L'an 1899 — 23 — Les Victoires de l'Opéra-Comique
(page tirée du Crabe aux pinces d’or)
Le palmarès des opéras les plus joués de la maison !
Dans ce quatrième épisode autour de la mise en perspective de ce qu’est l’Opéra-Comique en 1899, un petit détour par les œuvres qui, à cette date, on été les plus jouées. Je vous fais donc un point plus large sur la Dame Blanche dans cette notule. La vidéo complète, qui contiendra le palmarès (établi par Hervé Lacombe, donc fiable) et les extraits musicaux commentés, devrait paraître le samedi 26 septembre.
En attendant, voici toujours la notule qui la commente.
(Plus exactement un hybride entre des notes et une notule, d’où les phrases non verbales et les reprises syntaxiques parfois superflues à l’écrit.)
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Dans cette vidéo, on parle des œuvres qui ont été le plus données à l’Opéra-Comique. Au sommet de ce palmarès, de très loin : La Dame blanche de Boïeldieu.
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FORTUNE
Succès immédiat, modèle du genre. Boïeldieu immédiatement admiré de tous. Joué à la Cour dans la foulée des premières représentations. Les répliques sont même entrées dans la conversation courante comme Pelléas chez moi. Liszt résume assez bien l’avis général : « tout est enchaîné et ciselé avec grâce, les ornements sont utilisés dans une proportion raisonnable et la mélodie se distingue par une sorte de sentimentalité espiègle ». (Je n’ai pas mis à l’épreuve la véracité du texte.)
Lors de la première représentation à Rouen, le tapage est tel dans les rues pour célébrer le compositeur qu’il se trouve attaqué en justice pour tapage nocturne ! (ah, ces provinciaux qui n’aiment pas la vie culturelle…) Je n’ai pas vérifié si les éloges de Weber et Wagner, ou les initimités jalouses de ses collègues étaient attestés par les recherches sérieuses, mais on les trouve mentionnées, et ce ne serait pas étonnant, considérant la fortune de la réception de l’ouvrage, jusqu’à Debussy !
Plus de 100 représentations la première année. On atteint les 1000 en 1862 et les 1500 en 1874. L’œuvre circule partout dans le monde, dans des versions en général traduites : Naples, Londres, Liège, Bruxelles, Amsterdam, Copenhague, Stockholm, Francfort, Berlin, Vienne, Budapest, Varsovie, Moscou et même New York. En italien, en anglais, en néerlandais, en allemand, en danois, en suédois, en hongrois, en tchèque, en polonais, en russe !
En 1899, son succès s’est ralenti : l’œuvre atteint 1670 représentations environ en 1926, quand elle quitte l’affiche. Ce n’est qu’au XXe siècle siècle que son total finit par être dépassé par Carmen, Manon et Mignon. Debussy (ça, je l’ai lu dans un ouvrage de qualité) déplore d’ailleurs qu’on joue du vérisme au lieu de la charmante Dame Blanche, qui doit pourtant être assez loin de ses centres d’intérêt naturels. Mais cela atteste qu’on la joue encore, même si de façon plus espacée.
Parmi les marques qui portent son nom, c’est sans doute le dessert où la parenté est la plus probable. Et bien sûr, les traces traces chez Hergé : dans Le Crabe aux pinces d’or, Tintin, enivré par les émanations d’une barrique qui a fui, chante « Prenez garde ! La Dame blanche vous regarde ! », et plus développé, la fin du Trésor de Rackham le Rouge, qui reprend les mêmes ressorts — le château d’ancêtres oubliés vendu aux enchères et racheté par son héritier grâce à un apport d’argent imprévu, le trésor caché dans la galerie secrète, l’apparition fantomatique qui se révèle une personne réelle… Hergé avait tout à fait pu assister, dans sa jeunesse, à une représentation, avant les derniers levers de rideau en 1926.
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GENÈSE
Né en 1775 à Rouen, très précoce. Il s’installe d’abord comme accordeur de pianos à Paris, et connaît vite le succès avec La Famille suisse, sur un livret de Saint-Just ! Il est au service d’Alexandre Ier de Russie, à Saint-Pétersbourg, de 1803 à 1810, où il compose également des opéras comiques (et en profite pour ne jamais se remettre en ménage avec sa femme laissée à Paris).
La Dame Blanche est son avant-dernier opéra (au sein de son corpus d’une vingtaine), qui précède Les Deux Nuits (1829) — si l’on excepte La Marquise de Brinvilliers (1831) où les numéros sont partagés entre neuf compositeurs.
Projet de Scribe dès 1821 (La Dame d’Avenel), inspiré de Walter Scott : Guy Mannering (1815) et Monastère (1820). C’est aussi la mode aux ballades écossaises (en Allemagne puis en France) et aux histoires de lutins (Trilby de Charles Nodier, en 1822, peut-être parmi les inspirations de Scribe).
Côté théâtre et musique, l’œuvre arrive un an après l’adaptation du Freischütz par Castil-Blaze.
En tant que pionnier de l’introduction du fantastique (même humoristique) et de l’atmosphère walterscottisante à l’opéra, ses admirateurs ont pu soutenir que La Dame blanche a ouvert la voie pour Robert le Diable de Meyerbeer, Faust de Gounod (pourquoi pas), j’ajoute l’évident Farfadet d’Adam, mais je lis aussi Lucia di Lammermoor (certes, Walter Scott, mais pas de fantastique) ou I Puritani (je vois moins pourquoi).
Boïeldieu est opposé à Rossini par ses contemporains, opposition de nationalités et mise en scène journalistique plutôt que réalité : les deux héros habitaient dans le même hôtel, au 10 boulevard Montmartre, il y avait donc là la possibilité de jouer aux comparaisons et aux rivalités. Pourtant, Boïeldieu fait systématiquement étudier à ses élèves (dans sa classe de composition au Conservatoire) les nouvelles œuvres de Rossini, alors même que ce n’est pas nécessairement bien vu. La fête, le soir de la première de la Dame Blanche, se finit même dans l’appartement de Rossini !
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REFLET DE LA SOCIÉTÉ
Le sujet est certes amusant, avec une arche de dévoilement et de séduction qui n’est pas rare dans les opéras comiques, mais c’est aussi un sujet d’actualité.
En effet, George Brown est en réalité Julien d’Avenel, exilé en France après la bataille de Culloden (1746) qui a vu la défaite des Stuart ; il a perdu la mémoire de son enfance, et revient par hasard dans le château de ses pères que sa sœur de lait a gardé pour lui — en se déguisant en fantôme pour écarter les acheteurs, et gardant pour lui le trésor de la famille qui servira à racheter le domaine.
Or, Charles X, à peine sur sur le trône depuis un an, a fait voter dès 1825 la loi dite « du milliard aux émigrés ». La transposition jacobite est assez transparente : on y voit le retour d’un émigré spolié par des roturiers avides et médiocres qui veulent usurper sa place.
Mis à part la figure antipathique de l’intendant Gaveston (qui veut régner à la place de son maître), le sujet n’est pas vraiment souligné, et le faux fantastique, la couleur locale, la délicatesse des sentiments et la comédie occupent bien davantage l’attention. Pour autant, il s’agit d’une oeuvre d’actualité, qui brosse le pouvoir politique dans le sens du poil.
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CRÉATION
La création est avancée en catastrophe pour remplacer une création d’Auber retardée par la grossesse de la chanteuse. L’ouverture est, dit-on, écrite en une nuit — par Boïeldieu lui-même ou par Adam à partir des thèmes de Boïeldieu, mes sources (de qualité moyenne, l’histoire de la Dame Blanche étant un peu éloignée de 1899) divergent. L’orchestration doit être expédiée avec l’aide d’Adolphe Adam et du harpiste Labarre. 28 jours de répétitions, on n’a jamais fait aussi vite pour monter une production — à l’époque, parce qu’au Met aujourd’hui, on fait parfois sans répétitions du tout.
Cette création, elle a lieu salle Feydeau, qui était alors le lieu de résidence de l’Opéra-Comique — la salle Favart, construite pour l’Opéra-Comique, était exploitée par d’autres compagnies depuis la fusion entre la troupe de Feydeau et ceux que l’on appelait les Comédiens-Italiens, en réalité spécialisés dans l’opéra comique français.
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RÊVERIES PERSONNELLES
J’imagine que l’œuvre remplissait tous les critères pour remporter ce type de succès auprès d’un vaste public. À la lecture, j’avoue cependant ne pas trouver cet opéra comique particulièrement supérieur : de belles pièces, mais aucune qui ne m’est indispensable, et une intrigue qui repose beaucoup sur son processus d’attente et de révélation (la vente aux enchères, la révélation de l’identité de la Dame, le dévoilement des origines de Georges Brown) et qui perd donc beaucoup de saveur à la réécoute, malgré ses très grandes qualités.
Par rapport à des œuvres avec des sommets immenses comme Le Pré aux Clercs (Hérold), émouvantes comme Haÿdée (Auber), épiques et drôles comme Zampa (Hérold) ou jouissives de bout en bout comme Les Diamants de la Couronne (Auber), je ne trouve vraiment pas que La Dame blanche soit un opéra comique indépassable. (Mais après tout, Le Chalet d’Adam a aussi été un architube…)
J’y vois plusieurs raisons : d’abord l’antériorité, La Dame Blanche n’est pas qu’un petit drame léger mâtiné d’ariettes, il dispose d’une véritable arche narrative ambitieuse, sans doute assez impressionnante pour l’époque. Et surtout le goût du temps : la couleur locale, les fausses chansons paysannes rencontraient un succès immense qu’on se figure mal aujourd’hui.
Et puis, peut-être, une facilitation par le pouvoir politique, puisque le drame de Scribe offre une sorte de justification morale à la Restauration, par le biais d’une fiction quasiment transparente sur le retour des aristocrates vertueux à la tête de leurs biens, évitant un gouvernement de médiocres cupides.
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Pour finir cette notule, quelques extraits des dernières pages de Rackham.



Écrit par DavidLeMarrec , dans L'an 1899, Les vidéos de Carnets sur sol, Opéra-comique (et opérette)