Carnets sur sol

lundi 25 novembre 2024

#32 Quand les critiques ont la berlue – (quatuors de Dvořák, sonates clarinette de Janáček et Poulenc)

Initialement publié sur le site alternatif Carnets sur sol (concerts), le 25 novembre 2024. Version d'origine.

Je suis le Quatuor Akilone depuis cette rencontre, au CNSM, en 2014, à l'occasion des concerts de restitution de l'Académie Européenne de Musique de Chambre. Ce soir-là, je découvrais aussi le Quatuor Arod et le Quatuor Hanson !  Et, l'année suivante, dans la même soirée, le Trio Zadig et le Trio Sōra... Tous, avec un niveau instrumental déjà superlatif, manifestaient une personnalité très affûtée ; j'ai vu sans surprise leur carrière décoller très peu de temps après.

Pour la fournée ECMA de cette année, à thématique lituanienne, voyez cette notule toute récente.

En les rencontrant aussi tôt, j'ai ainsi pu mesurer leur évolution, et accompagner (de l'oreille seulement, je n'y suis pour rien) l'évolution du Quatuor Akilone. Deux membres fondatrices sont toujours présentes – Elise De-Bendelac au violon II, Lucie Mercat au violoncelle –, les altistes ont beaucoup changé (Louise Desjardins, partie pour les rangs de l'Orchestre National de France ; Tess Joly du Quatuor Joyce [cf. Rejcha dans cette notule], brièvement ; Perrine Guillemot désormais), et, finalement, le premier violon, échangeant Émeline Concé (son à la fois doux et mordant, très élégant, articulation fine) pour Madgalēna Geka (son ample et charismatique, intensité de soliste).

Les occasions m'avaient manqué, et c'était la première fois que je les entendais dans cette configuration, cette fois à l'occasion de la sortie de leur album Dvořák, combinant le cycle des Cyprès de jeunesse avec l'ultime quatuor, le n°14. 

Pour confectionner ce disque, le quatuor a entrepris un voyage en Tchéquie, pèlerinage sur les lieux de vie du compositeur, mais aussi séances de conseils auprès du Quatuor Talich. On sent clairement que les œuvres ont maturé, et tout particulièrement les Cyprès, qu'elles ont régulièrement joué en concert par fragment depuis des années. Ce soir-là, je suis frappé par la générosité lyrique et la variété de ces pièces que j'avais jusque là trouvées plutôt fades – était-ce la sélection particulièrement judicieuse, leur familiarité croissante avec la partition, ou peut-être l'impact de Madgalēna Geka dont le son, vaste brillant, fend l'espace et place au-dessus du spectre sonore, changeant en profondeur l'identité du quatuor. Le résultat a quelque chose de plus expansif, presque héroïque par moment, très séduisant dans un genre très différent de ce que j'ai connu jusque là chez cet ensemble. (Même si, avec Geka, elles ont clairement tiré le gros lot, changer un premier violon n'est pas rien dans l'histoire d'un quatuor !)

Je me suis d'ailleurs demandé, pour reprendre une dichotomie un peu facile, si son tempérament n'était pas décidément celui d'une violoniste de trio, puissante, soliste, motrice, pivot de la tension de l'ensemble. (Mais comme je l'adore, je ne vais pas faire la fine de bouche de pouvoir l'entendre dans du quatuor avec d'autres musiciennes que je révère !) Et je serais curieux de connaître – un jour, peut-être – les raisons de son départ du Trio Sōra, non pour changer de vie, mais pour changer de format. Mésentente artistique / personnelle, volonté de faire plutôt du quatuor, ou parcours de vie plus complexe (elle a été, un temps, en fond de pupitre des violons I de l'ONDIF), ce serait vraiment intéressant à savoir, venant d'une violoniste de son envergure, qui peut virtuellement tout faire. (Je demeure inconsolable de ne jamais pouvoir entendre en entier son Trio de Chausson, dont les extraits, pendant une masterclasse du Quatuor Ébène, m'avaient renversé.)

Cyprès donc largement rehaussés par cette approche généreuse, je ne sais pas ce que j'en aurais pensé par d'autres interprètes.

Pour le Quatuor n°14, l'approche était vraiment différente. Tristan Labouret avait insisté, dans sa présentation, sur les conseils des Talich : dolce, semplice ("doux, avec simplicité"). Et il me semble qu'on en entend vraiment l'effet sur leur interprétation – peut-être pas pour le meilleur ? Alors que la veine folklorisante est vraiment sensible, leur articulation très pensée et habitée, je suis frappé de la lecture très douce, du legato assez soutenu, du refus du panache et de l'éclat, alors que l'œuvre pourrait tout à fait accueillir, surtout à leur degré de maîtrise, un geste plus fougueux. En tant qu'auditeur – je n'ai pas la profondeur de champ sur ces quatuors pour disposer d'un avis réellement éclairé –, j'ai ressenti une petite frustration face à ces phrasés qui vont toujours en s'abaissant, à cette tension qui n'explose pas, à cette danse qui ne se permet pas le brillant ou la démesure. Ce n'est pas le quatuor qui l'appelle le plus, il est vrai, mais chez Dvořák, y céder un peu ne me paraît, pour autant, pas complètement hors de saison.

Étrange sentiment, donc, entre l'admiration pour le parcours de ces musiciennes, leur grande qualité musicale, et une sorte de rêve un peu déçu sur ce que j'avais anticipé de leur approche (que j'imaginais plus délicatement-mordante, moins douce et simple). Risque de l'anticipation, danger mortel de l'écoute comparée, fût-ce avec un rêve.

Assez troublé par l'expérience, j'ai écouté le disque dans les jours qui ont suivi : remarquablement capté par Klarthe (je n'ai pas pu trouver le nom de l'ingénieur dans le livret numérique, mais gloire à lui !), à la fois très proche, précis, et ample grâce à une agréable réverbération... sans rapport avec le concert, pour le Quatuor 14 en particulier, très frémissant, urgent, tendu (même si toujours dans cette veine douce). Je l'ai trouvé exaltant, sans aucune réserve cette fois.

Leur exécution était-elle différente pendant le concert ? (la conception ne m'a pas paru différente) Étais-je dans un mauvais soir ? Ou trop loin (au deuxième rang, mais à la suite d'une ouverture progressive et pas tout à fait claire de la salle Colonne, pas aussi proche que je l'aurais pu), dans une salle qui gomme peut-être légèrement une partie du grain ?

En tout cas, voilà une pierre de plus à l'édifice de l'imposture de la critique : la place éminente donnée au commentaire du concert dans la chaîne de valeur s'en trouve réinterrogée. Me voilà à commenter des œuvres que je n'ai pas explorées intimement, à poser un avis sur une interprétation (de la part de musiciennes dont je connais la valeur exceptionnelle), n'est-il pas inévitable de passer à côté ? Ou dois-je me penser comme une incarnation, en un peu plus préparé, du public qui doit être convaincu sans connaître nécessairement les œuvres ?

Je ne dis pas que je ne sache pas du tout de quoi je parle, j'ai souvent écouté tous les quatuors de Dvořák, et en particulier le Quatorzième, que je tiens pour l'un de ses meilleurs ; j'écoute régulièrement du quatuor avec partition, je joue régulièrement des réductions de quatuor ou en réalise moi-même... je vois de quoi il s'agit. Mais l'opinion d'un instant, à la fin d'une journée bien remplie, vis-à-vis d'une exécution préparée depuis des mois par des musiciens bien plus aguerris que je ne le serai jamais... C'est une grande question, qui me taraude depuis longtemps.

En tout état de cause, si j'ai été séduit par le concert sans évacuer une petite frustration, je puis recommander sans réserve le disque pour sa tension douce, son lyrisme, le mordant des attaques et les textures multiples – assez délicieux.

La seconde partie était également consacrée à une parution du label Klarthe, pour clarinette et piano (Lilian Lefebvre, Vincent Martinet) : plaisir d'éprouver en concert les saveurs inhabituellement mélancoliques du Poulenc de la Sonate – outre la Romanza centrale toujours à la frontière entre la chanson triste et le cri, l'Allegro tristamente intègre largement son propre mouvement lent, et l'Allegro con fuoco final, malgré son ton joueur, laisse place, à tout moment, à des séquences plus sombres et assez rêveuses.

Et, quoique je ne sois pas ordinairement un public très enthousiasmé par Janáček, la transcription de la Sonate violon-piano m'a profondément ravi – le folklore distordu du premier mouvement affleure tout aussi bien dans cette configuration, accrue par la franchise et l'insolence de Lilian Lefebvre à la clarinette.

En bis : Danse slave n°2 de Dvořák dans une version ad hoc, réunissant tous les musiciens !

J'imagine le concept du concert de lancement partagé plus économique pour couvrir les frais de location de salle (simple hypothèse, car il y a aussi deux ensembles à rémunérer au lieu d'un), mais il est en tout cas réjouissant dans son principe, permettant de voyager davantage, de renouveler l'écoute, de toucher un public plus, large de faire découvrir – je ne suis pas suspect de ne pas aller vers l'inconnu, mais je serais sans doute passé à côté de la transcription de Janáček sans cela, comme d'autres auraient peut-être négligé les Cyprès de Dvořák !

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