#26 Emmanuelle Da Costa, un nouvel opéra sur Actéon – et les bizarreries narratologiques des opéras de Maîtrise
Initialement publié sur le site alternatif Carnets sur sol (concerts), le 16 novembre 2024. Version d'origine.
Maîtrise de Radio-France, Amphi Bastille.
Voilà un spectacle qui déjoue attentes habituelles du spectacle de maîtrise : musique certes tonale (élargie), mais n'obéissant pas aux couleurs naïves habituelles, et reposant sur une double économie – d'une part la partie instrumentale pour piano et percussions, très technique et ambitieuse, plutôt éloignée des pôles tonals ; d'autre part la partie chorale, plus consonante (très diatonique, ou dit plus simplement peu de frottements) même si elle n'imite pas le schéma tonal le plus évident.
Il s'agit probablement de l'opéra « de maîtrise » le plus exigeant pour les jeunes chanteurs auquel j'ai pu assister, avec un certain nombre de lignes superposées, une écriture moins homorythmique que de coutume, avec de beau effets d'écho ou de palpitation.

L'idée est celle d'une actualisation du mythe d'Actéon (pique-nique post-chasse, battue de gendarmerie...), assez réussie, et même pourvue d'une moralité imprévisible – une fois Actéon cherché en vain par ses amis dans la forêt, qui croient voir le grand cerf qu'il chassait, dépecé par les chiens, plutôt que lui-même, la dernière scène se déroule aux Enfers, non pour suivre le chasseur, mais pour retrouver les cerfs morts, qui expliquent que la peur est leur état de survie, et que dans la mort, ils peuvent au moins se reposer. Assez rugueux, je trouve, mais original et bien vu ! (je ne sais pas ce que j'en aurais pensé comme enfant, mais comme adulte, j'aimerais que les opéras me surprennent plus souvent comme cela !)

Le livret de Samuel Muller est typique des opéras de maîtrise, avec une caractéristique (outre les vers, plutôt mirlitonisants, mais au service d'une expression assez fluide et naturelle, pas du tout empruntée ni emphatique) récurrente dans ce répertoire : le choeur incarne tous les personnages, et le plus souvent sans subdivision – c'est-à-dire que tous les personnages, même individuels, même antagoniques, sont interprétés par le choeur, sans forcément de signalement narratif entre les changements (ou au contraire mêlés aux réflexions du narrateur). Ce n'est pas toujours évident, et je ne sais pas ce que peuvent retirer des enfants ou des adolescents de ce type de brouillage narratologique – mais il est plutôt stimulant pour moi, par rapport à tous les livrets unidimensionnels, y compris dans les œuvres contemporaines supposément expérimentales...

En revanche, même en tant que spectateur adulte, j'ai mis un certain temps (un tiers de l'opéra ?) à comprendre la divergence entre costumes et texte chanté. Même lorsque ce sont des parties du choeur qui chantent, ce n'est pas toujours en lien avec leurs costumes, et les chiens peuvent chanter le texte des compagnons de Diane, les cerfs les répliques d'Actéon...
Comme il faut toujours un méchant, ce sont les chiens ivres de sang qui tiennent ce rôle – dommage.

Visuellement, le trio Victoria Sitjà / Lucie Mazières / Louis Sady fait des merveilles : la plus belle mise en scène vue depuis un moment. Très bel étagement de fumigènes, atmosphériques et non envahissants, profondeur de scène, occupation de tout l'espace (pourtant très plat) de l'amphi Bastille... Dans une salle qui ne dispose pas de cintres et d'arrière-scène, proposer un spectacle aussi féerique et persuasif, je leur tire mon chapeau.

Et bien sûr, la Maîtrise de Radio-France conserve sa place d'ensemble vocal de jeunes parmi les meilleurs au monde, rigueur, justesse, diction, expressivité, absence de stridence, le boulot est vraiment très professionnel, et y compris pour moi qui n'aime pas beaucoup les voix de petits braillards, c'est un régal.
Écrit par DavidLeMarrec , dans Carnets sur sol (concerts)