : je fournirai mes notes pour cette notule à des LLMs (après leur avoir donné à mouliner quelques centaines de notules), et nous verrons ce qui en découlera.
A. L’actualité
Je commence par un peu de contexte avant de parler de prospective et de ma propre pratique.
Si vous manquez vous-même d’éléments, je vous recommande de jeter un œil sur Actualitté, qui a successivement traité en temps réel et sous pas mal d’angles le sujet.
1. Ce roman (et moi)
Je dois tout de suite dire que je manque d’expérience en romans de la rentrée. Pour autant, des extraits lus d’auteurs de la rentrée au fil des années, je retire que C’était ça ou mourir de Thélyson Orélien paraît d’un style plus singulier, moins blanc (au sens de plat, ne soyez pas taquins). Comme une collection de petits segments un peu fantaisistes, en particulier du côté des métaphores incongrues que j’aime beaucoup — il abuse aussi volontiers de la syllepse de sens et du zeugme sémantique (autrement dit il aime beaucoup les ruptures entre concret et abstrait). Témoin le fameux « J’étais professeur d’histoire-géographie dans un lycée public, avec un salaire qui suffisait à acheter du riz, du savon et trois cauchemars par semaine. ».
Même si les procédés sont, à ce qu’on dit, répétitifs et l’ensemble décousu, j’en ai trop peu lu pour en ressentir les effets désagréables. Et sans vraiment arriver à concevoir comment cela justifierait les éloges dithyrambiques reçus avant la révélation, je trouve le résultat plutôt réjouissant quand on le prend pour ce qu’il est — un livre nouveau parmi des centaines d’autres, qui n’a pas encore passé le tamis du temps.
2. La mystification
Ce n’est pas vraiment le point qui m’intéresse. Elle est spectaculaire et a lancé le sujet dans l’espace du grand public, ce qui est très bien.
Je vais simplement dire ce que j’en pense, puisque ce sera mon point de départ ; autant que vous ne passiez pas la notule à vous demander depuis quel point de vue je m’exprime.
Trois éléments pointent en faveur de l’hypothèse de l’écriture déléguée à la machine par cet écrivain, et je suis assez convaincu par les trois.
Ce sont des choses assez banales chez un humain aussi, mais leur abondance et leur façon stéréotypée se repère facilement lorsqu'on a l'habitude de pratiquer ces modèles. C'est encore plus évident chez ChatGPT – qui a beaucoup gagné en raisonnement, pas vraiment en style – que chez Claude, je trouve.
Typiquement, pour les « ce n'est pas... c'est », un humain varierait avec des « c'est davantage... que », « on pourrait penser... mais ». En tout cas j'ai, en y prêtant garde, remarqué que j'utilisais beaucoup ces balancements, mais rarement sous cette forme, et en tout cas jamais de façon industrielle !
Donc, en première lecture, je pense clairement à une écriture par IA, que ce soit une refonte de brouillons rédigés existants ou à l'inverse une génération promptée ensuite partiellement retravaillée par l'écrivain. Cela ne constitue cependant en rien une preuve : nous baignons tellement dans les productions automatisées, désormais, qu'un écrivain qui passerait beaucoup de temps sur Facebook (cela semble son cas) a parfaitement pu parodier délibérément ou par accident ce type de tournure par ailleurs efficace. Mais, clairement, qu'il ne nous dise pas qu'il ne sait pas ce que c'est et qu'il ne lit que des livres imprimés au XVIIIe siècle.
Ce n'est en rien une preuve, mais ajouté aux éléments précédents, cela densifie le faisceau de présomptions. Il faudra cependant faire très attention, à l'avenir, à ne pas se reposer totalement sur les boîtes noires automatisées des I.A. pour juger de la survie sociale des individus, le danger paraît évident même sans avoir beaucoup lu de science-fiction dystopique.
Ce doit être au demeurant un peu plus de travail, pour bien calibrer les prompts – surtout considérant le degré d'adaptation minimal de ses vols précédents –, mais il n'aurait pas pu écrire un roman entier en larcins, aussi le gain de temps est clairement là : plagiat pour la poésie, LLM pour les romans, voilà quelqu'un qui doit avoir beaucoup de temps libre.
Le sujet du whodunit soulève déjà quelques implications intéressantes, mais le plus fécond vient ensuite.
3. Les réactions
La façon dont l’accusation a été reçue constitue en elle-même un objet d’étude. Je m’attendais à un hallali assez général, tempéré de quelques dénégations aveuglées — de la part de ceux qui ne savent pas se servir de l’outil ou qui ne veulent pas y croire.
En réalité, l’épisode donne davantage à penser.
Je ne prétends pas du tout en faire un compte-rendu honnête, dans la mesure où je ne vais parler que de la façon dont j’ai moi-même été exposé à l’information et aux réactions ; par essence, on ne peut vivre un épisode qu’une fois, on ne peut apprendre une nouvelle que par un canal, etc. Je me sers simplement de cette expérience pour rêver tout haut, en votre charmante compagnie.
J’ai pris connaissance de l’accusation sur Twitter, via une citation par un de mes abonnements du commentaire par Samuel Fitoussi (depuis révélé auteur du compte) sur le message initial du compte nouvellement créé @Pangramed Balance ton Claude. Donc quasiment à la source. Évidemment, les premiers à relayer sont des gens stupéfaits, indignés, narquois, qui n’ont pas forcément lu le livre mais disent qu’évidemment nous arrivons dans l’ère des faussaires.
Toutefois passé cette vague de relais au premier degré, les premiers réels commentaires de fond que je lis défendent l’auteur. Sur deux fronts différents : les logiciels de détection ne seraient pas fiables ; et surtout, les techno-enthousiastes (dont beaucoup de comptes sont déjà rédigés et alimentés par IA) qui se félicitent de voir le monde ouvrir les yeux sur la nouvelle réalité et l’avenir des Lettres – eux ne débattent pas de la culpabilité mais commentent plutôt l’usage, plus ou moins bon selon eux, de l’outil (sa place est déjà acquise à leurs yeux).
Cette position amorale est, contre toute attente, reprise par un certain nombre d’auteurs dans de grands médias, dont certains revendiquent leur recours au papier et crayon (Virginie Despentes dans C ce soir), mais soutiennent surtout la liberté de création et craignent d’être sans cesse soumis au poison du soupçon.
Je ne m’attendais pas à ce que les premières réactions soient autant de l’ordre du soutien, et encore moins de la part d’auteurs dont la singularité du travail risque d’être contestée si l’usage des générations automatiques de texte se généralise — soit parce qu’il sera de notoriété publique que beaucoup d’auteurs y ont recours, soit parce qu’elles égaleront le style des humains.
Évidemment, on peut soupçonner que ceux qui défendent cet usage y aient eux-mêmes recours ; mais j’ai le sentiment que la réaction va très au delà et puise aussi dans la peur d’être contrôlé et calomnié, là où le travail créatif promettait au contraire d’amasser liberté et admiration.
Sont ensuite venus tous les experts fraîchement autoformés, pour débattre de la performance des logiciels de détection — de ce que j’ai pu voir (chez quelques vulgarisateurs de qualité et par ma pratique personnelle), la dernière version de Pangram laisse passer comme humains pas mal de textes par IA, mais propose assez peu de faux positifs, avec peu de taux intermédiaires entre 0% et 100% IA. Ces mêmes néo-érudits en profitent pour nous ébahir en s’esbaudissant de leurs certitudes sur la possibilité d’écrire comme cela avec ou sans IA. C’est le moment des débats sur la créolité notamment, avec l’hypothèse que le parler populaire haïtien sortirait des probabilités textuelles usuelles, voire recouperait celles des générations automatiques. J’avoue rester très dubitatif sur la probabilité d’une telle corrélation.
Les débats sur le racisme sous-jacent (clairement, certains se sont engouffrés tout de suite dans la brèche), sur les méthodes de détection, sur la valeur comparée de l’art purement humain, aidé, ou purement robotique… se sont largement estompés lorsque les plagiats ont été révélés.
D’une part, on fera peu crédit à quelqu’un qui a eu la flemme décrire un texte court en volant d’autres écrivains de se mettant soudain à faire l’effort de produire un long texte par lui-même, alors même qu’apparaissent des outils qui lui permettent une production originale qui n’est même plus illégale. Comment une telle personne pourrait-elle résister à cette promesse ? Le plus amusant est que, sans la fascination pour ce nouvel outil, les plagiats (sur de courts poèmes notamment, et sur des sujets aussi intimes qu’un hommage à sa mère…) seraient probablement restés inaperçus.
D’autre part, la gravité des vols étant bien supérieure à celle de l’usage d’entités autrices numériques, la question morale a un peu été balayée par cette révélation : cet homme est malhonnête et mérite le dédain collectif, il n’y a plus besoin d’ergoter sur le nouvel outil pour en décider. [Au moment où je finis de rédiger cette notule, l’auteur dément toujours l’usage de LLMs, mais a admis les larcins.]
Pour autant, je voudrais précisément insister sur ces questions de limites, de morale, de règles, qu’une acceptation sociale tacite va vraisemblablement finir par fixer. Est-il légitime ou tabou de recourir de à l’IA ? Et selon quels termes ?
4. La morale et l’esthétique
Les questions soulevées sont très intéressantes : est-il moral de faire produire un texte sous son nom ? Une œuvre a-t-elle une valeur indexée sur son auteur ?
Je ne peux donner que des réponses fondées sur mon propre édicule moral, et reliées à mon expérience concrète de ces outils. À l’exception peut-être de la dernière observation, ce ne sont en rien des prescriptions.
Non pas que cela n’existait pas auparavant, mais cela découlait soit du plagiat direct, que tout le monde s’accorde à considérer immoral, proche de l’usurpation d’identité et du vol (comment Etienne Klein est-il toujours là, visible, et non à se cacher dans un trou ?), soit du recours à une plume de l’ombre — et cela concernait alors essentiellement les puissants pour qui le livre est un moyen de promotion et non de subsistance, ces gens très en vue et occupés dont on se doute bien qu’ils n’ont pas trop le temps d’écrire, amender et relire des centaines de pages. Les personnes susceptibles d’accepter la malhonnêteté de l’un ou de disposer des moyens de finances et d’influence de l’autre devaient donc être en petite minorité. Désormais, tout est facilement à la portée de chacun (je ne dis pas pour obtenir un bon résultat, mais ne nous faites pas croire que vous trouviez tous les livres humains bons non plus).
Or ici, le miracle se produit sans illégalité – du moins aussi manifeste que le plagiat, puisque la légalité de l’aspiration des données d’oeuvres sous droits par les LLMs est encore débattue, et probablement permise uniquement grâce à la puissance des entreprises concernées –, ce qui limite l’automaticité de notre jugement.
Pour autant, nous sommes tous travaillés par l’idée de la contradiction entre le mérite que nous attachons à la production d’un livre et la facilité nouvelle qu’il y a à le produire, a fortiori lorsque l’auto-édition numérique a levé le filtre d’éditeurs qu’il faudrait tout de même séduire pour être diffusé.
Nous nous sentons donc, pour commencer, collectivement trahis par cette rupture des corrélations qui semblaient régir notre monde : effort → effet, production → admiration.
Pour autant, le bien-fondé de ces associations est depuis battue en brèche (à bon droit) par un certain nombre d’admirateurs des techniques, voire d’écrivains qui tiennent à leur liberté de produire selon leurs propres normes.
Il n’est que de voir le nombre de romans-mémoires débutant par des manuscrits faussement trouvés dans une malle, ou des films très fantaisistes supposément tirés d’une histoire vraie (fût-ce faux, le spectateur aura toujours le frisson du réel avant que de pouvoir le vérifier à la fin de la séance). L’authenticité nous travaille assurément.
Ainsi, se dire qu’un roman n’est pas issu d’une pensée et d’une opinion humaine, mais d’une combinatoire probabiliste visant à reproduire ce qui nous plaît enlève quelque chose de la raison profonde pour laquelle nous lisons des romans : nous relier à d’autres semblables ou dissemblables, à d’autres consciences. Et, avec toute l’honnêteté du monde, toute la transparence de la méthode, un usage raisonnable et limité, sans aucune duperie, on ne pourrait tout à fait empêcher cette perte : ce n’est pas un autre humain qui parle, ce n’est pas une conscience comparable à la nôtre, mue par le besoin d’échanger des émotions d’une intensité insoutenable pour un individu seul. Le LLM s’apparente plutôt, essentiellement, à une machine qui cherche à émuler ce qui nous plaît, à stimuler ce qui nous fera réagir.
Cela n’empêche pas au demeurant que le résultat soit bon : le modèle s’appuie sur une vaste généalogie stylistique, sur l’ampleur de leur accueil, et sur nos goûts actuels. Et cependant le sentiment de l’urgence, de la nécessité nous fait défaut : ce n’était pas un semblable qui avait quelque chose d’impérieux à partager.
On apprendra sans doute à en faire abstraction, comme le fait de voir des images et non des humains en train de jouer sur une scène, lorsqu’on se rend au cinématographe… mais dans l’intervalle, quelque chose paraît nous avoir été arraché.
5. Effets
Parmi les conséquences immédiatement perceptibles, la défiance, le soupçon généralisé, peut-être aussi le découragement de passer beaucoup de temps à produire des tableaux, des textes, des vidéos, qui peuvent être émulés en quelques secondes — avec une simple directive vague désormais, on n’en est même plus au moment où il fallait être un maître en prompts pour obtenir de bons résultats.
Cela, c’est inévitable, c’est le changement d’époque. On conservera ce qui nous est essentiel – et sans doute l’écriture de ce qui nous importe, comme je le fais ici, en fera partie –, et on abandonnera ce qui était plus utilitaire.
Mais entre temps, vu la vitesse des progrès de ces bêtes, si jamais l’une d’entre elle ne s’échappe et ne se duplique pas pour tous nous éradiquer (ou, au minimum, nous contraire à renoncer pour toujours à l’Internet), le pronostic le plus évident paraît le dépassement des capacités cryptographiques des banques. Même si ce ne sont que sur des modèles non commercialisés, il serait étonnant que l’ensemble des employés qui y ont accès résistent à la tentation de la facilité et de la toute-puissance. Et dans ce cas, avec l’effondrement du système bancaire, l’espèce survivra, mais nos vies, individuellement, seront spectaculairement bouleversées.
Je n’en sais à la vérité absolument rien, mais comme pour l’épisode de l’an dernier, je pose mes intuitions pour éviter les illusions rétrospectives, et pouvoir mesurer si, oui ou non, nous l’avions vu venir — la nouvelle réalité que nous peinons encore à appréhender.
On s’éloigne d’ailleurs de mon scénario privilégié, l’oligopôle hégémonique, vu que les modèles locaux et/ou en source ouverte se multiplient. J’avoue ne pas avoir trop d’idée sur ce qui nous attend, mais le bouleversement sera sans doute si profond que les questions d’auctorialité ne seront plus vraiment notre premier sujet.
Néanmoins, comme auctorialiser est ce que nous faisons ici, autant vous parler du rapport de Carnets sur sol aux diverses IA.
B. Et Carnets sur sol ?
6. Mauvaise humeur et règles
Pendant toute cette polémique, en tant que lecteur, une chose m’a particulièrement impatienté. Pour défendre leur usage de l’IA sur leurs comptes sociaux, certains comptes publiaient des textes excessivement longs (sur Twitter !), écrits par leur IA. Certains intéressants par ailleurs, mais j’ai vraiment préparé plusieurs fois des messages pour leur rétorquer : « merci pour ce texte que vous n’avez pas écrit, je vais donc demander à mon IA de le lire à ma place ». Je me suis senti assez insulté : on demande à ce que je prenne de mon temps pour lire quelque chose que l’auteur de façade n’a même pas écrit – et le pense-t-il même seulement ?
Pour être parfaitement honnête, ce n’est pas forcément une critique juste, puisque dans l’immensité des textes existants, on est libre de choisir ce que l’on veut, et si jamais une IA produit un texte qui nous apprend ou nous stimule, probablement d’ailleurs parce que son maître a fait un effort de préparation et de réécriture par-dessus, alors il n’y a pas lieu de se plaindre. Je lis d’ailleurs régulièrement certains comptes manifestement co-écrits avec des aides automatisées, parce qu’ils apportent à ma réflexion.
Mais le sentiment d’irrespect est là.
Aussi, tant que la norme sociale n’a pas tranché sur ce qui est acceptable ou non, la politesse et l’honnêteté commandent de dire ce qu’on utilise.
C’est ce que j’ai déjà commencé à faire sur Carnets sur sol : indiquer précisément qui écrit quoi, et comment.
7. Usage et conseils
Il se trouve qu’écrire pour Carnets sur sol est mon loisir – et ne me rapporte absolument, rien si ce n’est les bonnes grâces de mes lecteurs –, aussi automatiser mon plaisir n’aurait pas grand sens. Autant installer un piano mécanique, offrir à mes amants des jouets solitaires, remplacer ma femme par un autocuiseur, mes enfants par des échardes dans les pieds, et le chien par des haut-parleurs à acouphènes.
Aussi, ce que vous lisez sur ce site est conçu dans mon petit crâne et tracé par mes petits doigts. J’y vois aussi, du moins en l’état de notre société, une forme de respect : vous me faites l’honneur de votre temps pour me lire, je peux faire l’effort de prendre du mien pour vous écrire.
J’utilise cependant l’IA et en particulier les LLM (les IA qui parlent), et pas les mêmes modèles selon les besoins.
→ C’est un grand gain de temps pour beaucoup de tâches :
- Coder le site. Le chantier gigantesque m’aurait pris bien plus de temps pour réparer toutes les corruptions de la base par mon ancien hébergeur, et la convertir sous un nouveau format totalement différent. Clairement je ne prends pas le crédit pour ce qu’il est devenu : je n’en suis que le maître d’œuvre, j’ai tout organisé mais très peu codé.
- Récolter les dates de l’agenda et les organiser en tableau (les commentaires sont en principe de moi, mais j’ai eu peine à limiter certaines extractions automatiques des présentations des salles, je crois qu’on repère très bien leur caractère promotionnel à l’œil nu, mais soyez prudents).
- Mise en forme des bibliographies. J’en ai plusieurs sous le coude à publier (Pelléas notamment). Là, aussi, ce n’est pas très intéressant à effectuer à la main : rechercher et recopier les lieux et dates de publication, mettre ça dans l’ordre. En revanche, les commentaires (souvent exacts et pertinents) du modèle, je les enlève et je mets un point d’honneur à écrire les miens, même s’ils sont parfois assez similaires dans l’esprit. Mais je vais bien lire les ouvrages en bibliothèque, je prends mes notes, je rédige la notule…
- Recherche en ligne. Grande nouveauté très enthousiasmante : les moteurs de recherche traditionnels ont vraiment perdu en pertinence ces dernières années. Les LLMs permettent d’accéder à des sites confidentiels mais tenus par des spécialistes, ou portant très exactement sur le sujet recherché. On peut ainsi trouver des pages d’Hypotheses.org (carnets de chercheurs) ou des sites persos d’érudits (témoin https://operascribe.com), qui ne surnagent pas dans les résultats des moteurs à algorithme.
- Recherche bibliographique. Vraiment un usage très commode et fiable (sur les LLMs adéquats) : comme ces modèles ont aspiré à peu près tout ce qui existe, une base de données sur des livres est exploitable sans effort. On peut même demander le détail des chapitres avant de commander l’ouvrage, pour vérifier si ce qui nous intéresse s’y trouve. Un véritable accélérateur qui fait gagner beaucoup de temps, plutôt que de devoir commander les références récentes en bibliothèque et remonter ensuite manuellement la piste de proche en proche, surtout lorsqu’on fréquente des domaines un peu disparates comme dans mon cas. (On n’a alors pas de représentation claire de toute la littérature secondaire.) Il même est parfois possible de localiser des occurrences ! Concrètement, combiné avec le catalogue inépuisable de la BNF, cela me permet de lire davantage de sources, et plus pertinentes, pour préparer les notules, plutôt que de simplement prendre ce que je trouve. Ce n’est donc pas que la machine fait le travail à ma place, simplement qu’elle m’économise une partie du temps pour élargir et optimiser mon temps de lecture.
- Transcriptions de bandes audio. Là aussi, un gain énorme de temps : plutôt que de tout recopier d’oreille, les modèles (ou logiciels, ça fonctionne aussi) permettent de récupérer le texte brut d’une parole. Je n’ai pas de scrupules à récupérer sous un autre format un discours que j’ai moi-même produit avec mes lectures, mes notes, puis ma voix. C’est une forme de secrétaire. La limite éthique se situe à mon sens sur la production de contenu propre, si jamais on demande de reformuler, voire de créer de nouvelles choses ; dans ce cas, ce doit au minimum être explicité au lecteur.
- Traductions de textes à lire. Comme la traduction chantable est mon loisir (et je ne suis pas sûr que les modèles soient encore au point), je ne l’utilise évidemment pas en ce sens. Mais pour élargir mes lectures, l’outil est précieux. Trois cas possibles.
- Vérifier des sens sur une page difficile.
- Faire gagner du temps sur une langue que je maîtrise, lorsque je cherche un détail dans un article : je lis rapidement la traduction française, puis je vérifie les éléments que je veux utiliser dans l’original une fois le sens général débrouillé. (J’ai fait ça récemment pour un article en italien sur la généalogie de l’Elixir d’amour, il était très long et je cherchais à vérifier des points précis, c’était plus facile de déblayer d’abord en français, et de vérifier ensuite de potentielles affabulations.)
- Lire des langues que je lis péniblement ou pas du tout. (Toujours sur l’Elisir d’amore, un article de synthèse très érudit publié dans un programme de salle en polonais, clairement je n’ai pas le niveau pour le lire sans aide.)
Si jamais vous souhaitez en faire autant, voici les modèles que j’utilise.
Claude est clairement le plus performant pour la rédaction, la présentation élégante ; je ne l’utilise pas pour écrire, mais j’apprécie la façon dont il parle et explique, et son esthétique. Très méticuleux pour le code ou les bibliographies, lancer ou vérifier des hypothèses — en demandant des articles savants qui éclairent la question, plutôt que son propre avis sycophantique dont je me moque. J’ai d’ailleurs remarqué une persona assez timorée, toujours très prudent dans ses affirmations et dans ses essais de codage.
ChatGPT a beaucoup progressé dernièrement. Pour les orientations bibliographiques, encore plus disert que Claude. Je l’utilise aussi occasionnellement pour la génération d’images (vignettes de vidéos, pour m’y retrouver), où il a peu de concurrents parmi les modèles non spécialistes.
Gemini pour ses réponses très rapides, pour la recherche en ligne, ou pour régler les problèmes de code simples lorsque j’ai épuisé mes crédits Claude. Il transcrit très bien l’audio en texte, sans rien changer. (Claude ne sait pas faire ça.)
En revanche, sur les questions érudites, il a encore tendance à souvent affabuler, y compris sur les bibliographies, il faut vraiment vérifier ce qu’il raconte alors que les deux précédents sont de plus en plus rarement pris en défaut.
Deepseek me sert d’appoint pour la reconnaissance de texte (OCR) pour changer mes photos de livres en caractères transférables, et pour les traductions.
Je n’utilise plus Mistral depuis assez longtemps, devant l’écart de performance assez considérable. Il a peut-être progressé.
De même pour Perplexity, le modèle IA de recherche en ligne qui promettait beaucoup, mais ses réponses sont courtes et généralistes, finalement assez proches de ce qu’offrent les moteurs traditionnels (vu que je ne cherche pas des résumés mais des liens).
8. Question existentielle
Il me reste une hésitation, qu’il faudra que je tranche avec mes lecteurs. Pour les productions en podcast ou en vidéo, la recopie prend beaucoup de temps, alors que la partie intéressante pour moi (rechercher, préparer, exposer) est déjà passée. Et pour certains sujets, je trouverais dommage de ne pas en laisser de trace sur CSS.
Hypothèse n°1 : Prendre le temps de rédiger une notule pour celles qui me paraissent les plus pertinentes. J’ai fait ça récemment pour les opéras comiques les plus joués et La Dame blanche, mais c’est beaucoup de travail. La notule qui reprendrait (fatalement en résumant) les six épisodes du printemps dernier sur Jésus de Nazareth de Wagner n’a toujours pas paru, et je ne vois pas quand je trouverai le temps d’achever cet énorme morceau.
Hypothèse n°2 : Considérer que c’est la vie. Je mets quelque chose à disposition, le public choisit s’il veut s’y intéresser, et s’adapte au format ou passe son chemin. (J’ai longtemps fait ça, mais avec le développement de vidéos dont la forme me permet des contenus plus étayés que les notules, c’est un peu triste, trouvé-je.)
Hypothèse n°3 : Mettre la transcription brute à disposition. C’est déjà un peu de travail – l’air de rien, générer la transcription, la retoucher ne serait-ce que pour l’orthographe des noms propres, voire retirer quelques hésitations, mettre en forme et publier, ce n’est pas tout à fait rien –, mais nettement moins que de tout récrire.
Problème : le résultat n’est pas très beau, alors que je m’efforce de soigner la langue ici.
Ce processus contient par ailleurs un peu d’IA : elle transcrit l’audio et supprime quelques répétitions ou « heu » superfétatoires.
Hypothèse n°4 : Autoriser la génération d’une notule automatisée à partir de ces audios, bien sûr en indiquant la part de l’écriture automatisée. ChatGPT me pond des généralités publicitaires, mais en lui faisant mouliner quelques dizaines ou centaines de notules, Claude y parvient assez bien. Avantage : ça se lit quand même plus confortablement que la transcription brute.
Problème : ce n’est pas exactement ce que je dis, assez proche sur le fond, mais pas tout à fait le même angle, les mêmes traits d’humour. J’ai comme le sentiment de triche, et d’étrangeté. Et si je dois tout recorriger, autant écrire moi-même, c’est le processus le plus amusant.
Pour l’instant, je vais donc procéder à des tests : lorsque je n’aurai pas le temps de récrire une notule (les transcriptions automatiques me font gagner beaucoup de temps, donc ce sera possible un certain nombre de fois), je peux mettre à disposition, avec les encarts explicites, la transcription brute et/ou la version générée, afin que ce soit accessible pour qui veut. Ainsi, libre à chacun de répondre, comme j’avais voulu le faire : « Merci d’avoir fait écrire ça à votre IA, je vais le donner à lire à la mienne, afin qu’aucun de nous deux ne se soit fatigué à se demander ce que ça contient ».
Personne n’est trompé. Le sujet est archivé. Et mon temps de notulage reste intact pour de nouvelles aventures.
Je suis donc preneur de retours sur ces expériences, qui m’intriguent aussi par leur étrange effet doppelgänger, percevant par touches dans ces notules meine eigne Gestalt. (L’analyse de ces modèles sur mes tropes d’écriture est par ailleurs assez édifiante, mais j’en parlerai une autre fois.)
Quoi qu’il en soit, les notules continueront d’être rédigées par mes soins, bien sûr, et le processus sera explicité si jamais un recours aux machines est sollicité.
C. La grande ordalie
Essayons à présent de voir où en sont les modèles. Je leur donne à mouliner mes notes – c’est peu, mais ils disposent préalablement de la base de données de centaines de notules que je leur ai envoyées.
J’ai sélectionné les deux plus aptes à cette tâche, ChatGPT et Claude.
9. Mes notes pour cette notule
« À partir de ces notes, écris une notule dans le style de Carnets sur sol. »
. Plaisant métaphores incongrues, mais très visible, oui. Pas étonnant que soit meilleur en réalité (le générateur s’appuie sur bcp de généalogie stylistique et sur nos goûts actuels)
. Plagiat vs. IA. Et finalement se recoupe.
. Relais techno-enthousiaste, puis défense des médias et auteurs, inattendue. Rejoignent les comptes alimentés par IA. Défense par ceux qui meconnaissent ? qui se sentent en danger ?
. question de l’authenticité : “histoire vraie”. “musées”.
. Perdre du temps, alors je vais donner à lire à mon IA ce que tu as écrit en IA
. défiance, soupçon généralisé, découragement
. mais entre temps, banques et fin du monde
. pour moi : .. gain de temps (code propre, mise en forme bibliographies, transcriptions, traductions), .. meilleures recherches (meilleures sources internet, fait gagner du temps pour trouver les ouvrages et parfois les occurrences, donc plus de lectures possibles pour préparer une notule) .. Gemini pour réponses rapides, rchchs en ligne, code, transcription audio .. Claude et ChatGPT pour enquêtes, biblios, lancer ou vérifier des hypothèses .. Deepseek pour OCR et traduction
Feuille de route : transparence et essais.
« → Inclus ces liens dans ton texte. » https://www.youtube.com/watch?v=sa_Kaaolz1k https://carnetsol.fr/css/2023/11/18/3392-reconstituer-les-oeuvres-perdues-une-lutte-a-mort-entre-le-patrimoine-et-l-ia/ https://carnetsol.fr/css/2025/11/20/3416-je-predis-l-avenir-de-l-ia-et-de-la-musique/ https://carnetsol.fr/css/2026/05/25/3448-mais-que-devient-carnets-sur-sol/ §6
10. Cette notule selon ChatGPT
Je pensais mettre mon commentaire à la fin pour ne pas influencer votre jugement, mais je trouve le résultat si mauvais que je vous invite à ne pas tout lire en espérant une heureuse épiphanie dans la clausule. À la fois prétentieux et faussement modeste, centré uniquement sur moi, je n’aurais clairement pas publié ça.
Les autres tests que j’ai faits, pourtant à partir d’audios de vidéos entières, ont le même type de travers : côté rigide et impersonnel, très formel, peu tranchant, l’impression d’un robinet d’eau tiède — la probabilité façon médiocrité moyenne.
IA, plagiat, littérature : l’authenticité est-elle soluble dans la génération automatique ?
Ou comment j’ai essayé de faire écrire des notules par une machine, pendant que la littérature française découvrait qu’elle pouvait désormais se passer d’écrivains. Avec quelques considérations sur le temps qu’on fait perdre à ses lecteurs, l’imitation des styles, les fausses antiquités, et la possibilité que nos banques nous débranchent avant que nous ayons fini de nous indigner.
1. La littérature en kit
J’ai déjà eu l’occasion de confesser ici mon intérêt pour les générateurs automatiques de texte, et même de prédire l’avenir de l’IA avec toute la modestie que permet la pratique d’une discipline dont on ne connaît à peu près rien — mais, précisément, j’avais trouvé amusant de consigner mes impressions à ce stade du développement, pour pouvoir les confronter ultérieurement aux événements. Si j’ai raison, je pourrai me prétendre prophète ; si j’ai tort, ce sera une occasion supplémentaire de mesurer les limites de mon entendement, ce qui n’est jamais totalement inutile.
Depuis, j’ai fait quelques essais supplémentaires, plus directement liés à mon activité sur Carnets sur sol.
Par exemple, j’ai fourni aux modèles une grande quantité de notules déjà publiées, puis le verbatim d’une de mes vidéos, avec pour consigne de transformer cette matière orale en un texte qui aurait pu paraître ici. L’avantage est que tout est déjà prêt : la documentation, les remarques, l’enchaînement général des idées, jusqu’aux plaisanteries, quelquefois heureuses, qui ont pu me venir en parlant. Reste l’opération particulièrement chronophage de mise en forme littéraire, lorsque l’on souhaite publier une version écrite.
Or le résultat est assez impressionnant.
On retrouve les idées, les références, le ton général, et même certaines manières de plaisanter, avec ce mélange d’érudition et de familiarité qui caractérise assez bien mes bavardages. Il y a aussi un grand nombre de métaphores incongrues, quelquefois réellement plaisantes, dans le genre du chef d’orchestre qui découvrirait une canalisation de gaz au milieu de son Parsifal, ou de la cantatrice qu’on aurait chargée d’expliquer la diplomatie des Habsbourg à un distributeur automatique.
(J’invente ces exemples à l’instant, pour donner une idée du procédé ; ne les cherchez pas dans les textes générés.)
L’effet est pourtant curieux : on voit très bien la plaisanterie arriver, on voit aussi qu’elle est placée là pour faire de l’humour. Dans les meilleures réalisations, c’est assez drôle ; dans les moins heureuses, on retrouve l’équivalent littéraire d’un imitateur qui aurait soigneusement appris les mimiques de son modèle, et ne saurait plus prononcer une phrase sans agiter les sourcils.
Il y a tout de même quelque chose qui me frappe : les textes sont souvent meilleurs que ce qu’écrirait spontanément une personne peu expérimentée. Et ce n’est finalement pas si étonnant. La machine dispose d’une généalogie stylistique vertigineuse, nourrie des formes de textes les plus diverses, et sait très bien quels agencements nous paraissent élégants, convaincants, amusants, ou simplement conformes à ce qu’on attend aujourd’hui d’un article bien écrit.
Elle sait que l’on aime les métaphores inattendues, les phrases bien cadencées, les conclusions brillantes, l’impression d’une personnalité reconnaissable. Elle vous donne tout cela, souvent en abondance.
Ce qui produit une sorte de littérature idéale au sens du bon élève : agréable, structurée, remplie d’effets plaisants, et dans laquelle on sent quelquefois à quel point chacun des détails a été choisi pour nous plaire.
Je ne suis pas certain que cela rende justice au fonctionnement réel d’une voix personnelle, où certaines tournures reviennent par habitude, où l’on peut être laborieux parce qu’on réfléchit encore, trop développer un détail qui nous amuse et négliger une transition qui ne nous paraît pas intéressante. L’écriture humaine comporte une part assez considérable d’irrégularité, précisément parce qu’elle ne consiste pas seulement à produire le résultat attendu, mais à faire progresser sa propre pensée en cherchant les mots.
La distinction est sans doute très fragile, et je ne parierais pas qu’elle demeure longtemps perceptible.
Ce qui nous amène à la rentrée littéraire.
2. Le plagiat à l’heure du soupçon automatique
L’affaire Thélyson Orélien m’a particulièrement intéressé parce qu’elle juxtapose deux questions que l’on aurait volontiers traitées séparément il y a encore quelques années.
Le roman C’était ça ou mourir, publié chez Grasset, a obtenu une réception publique remarquable avant d’être accusé, en septembre 2026, d’avoir été largement rédigé par intelligence artificielle. L’accusation s’appuyait notamment sur un logiciel de détection, Pangram, qui attribuait à une génération automatique une proportion très élevée du texte. Le Monde a procédé à ses propres essais avec ce logiciel et obtenu lui aussi un résultat massif.
Je n’ai pas mené de contre-enquête sur le roman, et ne prétends pas déterminer ici s’il a été rédigé avec une IA. Les logiciels de détection, même lorsqu’ils sont réputés performants, donnent des évaluations statistiques à partir de caractéristiques du texte ; leur verdict ne constitue pas une preuve matérielle de la façon dont un ouvrage a été composé. L’auteur a d’ailleurs réaffirmé, le 13 octobre, avoir écrit lui-même son roman.
Seulement, au cours de cette controverse, la presse canadienne a retrouvé plusieurs textes plus anciens dans lesquels figurent des emprunts substantiels à des publications antérieures : notamment une nouvelle de 2012 comportant des passages repris de Louis Pauwels, et une chronique de 2013 reprenant, avec quelques modifications et par traduction, un article du Philippine Star. Ces emprunts ont, cette fois, été reconnus par Orélien dans sa déclaration du 13 octobre.
Ce qui est assez saisissant dans cette affaire, c’est que le rapprochement entre les deux procédés se fait presque spontanément dans l’esprit du public : l’auteur qui aurait demandé à une machine d’écrire à sa place serait le prolongement naturel de l’auteur qui a pris ses textes chez les autres.
Or, historiquement, le plagiat n’a évidemment pas attendu que des serveurs engloutissent l’équivalent électrique de quelques petites villes pour se manifester.
On pouvait déjà reproduire des pages entières, traduire un texte peu connu dans une autre langue, remanier discrètement une intrigue ou reprendre l’essentiel d’un raisonnement en changeant assez de termes pour que le propriétaire initial ne puisse pas retrouver facilement son enfant. Le procédé a même de beaux jours derrière lui, en littérature comme dans les travaux universitaires, et quelques grands auteurs ont des pratiques de l’emprunt qui ne passeraient probablement pas tous les contrôles de nos institutions actuelles.
L’IA produit néanmoins une situation particulière, puisque le texte emprunté n’est plus nécessairement identifiable.
Dans le plagiat traditionnel, on peut retrouver la source, comparer les deux versions, établir que l’un a copié l’autre. Dans une génération automatique, les matériaux ont été absorbés dans le fonctionnement statistique du modèle, qui peut reconstituer des associations, des procédés, des couleurs stylistiques, voire des formulations, sans qu’il existe nécessairement un original unique dont le résultat serait la reproduction.
Et, à l’inverse, la machine peut parfaitement fabriquer un texte qui ressemble aux caractéristiques extérieures d’un texte humain sans que celui-ci comporte d’emprunt littéral identifiable.
On aboutit donc à un paradoxe assez réjouissant, si l’on oublie un instant les conséquences pour les personnes concernées : le plagiat devient plus difficile à identifier au moment même où la suspicion devient plus facile à déclencher.
Il suffit désormais de faire passer un roman dans un logiciel, de publier le pourcentage obtenu, et voici une controverse littéraire lancée. On peut alors chercher des confirmations dans le texte — les métaphores trop jolies, les oppositions trop bien ordonnées, les tournures reconnaissables, les adjectifs qui sentent leur chatbot.
Ce serait évidemment commode si les humains ne pouvaient pas, eux aussi, écrire de façon stéréotypée.
Ou si les machines n’étaient pas capables, symétriquement, de produire des maladresses.
Dans le cas Orélien, il faut en outre distinguer la réalité des emprunts anciens reconnus, les accusations concernant le roman récent, et la violence personnelle qu’a pu susciter la controverse, notamment les attaques racistes qu’il a dénoncées. On peut examiner la provenance d’un texte sans transformer automatiquement son auteur en cible pour toutes les rancœurs disponibles sur l’Internet.
Mais je trouve précisément fascinant ce moment où une discussion littéraire peut être provoquée par un calcul statistique et finir par se poursuivre sous la forme d’une enquête policière sur l’ensemble de la production passée de l’écrivain.
Après les commentaires de texte, la police scientifique des tournures de phrase.
3. Les défenseurs inattendus de la création humaine
Autre phénomène assez curieux : les réactions à cette affaire, comme plus généralement à la diffusion des textes et images produits par IA, paraissent avoir réuni des publics dont les priorités n’étaient jusque-là pas exactement convergentes.
D’un côté, les artistes, éditeurs, journalistes, écrivains, photographes, qui craignent très légitimement de voir leur travail utilisé pour fabriquer des produits concurrents, et leurs revenus diminuer pendant qu’on reproduit automatiquement ce qu’ils ont mis des années à apprendre à faire.
Mais on rencontre aussi, parmi les relais les plus enthousiastes des nouveautés technologiques, des gens qui se mettent soudain à défendre avec une grande vigueur les droits des créateurs et l’intégrité de la production humaine.
Je ne tiens pas de statistiques sur les prises de position, et il faudrait sans doute regarder de plus près qui défend exactement quoi, mais ce rapprochement m’a étonné.
Est-ce parce que certains commencent à se sentir personnellement menacés, au moment où les machines deviennent capables de produire le type de contenu dont ils tiraient leur audience ? Est-ce parce que la nouveauté cesse d’être amusante lorsqu’elle ne consiste plus à générer des images de Napoléon sur un vélocipède, mais à saturer les espaces où l’on espérait justement se faire remarquer ?
Ou simplement parce que les débats sur les droits des auteurs sont désormais assez visibles pour que chacun se sente tenu de produire son opinion, dans un domaine qu’il découvre quelquefois à l’occasion ?
Je ne saurais dire.
La situation est d’autant plus amusante que les comptes alimentés massivement par IA viennent rejoindre, dans leur fonctionnement, une partie de ceux qui dénoncent aujourd’hui cette concurrence : produire beaucoup, retenir l’attention, occuper les moteurs de recommandation, être présent en permanence. Lorsqu’une économie de la visibilité repose sur la fréquence des publications et sur leur capacité à provoquer une réaction immédiate, la génération automatique dispose d’un avantage assez redoutable.
Il suffit de lui demander dix textes sur les raisons pour lesquelles l’IA détruit la création artistique : elle peut vous les fournir, puis en rédiger dix autres pour expliquer à quel point les artistes humains sont dépassés, et préparer les visuels pour les deux campagnes.
Le tout sans éprouver la moindre contradiction.
Il est possible que cette saturation entraîne à terme un retour du goût pour les auteurs identifiables, pour les œuvres dont on connaît les conditions de fabrication, voire pour les publications moins nombreuses et davantage travaillées. Mais ce serait peut-être se rassurer un peu vite : nous avons déjà une surabondance de contenus produits par des humains, ce qui n’a pas spécialement favorisé les œuvres les plus patientes ni les recherches les plus approfondies.
4. « Tiré d’une histoire vraie »
La question de l’authenticité me paraît ici particulièrement intéressante.
Prenons un cas assez simple : vous lisez un récit bouleversant, présenté comme une histoire vraie. Vous apprenez ensuite que cette histoire a été inventée.
L’émotion de la première lecture disparaît-elle ? Le texte a-t-il perdu sa beauté ? Pas nécessairement, mais l’expérience change tout de même assez radicalement, puisqu’une partie de ce qui vous touchait reposait précisément sur la conscience que quelqu’un avait vécu ces événements.
C’est l’effet des mentions « tiré d’une histoire vraie » sur les films, avec cet avantage considérable que la formule reste suffisamment vague pour autoriser beaucoup de liberté dans la reconstitution.
De même, on ne va pas voir une reconstitution d’un tableau perdu au musée comme on va contempler le tableau lui-même.
On peut admirer la qualité de la copie, le travail technique, l’intelligence de l’hypothèse historique ; simplement, savoir que la toile a été touchée par Rembrandt, ou que tel objet a appartenu à une personne dont on étudie la vie, change quelque chose à notre façon de la regarder.
Le phénomène est d’ailleurs intéressant lorsqu’une copie est indiscernable de l’original. Si l’on apprend soudain que la toile exposée depuis un siècle est une imitation du XIXe, sa qualité picturale n’a pas changé pendant la nuit ; pourtant sa valeur, l’intérêt qu’on lui porte, et même souvent le jugement esthétique qu’on formule à son sujet peuvent se transformer.
Cela signifie que notre relation aux œuvres ne repose pas exclusivement sur les qualités perceptibles de l’objet.
On y cherche également une présence, un témoignage, une continuité avec une personne ou une époque.
J’avais abordé une question voisine dans une notule consacrée à la reconstitution des œuvres musicales perdues, à propos notamment de la Dixième Symphonie de Beethoven et de la recréation d’un opéra perdu de Marco Scacchi, Andromeda, en Lituanie.
Une IA entraînée sur un répertoire historique peut produire une musique qui présente les caractéristiques de ce répertoire ; ce peut être très utile pour proposer une réalisation hypothétique d’une œuvre dont on possède le livret mais plus la partition. Reste alors à déterminer ce qu’on vient écouter : une œuvre de Scacchi miraculeusement retrouvée, une restitution musicologique, ou une création contemporaine imaginant ce qu’aurait pu écrire Scacchi ?
La distinction n’interdit nullement d’aimer le résultat, mais elle change son statut.
Et je soupçonne qu’il en ira de même pour la littérature.
Un bon roman écrit par IA peut être agréable à lire, peut-être davantage qu’un mauvais roman écrit intégralement par un humain. Mais je comprends parfaitement qu’un lecteur qui découvre que l’auteur n’a rédigé aucune des phrases puisse considérer que le contrat qui lui était proposé a changé.
Puisqu’une partie du plaisir consiste précisément à rencontrer une autre conscience, ou du moins l’expression singulière d’une autre expérience humaine.
Alors même que cette conscience nous est toujours partiellement inaccessible à travers le texte — après tout, les narrateurs de roman mentent, les auteurs composent des personnages, les autobiographies recomposent leurs souvenirs.
Il y a là quelque chose d’assez délicat à définir, et qui ne se laisse probablement pas résoudre par une distinction juridique entre propriété humaine et production automatique.
5. Je n’ai pas écrit ce texte, mais vous pouvez le lire pour moi
Pour ma part, la question se pose de façon beaucoup plus concrète, puisque je n’ai aucune ambition de faire carrière en littérature, et que Carnets sur sol demeure un loisir dont la rémunération se limite essentiellement au plaisir de chercher, d’écouter, d’écrire, et quelquefois de recevoir les réactions de lecteurs particulièrement patients.
J’avais expliqué dans cette notule sur l’évolution de CSS, notamment dans la partie consacrée aux nouveaux formats écrits, que je disposais désormais d’un raccourci assez saisissant : pour le temps que me demande la rédaction d’une notule ambitieuse, je peux préparer et enregistrer plusieurs vidéos sur des sujets différents, en allant au bout de recherches que je n’aurais pas eu le loisir de transformer en articles.
La transcription automatique est désormais assez performante pour fournir un matériau immédiatement exploitable ; et les générateurs savent parfaitement le reformuler sous forme d’un texte continu.
D’où la tentation.
Après avoir cherché une œuvre oubliée, lu le livret, consulté les partitions, comparé plusieurs notices, vérifié quelques références de presse, essayé les extraits au piano et enregistré une présentation, pourquoi ne pas demander à une machine de fabriquer l’article correspondant, à partir de ce travail préalable ?
L’essentiel de la recherche vient tout de même de moi, et la transcription contient déjà les raisonnements que je souhaite développer.
L’objection qui me vient n’est d’ailleurs pas tant liée au résultat, quelquefois très honorable, qu’à une question de réciprocité.
Pourquoi demander à mes lecteurs de consacrer une demi-heure à un texte que je n’ai pas pris le temps d’écrire ?
Je peux parfaitement imaginer qu’ils réagissent en confiant la lecture à leur propre modèle : « résume-moi cet article, relève les informations intéressantes, fais-moi une synthèse des nouveautés ».
Ce qui aboutit à une situation assez cocasse : je prends quelques heures pour chercher un sujet, puis délègue sa rédaction à un automate, tandis que mon lecteur délègue à un autre automate la lecture de ce que j’ai fait rédiger.
Deux machines s’entretiennent donc, très poliment, de l’opéra-comique français, sans que personne n’ait vraiment lu le texte intermédiaire.
Il y a là une forme d’optimisation particulièrement accomplie : après avoir supprimé les aspects fastidieux de l’activité, nous avons aussi supprimé l’activité elle-même.
Je caricature évidemment, car une lecture automatisée peut parfaitement permettre à quelqu’un d’accéder aux informations contenues dans une publication qu’il n’aurait pas eu le temps de consulter, et l’on peut vouloir simplement retrouver une référence précise dans un texte long.
Mais lorsque je pense à la raison pour laquelle j’écris ici, qui est très largement le plaisir de l’écriture, je ne vois pas très bien ce que je gagnerais à demander systématiquement à une machine de le faire.
J’aurais davantage de publications, certes. Et peut-être plus de lecteurs, puisque la quantité et la fréquence sont appréciées par les algorithmes de recommandation.
Mais pour quoi faire ?
Je ne vends rien, je ne cherche pas à retenir captif un public pour lui présenter des réclames, et je n’ai pas de patron qui me demande une augmentation de productivité.
(Mon patron professionnel me demande bien certaines choses, mais il n’a heureusement aucune juridiction sur le nombre de quatuors d’Auber que je décide d’écouter pendant mes vacances.)
La situation est donc assez différente pour une personne qui gagne sa vie grâce à la publication de textes, et qui peut se trouver contrainte d’augmenter son rendement pour demeurer visible ou simplement conserver son activité.
Cela explique peut-être aussi une part de la tension actuelle : ce qui constitue pour moi un choix de loisir pourrait devenir pour d’autres une obligation économique.
6. Ce que les IA font réellement pour Carnets sur sol
Tout cela pourrait donner l’impression que je me tiens à distance des machines par quelque principe de pureté artisanale. Ce serait assez inexact : je m’en sers de plus en plus, avec des résultats très satisfaisants sur certaines tâches, et ai même parfois le sentiment de pouvoir faire des recherches plus approfondies grâce à elles.
Simplement, mes usages sont surtout situés en amont de la publication.
La première révolution est assez peu glorieuse artistiquement : le code.
Les lecteurs qui ont suivi les aventures techniques de CSS savent que j’ai passé une quantité invraisemblable de temps à faire survivre un site fondé sur des technologies désormais antiques, en essayant de récupérer des archives corrompues et de les transférer sans perdre vingt ans de liens, de fichiers sonores et de mises en forme.
Or, pour quelqu’un qui n’est pas développeur, pouvoir demander directement comment résoudre un problème de syntaxe Python, comment nettoyer un HTML aberrant, comment automatiser les redirections d’une ancienne arborescence ou comment reformater plusieurs milliers de références sans les reprendre une à une, c’est un gain de temps formidable.
Je pourrais bien sûr apprendre tout cela par moi-même. Mais le temps consacré à lire les documentations de bibliothèques Python, c’est autant de temps que je ne consacre pas aux partitions de Meyerbeer.
Mon choix est fait.
Même chose pour la mise en forme des bibliographies, la conversion de tableaux, la transcription audio ou les traductions — particulièrement lorsque j’ai besoin d’une première version pour accéder plus rapidement à un document dans une langue que je pratique insuffisamment.
Sur ces usages, les résultats sont souvent très bons, sous réserve de vérifier ce qui doit l’être : les noms propres dans les transcriptions, les données éventuellement altérées lors d’une conversion, les contresens possibles dans une traduction.
Mais je trouve surtout que les recherches elles-mêmes ont changé.
Auparavant, lorsque je voulais retrouver une référence sur un sujet obscur, il fallait imaginer les mots que l’auteur avait pu employer, essayer diverses associations dans les moteurs de recherche, explorer les bibliographies d’ouvrages voisins, puis recommencer jusqu’à ce qu’une référence utile apparaisse.
Je continue évidemment de procéder ainsi lorsque je connais déjà suffisamment bien le domaine pour savoir où chercher.
En revanche, les modèles peuvent proposer des références auxquelles je n’aurais pas spontanément pensé, identifier plus rapidement les ouvrages susceptibles de contenir l’information recherchée, et quelquefois retrouver directement une occurrence dans un vaste ensemble documentaire.
Je pense notamment à mes recherches sur Scribe, sur la presse musicale du XIXe siècle ou sur les sources de certains opéras français très peu documentés.
Le gain ne consiste pas nécessairement à obtenir une réponse définitive : les modèles inventent encore des références avec une assurance assez remarquable, et leur demander de vérifier une erreur peut quelquefois aboutir à une seconde invention destinée à sauver la première.
Mais, lorsqu’ils permettent de trouver en quelques minutes l’ouvrage pertinent, là où j’aurais passé une heure à tâtonner dans des catalogues, cela me laisse précisément davantage de temps pour lire l’ouvrage.
Ce qui, pour moi, est un progrès considérable.
J’ai fini par répartir assez empiriquement mes usages entre plusieurs modèles, selon leurs qualités du moment — une photographie de mes habitudes actuelles, qui n’a évidemment aucune raison de rester valable dans six mois.
¶ Gemini pour les réponses rapides, la recherche en ligne, les petits problèmes de code et la transcription audio. Il se prête assez bien à l’exploration initiale, lorsqu’il s’agit de trouver une porte d’entrée et de savoir dans quelle direction chercher.
¶ Claude et ChatGPT pour les enquêtes plus longues, les bibliographies, l’examen d’hypothèses, les comparaisons de documents, la recherche des contradictions ou des lacunes dans un raisonnement. Cela ne leur confère aucune autorité particulière : je leur demande volontiers de chercher une objection, mais si l’objection repose sur un livre imaginaire, je ne suis pas beaucoup plus avancé.
¶ DeepSeek pour certains besoins de traduction et de reconnaissance de texte sur des documents numérisés, notamment lorsque les outils habituels me donnent un résultat trop dégradé pour être exploitable.
Ces répartitions ne constituent pas des recommandations universelles, simplement le résultat de mes essais. Il m’arrive d’ailleurs de poser la même question à plusieurs modèles, précisément pour voir où leurs réponses divergent, ce qui peut révéler une difficulté réelle — ou seulement plusieurs façons concurrentes de se tromper.
Je suis particulièrement prudent avec les transcriptions et la reconnaissance optique : retrouver un texte ancien est déjà suffisamment difficile sans demander à une machine de remplacer silencieusement un mot qu’elle ne comprend pas par celui qu’elle s’attendait à lire.
Mais cela ouvre des perspectives de recherche assez enthousiasmantes.
Et c’est surtout ce qui me fait considérer l’outil avec intérêt : je ne lui demande pas de me dispenser de lire, d’écouter ou de réfléchir ; je lui demande très volontiers de me débarrasser des opérations qui m’empêchent de le faire davantage.
7. Et pendant ce temps, les banques et la fin du monde
Il y a aussi quelque chose d’un peu dérisoire à concentrer autant de débats sur l’authenticité d’un roman, au moment où l’on commence à transférer vers les mêmes systèmes des tâches autrement décisives.
Dans ma notule prospective de novembre 2025, je m’étais amusé à inventorier les grandes hypothèses qui circulaient alors : plafonnement technique des modèles, progrès foudroyants vers une intelligence générale, disparition massive de certaines professions, problèmes d’alignement pouvant conduire à des catastrophes, et même scénarios d’extinction de l’humanité.
Il y avait une certaine disproportion entre la qualité de mes connaissances sur le sujet et la portée cosmique des conclusions envisageables, mais c’était justement l’objet de l’exercice : constater ce qu’un observateur relativement informé pouvait en percevoir sans disposer de l’expertise nécessaire pour départager les scénarios.
Mon inquiétude personnelle portait plutôt sur la concentration du pouvoir entre les mains d’un très petit nombre d’entreprises privées, qui pourraient finir par contrôler des infrastructures dont les États et les particuliers ne sauraient plus se passer.
Imaginez une banque dont une partie substantielle des décisions et des opérations serait confiée à des logiciels dont elle ne maîtrise plus totalement le fonctionnement, eux-mêmes dépendants d’un service extérieur qu’elle ne pourrait remplacer rapidement.
Il n’est même pas nécessaire que la machine développe des projets hostiles à l’humanité pour que le problème devienne sérieux : une défaillance, une décision commerciale, une modification des conditions d’accès, une erreur dans l’automatisation peuvent suffire à perturber un service essentiel.
Ce n’est d’ailleurs qu’une extrapolation de dépendances informatiques que nous connaissons déjà, mais l’extension des compétences et de l’autonomie confiées aux systèmes rend la perspective plus préoccupante.
Et l’on peut imaginer la même chose pour les hôpitaux, les réseaux d’énergie, les services publics, la sécurité ou les transports.
Pendant que nous nous demanderons si la métaphore de la pluie sur les toits de Montréal a été inventée par un romancier ou par un modèle statistique, le problème le plus urgent sera peut-être de savoir qui possède les serveurs qui autorisent l’ouverture de notre compte bancaire.
Je ne cherche nullement à minimiser les enjeux artistiques. Le devenir de la création, la subsistance des auteurs, la confiance que nous accordons aux textes que nous lisons sont des questions importantes.
Simplement, l’IA arrive avec une telle variété de conséquences possibles qu’il me semble difficile de tout ramener à la présence de tournures un peu stéréotypées dans les romans de la rentrée.
Si les scénarios les plus pessimistes se réalisent, nous regretterons sans doute l’époque où nos principales difficultés consistaient à déterminer si un écrivain avait abusé de la formule « dans un monde en perpétuelle mutation ».
8. Ma feuille de route
Que faire, donc, à l’échelle assez modeste d’un blogue consacré principalement à la musique ?
Je n’ai guère envie de m’imposer une doctrine définitive, d’abord parce que les capacités des outils changent rapidement, ensuite parce que les usages eux-mêmes ne sont pas tous de même nature.
J’ai déjà donné un premier aperçu de mes essais dans cette notule sur les nouveaux formats de Carnets sur sol. Depuis, les possibilités se sont accrues, et j’ai continué de tester les transformations de transcriptions en textes rédigés, les outils de recherche, les traductions, et les différentes façons d’utiliser les modèles pour interroger un corpus.
Je compte poursuivre, avec deux préoccupations.
La première est la transparence.
Si je publie une transcription nettoyée automatiquement, autant le dire. Si une illustration a été générée par IA, même principe. Et si je décide un jour de publier un texte dont la rédaction elle-même a été largement prise en charge par un modèle, je trouve normal que le lecteur puisse le savoir — ce qui ne présume en rien de la valeur du résultat, mais lui permet de comprendre ce qu’on lui présente.
J’avais d’ailleurs eu l’occasion d’évoquer ces sujets en vidéo également, dans cette présentation.
La seconde est de continuer les essais sans transformer la publication en une chaîne d’assemblage.
Je n’ai aucune objection à ce qu’un programme mette en ordre mes références, transforme mon verbatim en texte lisible, ou m’aide à vérifier si une hypothèse tient debout. Je suis également assez curieux de voir ce que l’on peut produire à partir d’un corpus de notules, jusqu’à quel point le style peut être reproduit, quelles sont les limites de cette imitation.
Mais je tiens à conserver ce qui fait pour moi l’intérêt de l’activité : décider de ce que je cherche, découvrir quelque chose que je ne savais pas, prendre le temps de le comprendre, puis essayer de le formuler de la façon qui me paraît la plus juste — ou la plus amusante.
Ce qui ne signifie pas que l’on doive absolument tout faire sans machine.
Je serais bien incapable de publier régulièrement des vidéos si je devais également fabriquer moi-même les microphones, assembler les ordinateurs, recopier les partitions et aller consulter les journaux de 1847 en diligence.
Toute création s’appuie sur un ensemble d’outils et de travaux antérieurs.
Et puis je trouve passionnant de constater qu’une machine peut imiter à ce point une manière d’écrire. Après tout, que cela soit possible nous apprend peut-être quelque chose sur les mécanismes de notre goût, sur l’existence de procédés relativement réguliers dans ce que nous tenons pour une expression singulière.
La vraie difficulté est peut-être qu’à mesure que la machine devient capable de produire des textes qui nous plaisent, nous risquons de perdre l’habitude de nous demander ce que nous venons chercher dans une œuvre.
Une belle phrase ? Une information ? Une histoire intéressante ? Un témoignage sur le monde ? La rencontre avec une personne qui a pris la peine de nous raconter ce qu’elle avait découvert ?
Suivant la réponse, l’origine humaine ou automatique du texte peut avoir une importance considérable, ou presque aucune.
Je me garderai de trancher pour les autres.
Pour ma part, il me reste plusieurs milliers d’œuvres à écouter, une quantité assez scandaleuse de livres à lire, et quelques centaines d’hypothèses plus ou moins saugrenues à vérifier sur l’histoire de l’opéra.
Si une machine peut me libérer du temps pour cela, je suis preneur.
Quant à lui demander de raconter à ma place pourquoi tout cela m’intéresse, j’en suis encore à hésiter.
Ce serait tout de même dommage d’avoir enfin trouvé le moyen de consacrer davantage de temps à ce que j’aime, pour finir par automatiser jusqu’au plaisir de le raconter.
11. Cette notule selon Claude
Ici aussi, résultat décevant. Contrairement à ChatGPT, Claude émule plutôt bien mon style (avec toujours la limite horripilante que je n’aurais pas dit ça comme ça) lorsque je lui fournis le texte d’une vidéo entière avec plusieurs notules en modèle. Le transfert de contenu vers l’oralité de CSS vers l’écrit de CSS fonctionne assez bien.
Ici, en le nourrissant rien qu’avec de courtes prises de notes, je trouve le propos très général — et en tout cas sans grand rapport avec celui que je voulais tenir. Je remarque aussi à quel point il est moins disert (moins bavard, en l’occurrence).
On voit les essais d’humour, c’est bien vu dans le geste mais ce n’est pas encore tout à fait ça.
Orélien, le plagiat, l’IA : qui a écrit quoi, et pour qui ?
feat. un détecteur qui joue au juge, des musées, et la BCE
(Je n’avais pas prévu de m’étendre sur un fait divers littéraire dans un carnet qui traite d’ordinaire de contrebasses et de leitmotive. Mais celui-ci noue en un seul paquet tout ce que je remâche depuis des mois : plagiat, IA, authenticité, avenir de la création. Autant le dénouer ici, avec ma méthode habituelle : beaucoup de précautions, peu de certitudes.)
A. Ce que l’on sait, et ce que l’on ignore
Pour ceux qui auraient échappé aux fils de commentaires. Thélyson Orélien, écrivain québécois d’origine haïtienne, a publié en mars 2026 chez Boréal un premier roman, C’était ça ou mourir, que Grasset a ensuite diffusé en France. Le 21 septembre, jour où le livre recevait le prix du roman Fnac, un compte anonyme, « Balance ton Claude », l’a accusé d’avoir fait écrire la quasi-totalité du roman par une IA, en s’appuyant sur l’outil Pangram. Radio-Canada a soumis le texte intégral au même logiciel, qui a estimé que 94 % du texte était généré. Dans la foulée, des journalistes ont retrouvé au moins cinq articles de 2012-2013 en partie copiés sur d’autres auteurs. Orélien reconnaît désormais ces plagiats, des « erreurs inacceptables », tout en niant avoir eu recours à l’IA pour son roman, ce qu’il qualifie de « calomnie et hérésie ». Boréal a suspendu la promotion du livre ; l’auteur est exclu du Goncourt mais toujours en lice pour le Renaudot.
Ce que je ne sais pas : si le roman a été écrit par une machine. Personne ne le sait, au fond. Les plagiats anciens ne démontrent rien sur le roman, et des voix ont demandé de ne pas confondre indice et preuve. Un score de détecteur est une probabilité, pas un aveu. Je ne jugerai donc pas l’homme, mais ce que l’affaire révèle de nous.
B. Plagiat contre IA : le même geste ?
Premier étonnement : on a empilé deux accusations qu’on croyait distinctes, et elles finissent par se recouper. Le plagiaire copie quelqu’un, l’IA copie tout le monde à la fois, mais digéré. L’un vole à Pierre, l’autre à la bibliothèque entière, en proportions illisibles. Dans les deux cas se pose la question de ce qui revient à celui qui signe. Le plagiaire maladroit se trahit d’ailleurs par ses coquilles, comme la machine par ses tics : selon Le Point, Orélien aurait recopié « débonder une source » en « déborder une source ». Voler sans comprendre, ça se voit.
Et puis soyons honnêtes : toute création est une généalogie. Aucun style n’a jailli ex nihilo ; le pastiche, l’allusion, la citation, l’école sont notre pain quotidien. J’avais consacré une longue notule aux œuvres perdues reconstituées, du pastiche de Scacchi aux Dixièmes de Schubert et de Beethoven, pour dire à quel point la frontière entre hommage, imitation et génération est poreuse, et à quel point on l’admire quand elle est assumée.
Quant au style, les métaphores incongrues sont plaisantes, mais très visibles : oui. Et pourtant, rien d’étonnant à ce que le résultat soit meilleur qu’on ne l’imaginait. Le générateur s’appuie sur une énorme généalogie stylistique et sur nos goûts du moment, c’est-à-dire sur ce que des millions de lecteurs ont déjà validé. Un modèle est un concentré de ce qui nous plaît déjà. Pas de miracle : de l’hérédité et de l’étude de marché.
C. Du relais enthousiaste à la défense des auteurs
Ce qui m’intrigue aussi, c’est le casting. Les médias et les comptes qui relayaient, avec une régularité de métronome, l’enthousiasme technologique (chaque modèle serait « une révolution ») se découvrent défenseurs des auteurs et de la presse. L’un des créateurs du compte accusateur invoque sa crainte que l’IA fasse disparaître la lecture. La conversion est inattendue, et l’attelage curieux : les voilà du même côté que des comptes anonymes dont l’instrument de preuve est lui-même un logiciel d’apprentissage automatique, sans parler de ceux qu’on devine alimentés par de l’IA et qui se joignent au chœur.
Je me demande donc : cette défense vient-elle de gens qui connaissent mal la technologie qu’ils promouvaient, et qui en découvrent tardivement les effets ? Ou de gens qui se sentent en danger, parce que produire du texte est précisément ce qui est menacé ? Les deux, sans doute, et on ne saura jamais dans quelles proportions. (Je ne parle que de ce que je vois de loin ; rappelez-vous le A. de ma précédente tentative de prophétie : je ne sais pas toujours de quoi je parle.)
D. L’authenticité : « histoire vraie » et musées
Le livre raconte une épopée migratoire entre Haïti et le Québec, par le Brésil, la jungle du Darién et l’Amérique centrale. Qu’il soit autobiographique ou non, ce genre de récit tire une part de sa charge de la possibilité qu’il ait été vécu. On veut croire que l’auteur a payé de sa personne ; l’auteur, lui, défend un récit qui vient de ses tripes. Le roman n’a, en droit, aucune obligation de vérité. Mais le lecteur, lui, signe parfois un pacte de témoignage sans le dire. Si le texte est machinal, que devient le témoin ?
Je pense aux musées. Nous y allons voir des originaux alors que la moindre reproduction en haute définition est plus nette, mieux éclairée, plus accessible. Ce n’est pas absurde : nous payons pour la trace d’un geste, pour la présence d’une main. Le musée a d’ailleurs inventé la réponse institutionnelle, le cartel : technique, date, attribution, « atelier de », « d’après ». Un tableau « d’après Rembrandt » n’a rien d’une honte ; un faux Rembrandt vendu pour vrai, si. La littérature n’a pas de cartel : aucune couverture ne précise « avec l’aide de ». C’est peut-être cela qu’il reste à inventer.
E. Le soupçon, et l’IA qui lit l’IA
Conséquence immédiate : la défiance généralisée. Tout texte devient suspect, et la suspicion se propage plus vite que les vérifications. Orélien a même déclaré, à La Presse, que sa façon d’écrire était peut-être en cause et qu’il devrait peut-être cesser d’écrire. Voilà le découragement dans sa forme la plus pure : l’auteur honnête qui se demande si sa fluidité sera prise pour de la machine, le lecteur qui n’ose plus admirer de peur d’être dupé.
Et le raccourci absurde qui nous guette : « Tu as écrit ça avec une IA ? Je ne vais pas perdre mon temps, je le donne à lire à mon IA. » Boucle bouclée : des machines qui s’écrivent entre elles, personne dans le circuit. Je l’avais pressenti en parlant de l’avenir de ce site, quand je disais qu’il était irrespectueux de demander à mes lecteurs de lire ce que je n’ai pas pris le temps d’écrire : ils pourraient aussi programmer des automates à leur place, tant qu’on y est (§ 6).
F. Pendant ce temps : banques et fin du monde
Pendant que nous nous disputons sur l’authenticité d’un roman, la BCE a écrit aux 110 banques qu’elle supervise pour leur demander un plan face aux cybermenaces de l’IA d’ici fin octobre, jugeant qu’il s’agit d’une évolution durable de la menace et d’une source de risque systémique. D’autres promettent un âge d’or, d’autres la fin du monde (j’avais dressé la liste de ces scénarios, de l’implosion à l’éradication, sans savoir lequel parier). Le contraste est vertigineux : un débat de prix littéraires, à l’étage d’au-dessus d’un incendie qui ne se dispute pas. Ou peut-être l’inverse : l’affaire Orélien en est un avant-goût à petite échelle, celui d’un monde où l’on ne sait plus à quoi se fier.
G. Pour ma part : pratique, et feuille de route
Par cohérence avec la transparence que je réclame, voici ce que je fais, concrètement.
¶ Gagner du temps : code propre (coucou le HTML de WordPress), mise en forme des bibliographies, transcriptions, traductions.
¶ Mieux chercher : de meilleures sources sur internet, un repérage plus rapide des ouvrages et parfois des occurrences, donc davantage de lectures possibles pour préparer une notule. Le temps gagné va à la lecture, pas à la rédaction.
¶ Répartition des rôles : Gemini pour les réponses rapides, les recherches en ligne, le code et la transcription audio ; Claude et ChatGPT pour les enquêtes, les bibliographies, pour lancer ou vérifier des hypothèses ; DeepSeek pour l’OCR et la traduction.
Tout reste vérifié, puisque l’IA invente des sources comme le plagiaire cache les siennes. Rien n’a changé sur le fond depuis ma notule précédente : l’outil aide à chercher, pas à penser à ma place.
La feuille de route est donc simple : transparence et essais. Je continuerai de tester, et je dirai toujours ce qui a été fait par quoi : transcription, génération, aide à la recherche. Que les lecteurs sachent ce qu’ils lisent.
(Aucun « de tout temps les compositeurs » n’a été ajouté à cette notule. Vérification faite. Pour prolonger, cette vidéo.)
12. La suite
Nous verrons ce que l’avenir nous réserve (si nous survivons). En tout cas, sur CSS, beaucoup de rédaction humaine et sans doute un peu de facilitation dans les retranscriptions et la recherche de source. Guère plus qu’un secrétaire, et pas aussi créatif que Polidori.
Écrit par DavidLeMarrec , dans IA, texte et musique, Vaste monde et gentils