Scribe-Auber : La Sirène, ou l'aporie Naxos

(Dessin de Cicéri pour l’auberge de couverture des contrebandiers, à acte II.)
Deux sujets dans cette notule : d’une part la parution d’un opéra important et jusque là non documenté de Scribe & Auber ; d’autre part un grave problème éditorial chez le label Naxos.
Ordoncques, je viens de découvrir que Naxos a publié (en 2019 !) La Sirène, drame de Scribe et Auber. Par de véritables chanteurs francophones. Mais cette découverte représente (à la fois un ravissement et) un parcours du combattant dont je vous fais un résumé.
1. Une création précipitée
L’œuvre en elle-même, déjà, a eu peine à voir le jour. Avec des ténors appréciés, comme Gustave Roger en héros et Marius Audran (le père du compositeur Edmond) en jeune premier, Auber doit cependant composer avec l’urgence d’une pièce lyrique en cours de répétition. Victor Moulin rapporte en 1862, peu d’années après la création (1844), une plaisante anecdote dont je ne puis attester la véracité :
« À la dernière répétition de la Sirène, Auber, après avoir écouté l’ouverture, se frappa le front et dit : — Voilà qui est détestable ! Je ne conserverai pas une pareille musique ; il faut la changer. — Mais c’est impossible, M. Auber, dit le régisseur, nous n’avons pas le temps. L’affiche annonce la pièce pour demain. — Bah ! laissez donc ! Prévenez le chef d’orchestre, et que tous les musiciens reviennent à minuit.
Neuf heures du soir sonnaient !
Auber s’installe au théâtre même, compose une seconde ouverture, dirige les copistes, et rapporte, à minuit, la nouvelle ouverture au grand complet. — Tenez ! dit-il, peut-être sera-t-elle plus mauvaise que la première. — Oh ! ce n’est pas possible ! répond naïvement le régisseur.. — Bien obligé ! fit notre musicien riant aux éclats. — Pardon, M. Auber ! oh ! pardon… Je n’ai pas voulu dire.. — Sans doute, mais vous l’avez dit. C’est bien ; vous ne me devez pas d’excuses. La vérité sort quelquefois involontairement de la bouche… des régisseurs. Vite ! répétons !
L’ouverture était magnifique. Elle fut bissée le lendemain. La Sirène obtint le plus brillant succès. »
(Extrait de l'entrée consacrée à La Sirène dans Scribe et son théâtre, études sur la comédie au XIXe s., où l'auteur propose une courte présentation à chaque drame de Scribe. Très utiles, mais les informations n'y sont pas toujours très fiables, beaucoup de bouche à oreille.)
(À titre personnel, je ne trouve pas cette ouverture, pourtant enregistrée de multiples fois, particulièrement édifiante.)
L’œuvre remporte un beau succès et continue à être représentée au moins jusqu’en 1855 — je n’ai pas vérifié au delà.
2. Une résurrection très partielle
Bien que La Sirène soit souvent citée parmi les œuvres à succès de Scribe et d’Auber, je n’ai pas connaissance – malgré mes rapides recherches – de représentations, de radiodiffusions ou d’enregistrements avant cette courte tournée des Frivolités Parisiennes en 2018 : des dates uniques à Compiègne, Saint-Dizier, Albi… (Un répertoire d’ailleurs déserté aujourd’hui par l’ensemble, au profit de l’opérette du XXe siècle et de quelques accompagnements de récitals, parce qu’il faut bien financer le reste.)
Et nous voilà donc rendus, en 2019, avec l’unique enregistrement de cette œuvre. Merci, Naxos, clairement, de financer la documentation d’un répertoire occulté ; et, de surcroît, de choisir si avisément les spécialistes pour le servir — les Frivolités sont vraiment un collectif enthousiaste, très impliqué dans se répertoire, et leurs choix de distributions toujours tournés en priorité vers la clarté d’élocution et l’intelligibilité absolue (en plus d’être en général de très belles voix, comme Marion Tassou ou Philippe Brocard, qui travaillent souvent avec eux).
Cependant, on se heurte à un problème structurel déjà bien documenté chez Naxos… et qui ruine à peu près toute l’entreprise.
Mais je commence d’abord par les problèmes plus secondaires.
Je ne jette pas la pierre aux artistes ni aux producteurs, il est possible que ce soit le seul matériel utilisable qui nous reste, ce sont des choses qui arrivent. (Et refaire un matériel coûte cher, surtout pour un disque dont on peut prédire une diffusion particulièrement confidentielle.)
Surtout que…
Ce n’est pas simplement un choix éditorial ou une petite frustration : tout l’équilibre du genre opéra comique repose sur l’alternance du parlé et du chanté. Certaines œuvres, où les dialogues sont courts, où peu d’action se déroule entre les numéros, où les morceaux musicaux sont très contrastés, peuvent survivre à ce traitement, même si cela demeure une profonde aberration par rapport à la pensée même des créateurs — Fidelio de Beethoven est suffisamment dense, étrange et typé pour assez bien s’accommoder de dialogues réduits à deux phrases entre chaque numéro vocal ou orchestral.
3. Conséquences
Cette suppression a deux effets particulièrement déplorables, qui rendent ces enregistrements quasiment superflus — sauf à montrer une certaine opiniâtreté pour pallier ces manques, je vous montre ça ensuite.
C’est tout le principe du genre ; d’abord imposé par la nécessité des privilèges royaux et les procès de l’Académie Royale de Musique et des Comédiens-Français, il a été cultivé par librettistes et compositeurs pour permettre précisément cette immersion dans l’illusion théâtrale, ponctuée de moments de magie sonore qui élèvent les sentiments, culminant dans des finals endiablés et grisants.
Aussi, quand les producteurs de Naxos font le choix, pour tout faire tenir sur un disque, et s’adressant à un public international, de supprimer les dialogues, ils détruisent toute l’économie des œuvres, qui, d’objets théâtraux particulièrement aboutis, fondés sur le contraste entre les deux modalités expressives de la parole et du chant, deviennent des collections de morceaux favoris à fois sans lien et trop semblables entre eux, qui s’affaiblissent en se juxtaposant.
À tout prendre, autant enregistrer des extraits favoris d’opéras comiques, et couvrir davantage d’œuvres, davantage de numéros de qualité exceptionnelle — tant qu’à faire dans le fragment. Car ce que vous écoutez n’a plus grand rapport avec le projet, les proportions, les ambiances de l’œuvre initiale.
Imaginez que vous jouiez Tristan de Wagner en n’en gardant que deux heures de musique, collant ainsi le solo de cor anglais du pâtre à Ah, diese Sonne et immédiatement Mild und Leise ; vous seriez pourtant loin du saccage induit par cette suppression des dialogues, puisque les parties manquantes sont de la musique et du chant, comparables aux extraits conservés, et non un autre mode d’expression totalement différent. Il faudrait imaginer un opéra de Verdi où l’on ne garderait plus que les airs et où l’on supprimerait toutes les scènes d’action, par exemple. Impensable.
Mais comme il n’y a pas de musique, alors on fait comme on veut — manifestement.
4. Solutions
Cet enregistrement, en l’état, est donc à peu près inutilisable. Mais pour les plus motivés, il est possible cependant d’en tirer le meilleur.
En allant récupérer le livret (il faut un peu fouiner, aussi je vous en mets ici à disposition une des rares éditions proprement scannées et mises en page), il est possible de lire l’intrigue et de laisser tourner le disque lorsque apparaissent des vers. On dispose ainsi de l’œuvre dans son contexte, et là, le charme opère.
Il faut être suffisamment motivé pour aller chercher dans les bibliothèques en ligne (Archive.org, Gallica, Google Books…) le livret de chaque opéra comique, et de prendre le temps de lire plutôt que d’écouter les dialogues, et cela interdit clairement l’écoute distraite — sans quoi les numéros s’enchaînent très vite, sans queue ni tête jusqu’à l’acte suivant voire la fin de l’opéra. Mais il est alors possible d’accéder à l’émotion du genre opéra comique, d’autant que les livrets de Scribe comme celui de La Sirène sont des bijoux bâtis avec beaucoup d’esprit — et de sentiment, aurait-on dit en 1844.

5. La Sirène
À présent que vous êtes parés pour la découverte, je vous livre un mot de la mienne.
Comme pour L’illusion (pas de Scribe ni Auber) et Marco Spada, j’ai été assez ému par la force de l’œuvre à la lecture seule ; ici de surcroît augmentée des musiques disponibles dans le livret.
(J’en profite pour remercier Alifie de son aide salutaire dans mes recherches de sources.)
J’ai d’abord été un peu déçu par la musique, je dois dire ; pas une usine à tubes comme Haÿdée (1847 : 1,2,3) ni bien sûr Les Diamants de la Couronne (1841, le plus bel opéra comique de tous les temps) — mais je n’élabore pas sur les qualités dramatiques et musicales de ces deux titres, des épisodes leur sont consacrés dans la suite de la petite histoire de l’Opéra-Comique réalisée en vidéos.
De même, pas aussi touchante que le final de Marco Spada (avec son ambiance de musique d’église appoggiaturée – 1852).
Mais en réalité, à la réécoute, je m’aperçois que mon prisme n’est pas le bon.
En effet le livret ressemble beaucoup aux Diamants et à Spada, notamment les moments de reconnaissance périlleuse d’un brigand au grand cœur, dans un salon, un bal ou une auberge, entouré de ses ennemis puissants qui ne connaissent pas encore son visage ; l’astuce du héros parvient alors à les tourner en ridicule en renversant les accusations, ou en utilisant contre lui le pouvoir de son ennemi.
Mais là où les Diamants privilégient la romance et la malice – le brigand est une brigande intrépide, et le héros un adorable freluquet pas tout à fait à la hauteur de l’image qu’il se fait de lui-même –, là où Spada travaille beaucoup l’émotion de la relation père-fille et du sacrifice, La Sirène mise davantage sur l’action pure et l’accumulation jubilatoire de plans et d’identités d’emprunt qui s’empilent en s’effondrant chacune partiellement au fil de l’intrigue, une addition contrapuntique d’imbroglios absolument démentielle.
Et, en tenant compte des limites de l’enregistrement (David Reiland dirige les Frivos sans grand effet de manche, les ténors sont charmants mais très peu légers, impossible avec leur voix de proposer des éclats) et de ce projet très relié à l’intrigue pure – vous comprenez mieux mes réticences sur l’absurdité de proposer cet objet sans son texte complet ! –, on peut se rendre compte des beautés de l’œuvre, où la musique n’est pas, comme pour Les Diamants de la Couronne ou Haÿdée, un moteur principal de l’intérêt, mais plutôt, comme pour Le Domino noir (1837), une coloration charmante d’une intrigue qui prend la première place.
6. Forces
J’ai donc été, une fois de plus, saisi par la puissance d’invention de Scribe : la façon dont il tient une intrigue de bout en bout, en sapant méthodiquement tout l’écheveau qu’il a bâti, tout en parvenant à nous toucher par ses caractères paradoxaux, fait décidément mouche même auprès d’un lecteur du XXIe siècle.
L’hésitation de Scopetto à laisser sacrifier son ennemi par un autre opposant (dans un goût introspectif paroxystique qui sera développé pour le somnambulisme de Lorédan dans Haÿdée), ses déchirements lorsqu’il découvre qu’il vient de perdre par là même le grand amour de sa sœur, ou les retournements de situation virtuoses du dernier acte, fourmillant d’astuces, matrice de tous les films de pirates et autres Robin des Bois… tout cela étourdit et ravit.
Musicalement, passé ma première impression de relative homogénéité, je retrouve quantité de détails qui font la saveur de l’énigmatique Auber — un compositeur capable des plus parfaites platitudes comme des plus grandes inspirations.
On doit en réalité cette idée à Scribe, qui suggère à Auber de trouver une idée bien frappée qui puisse être ainsi réutilisée — tout en se déclarant à la disposition du compositeur pour remanier complètement les proportions et même l'intrigue du dénouement, d'une façon qui soit favorable à la musique.
7. Ite sirena est
À défaut qu’il y ait aucune vraisemblance que mon de profundis clamavi soit entendu par Naxos, je vous engage donc à cette découverte, et à tous les autres titres de la série (notamment Le Philtre qui sert de source à L’Elisir d’amore, bien chanté lui aussi)… si vous avez la patience de vous aménager les conditions d’écoute favorables !
À bientôt, l’actualité de la série 1899 vous conduira bientôt à la rencontre plus détaillée d’autres Scribe-Auber : Haÿdée dans deux ou trois semaines, et un peu plus tard l’immortel Les Diamants de la Couronne !
Écrit par DavidLeMarrec , dans Opéra-comique (et opérette)