Carnets sur sol

lundi 2 décembre 2024

#34 Dassoucy – comédie burlesque, en musique – Bibliothèque Mazarine

Initialement publié sur le site alternatif Carnets sur sol (concerts), le 2 décembre 2024. Version d'origine.

Expérience totale : arriver dans un nouveau lieu prestigieux et spectaculaire, pour entendre une œuvre tirée des collections locales, en version restituée.

C'était donc l'occasion de voir et ouïr Apollon & Daphné, une pastorale / comédie burlesque, du théorbiste et poète Charles d'Assoucy – qui fut dans la fosse lorsque l'Orfeo de Rossi fut exécuté au Petit-Bourbon ! La berceuse d'Orphée à Eurydice avant le mariage (« Dormite, begli occhi », un banger en son temps), devait d'ailleurs être chantée par Apollon lorsqu'il surprend Daphné endormie à l'acte III.

Le reste de la musique, écrite par Dassoucy (le surnom du poète), en est perdue – aussi Marie-Françoise Bloch a-t-elle conçu des arrangements pour viole de gambe seule : pièces de Marin Marais (notamment un long postlude), accompagnements ponctuels (comme ces figures du Combattimento de Monteverdi pendant le récit drolatique du combat d'Apollon contre Python), et quelques airs de cour de Cambefort et Dassoucy insérés, avec accompagnement à la viole de gambe seule – par la ligne de basse sans réalisation, car la redécouverte de la discipline est récente.

(Petite frustration, il faut bien l'avouer, en découvrant que la recréation de cette comédie en musique était en réalité essentiellement théâtrale, quoique pourvue de musique.)

Par ailleurs, si Saraé Durest (Daphné) chante superbement, d'une voix lyrique très bien faite – un beau timbre aux résonances pharyngées, vraisemblablement très éloigné des émissions vocales du XVIIe siècle, mais remarquablement réalisé –, Charles Di Meglio (l'Amour / un Satyre) ne sait clairement pas chanter (impossible de lier deux notes, la voix parlée d'une basse magnifique, truculente, charismatique, pleine de finesses et connivences, s'effondre soudain), poussé à bout par des airs de cour (!), et Maxime Ardant (Apollon) ne s'est vu confier aucun air.

Cette pièce en trois actes paraît courte, et pour cause : elle est abondamment coupée, et les personnages de Penée (le père de Daphné) et de l'Aurore sont intégralement supprimés.

Acte I : L'Amour tourne en dérision Apollon, et quand celui-ci se rebiffe, le dieu qui peut tout enflammer lui prédit qu'il brûlera, en vain, pour une beauté qui lui restera inaccessible. Apollon croise Daphné et s'en trouve charmé, mais celle-ci chante qu'elle ne jure que par la chasse.

Acte II : [Apollon demande à l'Aurore d'intercéder pour lui, mais elle ne peut convaincre Daphné.] Daphné s'excuse très poliment face à la demande d'Apollon, et s'enfuit. L'Amour se moque d'Apollon.

Acte III : [Apollon demande la main de Daphné à son père, le fleuvre Pénée, qui lui répond en substance : nous approuvons votre choix.] Un Satyre convoite Daphné endormie, mais s'enfuit à l'approche du dieu, qui poursuit la nymphe jusqu'à sa métamorphose en laurier. Plainte d'Apollon, conclusion de l'Amour.

Bien que le drame expose des plaintes très habituelles et qui paraissent d'un ton réellement sincère, sans mélange – telle l'entichement d'Apollon, ou la déploration qu'il fait sur le corps disparaissant de Daphné, consolé par icelle –, il dispose aussi plusieurs scènes de caractère burlesque très affirmé.

Ainsi des personnages divinisés parlent-ils de façon basse, ou les faits héroïques sont-ils rabaissés par un récit truculent. Il en va ainsi, au premier acte, de la sorte de Prologue proposé par l'Amour, narrant plaisamment la victoire d'Apollon sur Python, soit en en rabaissant les exploits (« anguille » / « lézard », « perdu trois dents mâchelières »), soit en y mêlant des attributs très quotidiens (« curer les dents », « lentilles », « rave, persil ou chicorée », « marmite »).

Il n'estoit long que d'un arpent;
Encore le sieur de Serpille
Dit que ce n'estoit qu'une anguille;
Quoy que c'en soit, à tout hazard,
Anguille, Serpent, ou Lezard,
Dragon, Couleuvre, ou Crocodille,
C'estoit une fausse Chenille,
Qui ne se curoit pas les dens
Avecques des petits Enfans,
Mais avecques des grandes Villes
Qu'il avalloit comme lentilles;

Phebus avec toutes ses flesches
Fut en danger plus de trois fois
D'y laisser son noble Carquois,
Et s'en retourner sans rien faire,
Ayant brûlé dans cette affaire
Six onces d'or de ses cheveux,
Receu des soufflets plus de deux,
Et perdu trois dents machelieres;

Car pour écu ny pour denier
N'estoit alors brin de Laurier,
Dont tres-piteuse doleance
Faisoient les Jambons de Mayence,
Et les nobles Poëtes aussy;
Phebus seul n'estoit en soucy,
Quoy ceignit sa tresse dorée
Rave, persil, ou chicorée;
En ce Temps il trouvoit tout bon;
Faute d'un pour Chapeau de chardon,
D'ortie, ou de fueille susdite,
Coiffé se fut d'une marmitte,

L'Amour passe, de la sorte, la longueur de ses interventions à railler Apollon, en s'affrontant avec lui (dans l'esprit, à défaut de la forme exacte, de la stichomythie et drames satyriques grecs) ou en décrivant ses illusions sur le mode plaisant, notamment en chansons !

L'autre grande portion burlesque de la pièce tient dans l'intervention d'un personnage d'extraction basse, un satyre, qui parle ouvertement de ses désirs physiques au sein d'une pièce dont le sujet paraissait quasiment allégorique.

Au menu, métaphores transparentes (la clef)...

Préludons un tantin sur ce joly teton.
Si cette clef qui pend à ma ceinture
Pour soulager ma passion
Pouvoit ouvrir cette noble serrure,
Et donner à mes feux quelque intermission,
Que je serais heureux ! quel plaisir sans mesure !
Pour un Bouquin, quelle exultation !

... périphrases très descriptives...

Procedons vistement au fait de geniture
Par mouvement de trépidation,

... et syllepse qui devrait servir d'euphémisme, mais produit en réalité un résultat très graphique !

Et de tous les maux que j’endure,
Faisons prompte et subite evacuation !

La culture du viol, ça ne surprendra personne, a débuté avec les satyres.

En somme – et contrairement à ce que la présentation comme "comédie en musique" pouvait laisser supposer (peu d'ariettes, plutôt détachées de l'action, pas celles prévues initialement par la partition, et hors Saraé Durest, pas forcément bien exécutées), un spectacle avant tout théâtral, très réussi par ailleurs avec une prononciation restituée expressive et généreuse (en particulier chez Charles Di Meglio). [Je me suis cependant interrogé sur certains archaïsmes pour une pièce parisienne du XVIIe siècle, ou certaines divergences d'un acteur à l'autre dans la réalisation des finales muettes.] La pièce elle-même est surtout réjouissante pour ses sections burlesques, en particulier les moqueries liminaires de l'amour et l'inénarrable scène du satyre.

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