#36 Une association idéale : clavecin & accordéon – (pourquoi ?)
Initialement publié sur le site alternatif Carnets sur sol (concerts), le 28 novembre 2024. Version d'origine.
Programme atypique dans l'atelier de Reinhard von Nagel (91 ans, et toujours les remarques et anecdotes dépareillées pleines de gouaille en début et fin de concert).
[Ces concerts sont donnés au chapeau, il suffit de s'inscrire à la lettre d'information et ensuite donner son nom pour venir le soir du concert. Les artistes sont rémunérés au chapeau, prix libre.]
Si le mot intimité a un sens, c'est sans doute pour s'appliquer à ces concerts !
Cette fois-ci, dans ce glorieux atelier de clavecin qui vient de fournir son mille-et-unième instrument, un programme proposé par deux artistes ukrainiennes de la région de Tchernobyl, Svitlana Shabalina, au clavecin, et Eugenia Cherkazova… à l'accordéon !

Association improbable qui s'est révélée très opérante... je vous raconte.
D'abord, l'alliage entre les deux instruments paraissait problématique : écart de volume, divergence absolue des timbres et des attaques, et même l'accord.
En réalité, l'association paraissait non seulement opérante, mais complètement naturelle et évidente.
1) Comme vous le savez, un clavecin ne peut pas réguler l'intensité de ses attaques ni son volume sonore : la touche déclenche une action standard sur la corde, qui se met en vibration à la même force quelle que soit l'intensité de la pression exercée sur l'entrée du mécanisme. La seule façon dont les clavecinistes continuistes peuvent moduler cette contrainte est de multiplier les notes simultanées ou les arpèges : plus on presse de notes à la fois, plus l'ensemble des cordes résonnent par sympathie, et plus l'ampleur sonore s'accroît. Cela ne change en rien, cependant, l'intensité dynamique de l'attaque ou de telle partie du spectre ; c'est simplement le volume global qui s'élargit un peu ; le phénomène est spectaculaire (impression symphonique !) lorsqu'on joue du clavecin ou qu'on est placé juste devant la caisse ; il perd en intensité dès qu'on s'éloigne un peu, et dès le deuxième rang dans un concert où la scène est pourtant toute proche des musiciens. Le phénomène est plus ample et porte un peu plus loin dans les concerts à deux clavecins.
Je craignais donc que le son puissant de l'accordéon n'absorbe le clavecin. C'était bel et bien possible (la différence de présence sonore est telle que le clavecin nosu apparaît voilé comme dans un rêve), mais Eugenia Cherkazova jouait à la limite de la possibilité douce de son instrument, si bien que le clavecin de Svitlana Shabalina resta toujours parfaitement audible.

2) Je redoutais aussi (et peut-être surtout) une disparité désagréable de timbres. L'alliance de timbres acérés avec d'autres plus ronds et diffus peut créer un effet désagréable de halo, quasiment comme si les musiciens ne jouaient pas tout à fait juste – dans un orchestre standard, on peut sentir cela quelquefois avec la doublure hautbois-clarinette.
Hé bien, il se passe tout le contraire. L'accordéon crée un tapis sonore moelleux d'où se détachent les attaques mordantes du clavecin, un peu comme la réverbération enveloppe agréablement une voix un peu droite ou perçante dans une acoustique d'église. De l'ampleur qui n'affecte pas la qualité des timbres ni l'acuité des articulations. L'association est tellement idéale que je suis stupéfait qu'elle ne soit pas plus répandue – certes, les deux instruments appartiennent à des répertoires quasiment imperméables. (Tenez, quelqu'un a-t-il déjà essayé clavecin-clarinette ?)

3) La dernière interrogation pratique, et non la moindre, portait sur l'usage des tempéraments : je ne crois pas qu'il soit possible de changer le tempérament tempérament égal utilisé pour l'accordéon (ici, variante à touches piano), et simultanément le concert incluait des oeuvres pour clavecin solo, qui ne sonnaient pas platement comme sur tempérament égal… Je ne sais pas quelle a été la solution retenue, mais aucun frottement, aucune platitude, rien d'étrange ne m'est apparu.

Programme assez exaltant, mêlant des œuvres d'esprit assez différent.
a) Les tubes :
— une Suite tirée des Indes Galantes de Rameau (dont l'Ouverture, le Tambourin, la Danse du Calumet…) ;
— une Passacaille d'Armide de LULLY très réussie (l'accordéon mime à la perfection les consorts de flûte, et offre une profondeur d'assise tout à fait délectable au son d'ensemble, l'alliance des deux instruments combine attaques bien définies et fondu d'orchestre) ;
— le Fandango de Boccherini, grande pièce virtuose et expansive aux rythmes évoquant le boléro et aux couleurs évidemment hispanisante.

b) Les œuvres baroques peu jouées :
— une Sonate et deux Grounds (l'équivalent anglais de la Passacaille, comme le final de Dido & Æneas) de Purcell ;
— La Forqueray de Jacques Duphly, dans son style Louis XV triomphant où l'on sent déjà poindre l'épure du classicisme (beaucoup moins orné et dansé que ses prédécesseurs, une voix singulière dans le répertoire courant du clavecin français tel que joué au XXIe siècle) ;
— la Tablatura Leopoldis, un recueil du XVIe siècle d'où les interprètes ont tiré et arrangé des mouvements (deux allegro, un grave) particulièrement allègres et jubilatoires : le mouvement de la danse et l'urgence musicale y sont très sensibles, ménageant, au sein d'une ambiance très danse-de-village, des modulations inattendues. Je découvrais l'œuvre (anonyme) et j'ai été enchanté, c'étaient des saveurs que je n'avais jamais ouïes jusqu'à présent !

c) Du patrimoine ukrainien :
— la réduction d'une Symphonie concertante de Dmytro Bortniansky, l'un des membres de la Triade d'Or, fondateurs à fois de la musique savante ukrainienne et russe – car les Russes les plus nationalistes admettent eux-mêmes qu'ils étaient des barbares avant que d'être annexés par l'Ukraine, ce qui peut aussi se narrer à travers leur histoire musicale.
J'aime beaucoup Bortniansky, très marqué par son voyage en Italie, auteur d'opéras seria qui y avaient remporté un vif succès, et présent au disque pour ses œuvres instrumentales, et surtout chorales sacrées. Il y a chez lui une évidence mélodique, un sens du flux musical très appréciables. J'en avais même enregistré quelques inédits, dont un concerto pour clavecin en un mouvement, émotionnellement très touchant même pour les oreilles du XXIe siècle, assez parent du Concerto en la de Dittersdorf.
Hélas, l'œuvre proposée m'a paru assez plate, comme le choix obligé d'une œuvre locale, sans avoir vraiment cherché la pépite la plus adéquate à faire entendre. Tout m'a paru très plat, enchaînements prévisibles et sans enjeu, pas de veine mélodique ; le premier mouvement m'a plutôt évoqué de la variété (sans mélodie), le deuxième du mauvais Galuppi (j'aime bien Galuppi, mais lorsqu'il n'est pas inspiré, ceux qui savent savent, ce n'est pas tout à fait un compliment), seul le troisième m'a un peu plus touché avec son babillage haydnien plutôt plaisant. Clairement pas le chef-d'œuvre du compositeur, en tout cas.

4) Un bis XXe, cette fois davantage dans le répertoire naturel de l'accordéon :
— L'Histoire du Tango de Piazzolla, en bis, où l'accordéon joue le bandonéon et où le clavecin tient l'accompagnement, tandis que ce rôle avait essentiellement été dévolu à l'accordéon pendant le reste du concert !

J'ai été frappé par le grand soin de l'accordéoniste à aller chercher les nuances les plus douces de l'instrument pour ne pas occulter le clavecin. Côté clavecin précisément, je remarquai un jeu aux phrasés un peu carrés, assez typés ancienne école, avec l'élégance hiératique de Leonhardt dans la musique française par exemple – c'est très beau, mais paraît tout de suite d'un autre temps, on pense aux modes de jeu du mouvement baroque dans les années quatre-vingts.
Très belle expérience inattendue, à tous les niveaux.
Écrit par DavidLeMarrec , dans Carnets sur sol (concerts)