Carnets sur sol

mercredi 6 novembre 2024

#23 Musique de chambre lituanienne au CNSM

Initialement publié sur le site alternatif Carnets sur sol (concerts), le 6 novembre 2024. Version d'origine.

Elle jouait du cello debout. 🎵

Dans le cadre de l'Académie Européenne de Musique de Chambre (ECMA), où j'ai entendu défiler les meilleurs ensembles, notamment français (Trio Zadig, Trio Sora, Quatuor Akilone, Quatuor Hanson, Quatuor Arod...), un réel effort a été mis cette année sur la saison lituanienne en France. D'autant plus bienvenu qu'il y a peu de musique (et peu de spectacles en langue lituanienne) dans l'offre, davantage de théâtre, de happenings, etc. J'ai manqué l'opéra sur les caissières au Théâtre du Rond-Point (il n'y avait plus que des places hors de prix, et je devais quitter Paris), aussi ce récital de fin de stage constituait une véritable bénédiction. Trois concerts, les deux du samedi consacrés au grand répertoire, et celui du vendredi consacré (deux mouvements du Trio de Maūričius Ravėlīs exceptés) à la musique lituanienne post-1950.

Aucune œuvre ne ressortit, comme c'est souvent dans ces nations, à l'avant-garde, mais explore des styles bien documentés, de façon peu subversive mais non sans inspiration musicale.

Avec Eduardas Balsys, on entend un lyrisme postromantique aux échos très slaves, certes un romantisme du second XXe siècle, mais dont les équilibres n'ont pas fondamentalement été bouleversés. [Le quatuor a existé en vinyle.]

Le Troisième Quatuor d'Anatolijus Šenderovas, lui, existe au disque – qui se trouve même disponible en flux !  Quoique lui aussi héritier du romantisme, il procède bien plus d'un style soviétisant, assez parent de Chostakovitch sur l'essentiel de l'oeuvre. Bien que ce ne soit pas annoncé, j'ai eu l'impression, vu la durée et le début de l'oeuvre (que je connaissais déjà), que le premier des mouvements n'était pas joué (pas du tout les effets de contraste, mais je n'en suis plus sûr à la réécoute (il faut dire que l'Art Vio SQ qui a enregistré le disque est d'une aisance particulièrement insolente, et fait peut-être entendre des effets plus préparés et plus aboutis ?  en les réécoutant, j'entends le Chostakovitch du Quinzième Quatuor, alors que l'écoute en salle m'aurait plutôt évoqué Weinberg).

→ https://open.spotify.com/track/3YRtp9cuSdS9y0ZOlVNoS5?si=Hrf6G9_oToy7tQrxySxpWg&context=spotify%3Aalbum%3A1c2wkOOgcBHmxqCZ8WjRWV

On rencontre aussi d'autres influences plus occidentales, en particulier Ă  la fin du quatuor, comme si la solennitĂ© passait par de grandes rĂ©fĂ©rences : les bruissements du scherzo Ă©voquent la matrice du dernier mouvement de la Cinquième Symphonie de Sibelius (coĂŻncidence), de grandes progressions harmoniques en accord empruntent des chemins wagnĂ©riens (avec un Ă©trange effet archaĂŻsant, sans doute en partie conscient), et la fin bifurque assez brusquement vers tout autre chose, des aspects minimalistes dans les figures en boucle, mĂŞlĂ©s ensuite Ă  des rĂ©fĂ©rences folkloriques travaillĂ©es, Ă  la façon de Copland ou Bacewicz. Ce n'est pas du tout un quatuor dĂ©pareillĂ© stylistiquement, tout s'y agence en demeurant globalement dans la mĂŞme couleur sombre, assez introverti quoique mĂ©lodique, cependant il conserve quelque chose de rhapsodique, avec des changements, sinon de climats, de procĂ©dĂ©s qui peuvent ĂŞtre assez peu prĂ©parĂ©s !

Les deux trios étaient de nature très différente, davantage tournés vers le XXIe siècle. Celui de Zita Bružaitė, Sonnet IV, adopte une sorte de filiation minimaliste lente, autour d'une cellule qui passe du piano aux cordes et qui devient progressivement, d'assez blanche, plus lyrique. Très plaisant, un peu dans l'esprit de Caroline Shaw ou de certains Hillborg chambristes – son quatuor du vignoble ! –, à défaut d'être profondément singulier ou marquant.

L'autre trio, Express n°3 de Vidmantas Bartulis, commence de façon surprenante, des solos entrecoupés de silences sur la même matière simple, des effets de col legno (où la hauteur des harmoniques change en déplaçant le bois de l'archet vers le chevalet, sans bouger la main gauche sur la touche !), jolis mais assez discontinus pour un trio... jusqu'à ce que les instruments finissent par se rejoindre, sur des progressions d'accords tout à fait traditionnelles et en bon vieux 4/4, mais figurant tout à coup de façon saisissante la rythmique et l'impact sonore du train qui passe, totalement grisant !  Malgré le début peu passionnant, probablement la pièce la plus frappante du programme, tant son sommet était inattendu, intense, et ses qualités suggestives très impressionnantes ! 

Interprètes de haute volĂ©e comme toujours, nonobstant leur très jeune âge : le Quatuor Helio tout particulièrement (et quelle altiste charismatique !), de Vilnius, le Trio Hermes (d'Italie), le Trio Astatine (du Royaume-Uni, amusant, je me demandais d'oĂą elles venaient puisqu'elles Ă©taient toutes mĂ©tisses, et d'origines très variĂ©es... Londres est donc toujours au centre de l'Empire – du Mal). 

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