Carnets sur sol

mardi 30 juillet 2024

Manquer de défuncter à Tréfuntec

Initialement publié sur le site alternatif Carnets sur sol (boueux), le 30 juillet 2024. Version d'origine.

On ne peut faire, sans défuncter avant l’âge,
La moindre allusion au fatal cartilage !

Lave bretonne.

Voilà. Comme vous pouvez en juger par cette photo, Carnets sur sol (boueux) s'est changé en miroir de mon compte Instagram. Retrouvez-moi toutes les semaines pour de nouveaux selfies au bord du lagon de Bora-Bora avec mon éphèbe du jour, armé de mon smoothie de légumes entre deux promotions de mon chirurgien plastique.

Ou bien je puis essayer de vous raconter autre chose de cette première journée douarneniste (en découvrant le gentilé, j'ai un instant cru à un assez musical douarnenetiste !) – un lieu où je n'avais pas mis le museau pendant mon précédent séjour cournouaillais.

Émerveillements

Je dois commencer par louer l'accueil : il ne m'était jamais encore arrivé, dans un supermarché de taille tout à fait respectable (Carrefour City de taille standard), de me faire saluer systématiquement par chaque employé venant magasiner et passant simplement dans mon allée. Les quatre employés en activité m'ont tous dit bonjour successivement, alors même que j'étais affairé dans les rayons. Adorable et très peu parisien.

Mieux encore, alors même qu'il était tard, qu'il était près de minuit, une dame s'arrête en voiture près du chemin où je finissais mon parcours de randonnée. Sans hésiter, elle me propose de me reconduire – je suppose, comme en de nombreuses instances, que ma mine débonnaire inspire confiance – tout en louant très obligeamment la qualité de mon français parlé (dont je n'ai pas conscience, mais j'imagine que je m'exprimais peut-être de façon un peu soignée pour un randonneur poisseux à une heure du matin). Expériences particulièrement plaisantes sur le plan humain, donc, alors même que je m'efforce de croiser le moins de monde possible.

Mais je croise cependant du sarrasin. 🤩

Observations

Le premier jour d'un séjour, c'est en général l'observation qui domine : quels sons, quelles essences, quelle faune ?

Les sons : les mouettes, clairement, très actives vocalement jusque dans la ville. Et bien sûr les vagues qui se brisent sur la côte, que j'ai souvent confondu, en bon francilien, avec l'annonce avant-coureuse d'un bolide prêt à débouler – je me suis fait la remarque que je devais aller vérifier le nombre de Bretons qui meurent renversés à Paris, car une absence de réaction à ce type de son serait clairement fatale, même au vert sur un passage clouté de la capitale.

Côté essences, forte impression face à la variété de ce que j'ai rencontré en une simple promenade sur le même sentier côtier (celui au Nord-Est de Douarnenez)... et quelques questions. Bonheur de retrouver la bruyère et les genévriers sur les falaises (je venais un peu pour ça), et quantité de fleurs pour mon herbier que nous n'avons pas en Île-de-France ; en cette saison, c'est aussi le paradis de la carotte sauvage (et de ses sœurs toxiques).

Près de la Pointe de Tréfuntec, mon point d'arrivée avant retour dans la nuit.

Du côté des arbres cependant, autant la présence de chêne chevelu (avec ses feuilles en grappes) était attendue, et celle de coudriers, d'érables planes, de chênes sessiles pas particulièrement surprenante, quelques surprises en trouvant du pin maritime (et même du cyprès !) sur les falaises calcaires et, moins prévisible encore pour moi (mais je suis tout à fait incompétent en botanique) des hêtres assez nombreux, des châtaigniers d'Amérique (moins longilignes, les feuilles proches du tronc) et les frênes de Pennsylvanie (là aussi, pas du tout la forme élancée de nos frênes, un arbre au houppier arrondi tout à fait banal, mais aux feuilles de frêne).

Observatoire du blé cornouaillais !  (et les pins au fond)

Je sais bien que tous les massifs, à l'exception des rares fragments de forêt primaire, proviennent de l'action humaine (même dans les zones sans habitat, la forêt primaire a évolué sous la pression des activités pastorales ou agraires), mais la présence d'essences variées et aussi exotiques, souvent concentrées au même endroit, me fait soupçonner une reforestation d'origine humaine. (Mais j'avoue que j'associais davantage le hêtre à des températures plus passes et à des altitudes plus élevées.)

L'extrémité du port de Rosmeur, vue depuis le début du sentier.

Enfin la faune, je retrouve avec bonheur les choucas, les ovins et caprins, je découvre l'âne gris du Cotentin (réputé pour sa docilité), immédiatement identifiable à sa robe gris clair et à sa croix « de saint André » sur son échine (ce n'est pas du tout une croix de saint André, d'ailleurs).

Illustration de ma locution latine préférée, Asinus asinum fricat. (J'ai des exemples en tête.)

Parmi les rencontres étranges, un cousin du campagnol totalement désorienté, qui faisait des tours sur lui-même à grande vitesse (même quand je me suis éloigné puis suis repassé) au milieu du sentier, sans parvenir à accéder aux herbes alentour. Il mangeait de l'herbe sèche et se remettait à tourner si vite que je n'ai pas réussi à bien voir qui il était. Impossible de le remettre dans les herbes, je n'avais pas de bâton assez rigide (et si c'était un petit, je ne voulais pas lui apposer mon odeur). Je crains qu'il n'ait fini sa vie sous les semelles d'un traileur...

Et puis, sensiblement au même endroit, ce bourdon très territorial, qui m'a asséné des coups de boule à une demi-douzaine de reprises, une façon originale (et particulièrement peu douloureuse, ce que je salue) de se débarrasser des intrus.

Mon ressenti est toujours aussi ambivalent envers le GR 34 (tour côtier de la Bretagne) : vues magnifiques, sentiers sauvages, efforts pour préserver des atteintes humaines les espaces alentour... Les sentiers sont très minutieusement entretenus (et on nous demande de ne pas nous en écarter), ce qui est à la fois très rassurant – il n'y a pas de mauvaise surprise avec des sentiers impraticables ou interrompus – et un peu monotone : peu de possibilité de s'échapper, on croise forcément d'autres promeneurs, on doit suivre ce chemin-ci et on n peut pas choisir son point de vue, ni varier aisément les plaisirs lors du chemin retour. Beaucoup de bans et de tables, très agréable, mais ce n'est pas le même plaisir que de choisir arbitrairement une zone et de l'explorer totalement seul.

(Pour autant, j'ai passé un excellent moment sur les tables de pique-nique à taper en rythme des sections entières des symphonies de Beethoven et de Mahler. Si vous me trouvez beauf, vous pouvez toujours venir me chercher – maintenant, tout de suite, dans l'obscurité.)

Récit

Je vous raconte donc un peu mes  aventures : arrivant à 15h en ville, j'ai fait le choix de ne visiter aucune chapelle et de me mettre immédiatement en route. – gloire à Douarnenez, toutes sont non seulement ouvertes, mais disposent d'un dépliant recensant leurs horaires et conditions de visite. Je le demande à chaque fois dans chaque office de tourisme, et on me regarde immanquablement comme un farfelu, même quand c'est dans une zone où il existe un public pour ça (aire clunisienne, typiquement).

Je l'avoue, j'ai tout de même, en fin de marche, opéré un détour d'un kilomètre en pleine chaleur pour voir l'arrière de cette chapelle-grange privée. La chair est faible.

Je dois avouer avoir débuté la marche, sans parvenir à m'expliquer pourquoi, un peu grognon ; tout simplement, je suis peu sensible à la mer. J'apprécie le relief, la verdure, la surprise, et la mer, ce sont plutôt les grandes étendues qu'on peut deviner et les sentiers côtiers uniques.

Le petit village de pêcheurs de Plomarc'h est adorable, et très bien entretenu mais a des allures de pavillon-témoin pour touristes, j'ai été plus sensible aux ruines de l'industrie du garum (sorte de sauce à base d'abats de poisson) à l'ère gallo-romaine, dont il reste toutes les fondations et quelques niches votives. Là aussi, tout a été restauré / refait assez récemment, avec beaucoup de médiation. 

L'anse voisine avait du charme sous la chaleur harassante, mais j'ai vite repris mon chemin. 

La marche le long de la pinède, puis sur le sable ferme la plage (je vois rarement la mer) et surtout, dans les dernières centaines de mètres, enfin dans les bruyères et genévriers que j'espérais depuis le début, ont tout à fait levé mon humeur bougonne. (J'étais seul, aucun binôme n'a été incommodé pendant la réalisation de cette promenade.)

Jurons, jurons par nos dangers

Une balade marrécienne ne serait pas une balade marrécienne sans une prise de risque inopinée et tout à fait involontaire.

En descendant sur le plage de Trezmalaouen, je vois beaucoup d'algues de couleur verte, et me rappelle leur invasion liée aux engrais azotés. Je me dis que je vais les contourner, mais je suis tout de même rassuré en lisant la médiation expliquant qu'elles sont ramassées sur place toutes les 24h. Je trouve qu'il y en a beaucoup pour 24h, et qu'elles sont déjà bien sèches, donc je les évite, sans plus m'alarmer. Il est tout de même difficile de traverser en descendant l'escalier, je dois en écraser quelques-unes pour rejoindre les galets. Mais la mairie expose très explicitement sur ses panneaux qu'elle fait le nécessaire. 

À mon retour, c'est un peu plus difficile. Comme je suis bien sûr allé le plus loin possible pour disposer du meilleur coucher de soleil, je rentre dans la nuit et ne vois pas bien les points d'accès au parking pour remonter de la plage, d'autant que je me refuse à suivre les raccourcis que les estivants prennent et qui érodent la dune. 

Je me retrouve ainsi entre la muraille et un banc d'algues. Je ne suis pas très content, car la déclaration de la mairie est une chose, les bancs d'algues séchées que je vois très concrètement en sont une autre. En logeant mes pieds entre la muraille et le début des algues, je parviens à en écraser le moins possible, tout en me disant que, décidément, mon aversion au risque est un peu déraisonnable, puisqu'elles n'ont que quelques heures et que la mairie fait tout le nécessaire. 

Je reprends donc le chemin du GR 34 et, sur le sentier, dans un seul sens, à côté de la plage mais pas du tout à son entrée, que vois-je : l'arrêté expliquant que la plage ne peut être dépolluée, qu'elle est donc interdite au public et que tout contrevenant se met en danger de mort. 

Une fois de plus, j'ai mis ma vie en danger. Une fois de plus, très sincèrement, je n'en avais aucune idée. J'imagine un touriste étranger, pas nécessairement au courant de l'existence des algues (même en France, ça ne fait pas la une tous les matins), qui ne voit pas l'avertissement ou ne parvient pas à lire le langage juridique de l'arrêté sur un bout de barrière à l'autre bout du chemin...

Je m'essaie à l'impressionnisme giratoire, un nouveau courant esthétique issu de la recherche artistique la plus poussée en matière de désinvolture absolue.

J'ai souvent vécu ça : dans les Yvelines, un sentier menaçant d'effondrement, ce que je n'ai appris qu'à la sortie de la forêt en me demandant ce qui était affiché à cette entrée-là (j'étais arrivé par un sentier balisé, rien qui explique cette absence) ; dans un bosquet Val d'Oise, j'entends des coups de feu proches, et ce n'est qu'en sortant, là encore, que je vois l'inscription (chasse en cours, balles réelles). Ou bien sûr, le sentier dangereux du Nord du Vercors que j'ai emprunté alors que la nuit commençait à tomber parce qu'il était présenté comme équivalent à celui qui descendait tout de suite dans la vallée (je le raconte dans une notule de décembre ou janvier de cette année, si vous remontez le fil).

En somme, vous le saurez : si quelqu'un retrouve mes dépouilles et me taxe d'imprudent, il en aura menti.  

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