#28 Lieder et quatuor d'Emilie Mayer par l'Académie de l'Opéra : la TRAHISON
Initialement publié sur le site alternatif Carnets sur sol (concerts), le 15 novembre 2024. Version d'origine.
Emilie Mayer est une figure importante de la musique européenne : dans le dernier quart du XIXe siècle, elle est la première compositrice à vivre de ses commandes symphoniques, et non grâce à des concerts comme interprète ou des cours de musique. Elle est à ce jour assez peu documentée, surtout grâce à une série CPO (évidemment) ; pour les lieder, deux titres seulement à ma connaissance, sur un récital de 2022 de Golda Schultz.
[Emilie Mayer est à distinguer d'Amanda Maier (ou Maier-Röntgen, puisqu'elle était également l'épouse de l'autre grand chambriste Julius Röntgen), qui a laissé des bijoux dans le domaine de la musique de chambre, bien plus exaltants que ce que je connais d'Emilie Mayer, à la vérité.]

Le programme de l'Académie de l'Opéra constituait donc une divine surprise – enfin, je dis programme, mais le site n'a jamais annoncé le détail. (J'ai pris ma place une heure avant le concert, pour pouvoir gérer mon temps de marche au milieu de nulle part et l'arrivée potentielle d'un programme plus détaillé, car il est vain d'interroger les community managers de l'Opéra, qui ne font que pousser des informations et ne répondent guère, pour ne pas dire jamais.)
En couplage avec les lieder d'Emilie Mayer, les deux liederspiele espagnols de Robert Schumann (groupes de lieder, duos et quatuors qui suggèrent une forme d'action continue), que j'aime énormément, mais que j'ai déjà entendus plusieurs fois en salle, parfois dans des attelages extraordinaires (Röschmann Kirchschlager Bostridge Quasthoff, qui dit mieux ?).
J'arrive donc bien en avance, les trains qui me ramenaient de forêt étaient très opérants (malgré les incidents avant et après mon passage...). Et je dispose enfin du programme.

Deux bouts de Mayer surnagent : deux pauvres lieder et un mouvement de quatuor. Je me sens déjà trahi.
Mais, attendez, une feuille volante a été glissée dans le programme, c'est un changement de dernière minute.

... la chanteuse chargée des Mayer a une trachéite, supprimés sans contrepartie.
Je résume donc : un concert Schumann / Mayer, que j'ai payé 25€, où il ne reste que des œuvres rebattues chantées par de jeunes artistes certes de grande valeur, mais non spécialistes... Il n'arrive jamais que je regrette d'aller à un concert – même si on n'aime pas, on découvre toujours quelque chose, en tout cas si l'on va voir du rare.
Ce mercredi soir, j'ai regretté.
On pourrait attendre, d'une salle dotée des effectifs administratifs pléthoriques que l'on connaît, la publication du programme avant l'heure du concert. Certaines salles le font quelques jours avant lorsque les programmes sont fixés / imprimés, c'est déjà ça. Ce serait en tout cas plus loyal vis-à-vis du public.
Le mouvement de quatuor était fidèle à ce que je connais de Mayer : joliment fait, mais pas vraiment de mélodies marquantes ni d'aspérités (très peu d'appoggiatures, autrement dit de frottements légers qui dynamisent le discours, les accords sont posés assez littéralement).

Par ailleurs, on pouvait repérer de très belles individualités chez les artistes de l'Académie, comme Moeka Ueno, piano très timbré aux aigus iridescents. Chez les chanteurs aussi (et surtout les chanteuses), très marqué par Sima Ouahman, un soprano lyrique léger dont le médium reste très timbré, aisé comme le reste du haut de la tessiture, et des phrasés naturels et expressifs. Assez apprécié aussi la mezzo ukrainienne Sofia Anisimova, grave profond et aigu clair, avec un très joli vibratello ; l'allemand n'était pas fameux, mais je ne pense pas qu'elle se destine à une carrière dans le lied.
Iran, Chine, États-Unis, Maroc, France, Autriche, Brésil, Norvège, Japon, je ne sais pas si faire le tour du monde faisait partie du cahier des charges, mais la diversité des origines (et des techniques) était impressionnante.

Évidemment j'ai aussi remarqué des choses qui, malgré le bon niveau général (des voix bien mieux équilibrées que pendant la période Atelier Lyrique, où l'on privilégiait les gros instruments métalliques, bouffis et opaques), ne m'ont pas pleinement convaincu : des ténors impavides, une voix de baryton très peu sonore, d'un timbre totalement monochrome et sans assise grave, qui ne s'ouvre que dans le suraigu (sol et la)... comment peut-il avoir été recruté pour une Académie d'opéra s'il est couvert dans le piano et qu'il ne peut faire merveille ni dans le grave, ni dans l'aigu, ni même en volume ou en éloquence ? Ou encore une mezzo très exagérément engorgée (dont la voix sort évidemment mal), ou une soprano dont on sent l'incroyable potentiel de volume sonore, mais dont, dans le lied, la couverture absurdement opaque rend le texte absolument incompréhensible – toutes les voyelles ont exactement le même aspect !
Pour autant, globalement, de bonnes voix plutôt bien faites, et agréables à écouter. (Et l'absente, Lisa Chaïb-Auriol, m'a déjà fort convaincu !)

Écrit par DavidLeMarrec , dans Carnets sur sol (concerts)