Douarnenez, jour 2 : les saints païens du jour, la Vierge vigie de la nuit
Initialement publié sur le site alternatif Carnets sur sol (boueux), le 31 juillet 2024. Version d'origine.

Champ. Contrechamp.
Je vous renvoie aux trois premières notules de Carnets sur sol (boueux) qui explicitaient la démarche, et cette fascination pour le projet de toujours, quel que soit le lieu parcouru, le percevoir d'abord ou ensuite depuis la distance, prendre conscience de sa place dans l'espace, de la nécessité de son implantation, etc.
Ainsi, aujourd'hui (en rouge), j'ai pris le chemin inverse de celui engagé hier (en bleu) :

Toute la journée, donc, des vues sur les plages et falaises d'hier – et sur le cap de la Chèvre, tout au Sud de la presqu'île de Crozon, ouvrant sur le vaste Atlantique. Dans la nuit, seules Telgruc-sur-mer et Crozon brillaient encore.

Je suis frappé par le nombre d'anses désertes que je croise, où la baignade est aisée mais les estivants marcheurs très rares. Voilà qui m'aurait presque donné eu envie de déroger à mon aversion pour les bains de mer. La solitude rend la chose autrement plus délectable, ni cris ni promiscuité, voilà qui revêt bien davantage de sens.

Trouvez-moi naïf si vous voulez, mais en longeant les plages urbaines de Douarnenez (pas du tout saturées, mais tout de même fréquentées), j'ai été frappé par la pression induite sur les corps par les activités de plage. J'avoue que la chose me travaille assez peu, mais on comprend bien plus vivement la pression et les complexes ressentis lorsque l'expression de son corps, toujours couvert, devient soudainement publique. Et, sans même convoquer les modèles de la presse magazine / des réseaux, je suis frappé par le nombre de corps très normés, sans doute un biais logique (les baigneurs bretons sont plutôt des sportifs qui veulent aussi faire de la marche et du kayak de mer que des estivants méridionaux qui viennent avant tout l'eau chaude, j'imagine). La comparaison qui s'exerce doit être d'autant plus forte.

Le contraste avec la société pudique du reste de l'année est venu me frapper au visage, et je comprends mieux la terreur de ceux qui n'entrent pas le canon en voyant la chose en action – car oui, non seulement je vois rarement la mer, mais plus rarement encore les plages, ne vous moquez pas des évidences que je découvre ébaubi.

Le port étant logiquement situé dans la partie la plus accessible de la baie, je découvre à nouveau des falaises de plus en plus dentelées au fil de mon éloignement. Pour autant, sur la crête, entre les falaises et le bocage, quelques maisons (qui a donné le permis de construire ? pourquoi n'y en a-t-il que quelques-unes) tranchent avec l'horrible style néo-breton et offrent une vue incroyable sur la baie, l'Atlantique et le couchant.


J'imagine que le néo-breton (les affreuses maisons blanches ardoisées) expliquent le succès de villes pas particulièrement impressionnantes comme la très touristique Locronan à proximité, qui a conservé son habitat de pierre.
Vitraux, dévotion et paganisme
Avant de commencer la promenade proprement dite, je ne puis évidemment me soustraire à l'attrait des chapelles qui se dressent sur mon chemin. Je ne dis pas qu'elles sont belles, mais elles ménagent quelques découvertes insolites.

Celle du Sacré-Cœur est vaste comme une basilique ; dans le même goût néo-gothique terne, aussi.

En revanche, le programme de vitraux est riche et m'a beaucoup intéressé. Deux baies contemporaines abstraites – dont l'une ose des associations chromatiques hardies, assez rarement usitées.


Je remarque quatre traits étonnants mais cohérents dans ce programme.
1) D'abord l'importance de la figure du saint. Qu'il soit une figure traditionnelle vénérée depuis le Moyen Âge ou une figure pastorale plus récente (curés de l'ère moderne et contemporaine, moniales ayant reçu des visions...). On sent très fort, ici, que la seule figure de Dieu n'est pas complètement suffisante, et que la dévotion locale s'est aussi attachée à des figures mineures, dans une forme de polythéisme souterrain qui doit horrifier nos amis parpaillots. (Si vous nous lisez, abjurez, huguenots, car le Ciel l'ordonne.)

2) Sans surprise, la thématique aquatique a sa part. Les deux verrières d'une des absidioles sont consacrées aux épisodes bibliques mettant en scène une barque ou de petites activités nautiques, dont beaucoup du Nouveau Testament : à part Tobie, on voit beaucoup Jésus – Jésus prêchant aux nouveaux apôtres sur les rives de Tibériade, Jésus calmant la tempête, Jésus marchant sur les eaux...

3) La Révolution n'est pas tout à fait acceptée et digérée, jusque dans les verrières du XXe siècle : martyre d'un prêtre réfractaire contre le « serment schismatique », Louis XVI consacrant la France au Sacré-Cœur (avec Marie-Antoinette tenant Louis XVII en ses bras)...



4) Le plus déroutant, mais qui fait écho au premier point : un des vitraux représente le roi Grallon rendant visite à saint Corentin ! Le roi Grallon, c'est le roi de la ville (légendaire) d'Ys, dont on se demande si elle ne serait pas un conte étiologique pour expliquer les causes des nombreux vestiges antiques des établissements de traitement de la sardine et d'élaboration du garum (j'en parle dans la précédente notule). La ville d'Ys est décrite comme une cité protégée par des digues, mais vouée au courroux céleste (ou plutôt tentée par le Diable) à cause de son impiété et de ses excès. Dans cette version actualisée du mythe de Sodome & Gomorrhe, la fille délurée du roi Grallon (ou Gradlon) est séduite par le Diable, qui obtient d'elle le moyen d'ouvrir l'écluse, et la ville périt noyée.

La baie de Douarnenez est l'un des lieux qui revendique traditionnellement l'implantation de la cité atlantidisante (de façon assez affirmative dans la médiation affichée de la ville !), il n'est donc pas étonnant que des références se retrouvent dans toute la culture populaire ; mais que (diable) cet épisode imaginaire (et païen) vient-il faire dans la verrière qui dépeint la vie du saint ! On voudrait faire douter les fidèles des miracles rapportés à travers les siècles qu'on ne s'y prendrait pas autrement.
J'attends désormais impatiemment Moïse serre la main à Hercule et Jésus conseille Luke Skywalker sur les prochains vitraux commandés aux ateliers !

Dernier amusement : dans la chapelle baptismale, deux verrières. L'une est consacrée à Jean le Baptiste, l'autre à des baptêmes célèbres. On y trouve Constantin, Clovis... mais aussi saint Martin baptisant des paysans et, potentiellement plus insultant encore... saint Pol Aurélien baptisant le seigneur du Faou ! Ces deux derniers vitraux se trouvent de surcroît en majesté, à la place haute. Car les premiers seront les derniers ; mais c'est rarement aussi sensible dans l'iconographie !

Plus au Nord-Ouest, dans un quartier un peu plus récent (fin XIXe ?), la chapelle Saint-Joseph est plus séduisante avec sa voûte carénée, bien que peu ornée.

Là aussi, les vitraux (tous issus du même atelier et livrés entre 1901 et 1904, merci la datation sur les œuvres !) constituent tout un parcours de dévotion envers des prêcheurs locaux, saints traditionnels ou moniales mystiques – dans style visuel néo-médiéval typique des années 1880-1920. Avec quelques scènes populaires édifiantes en sus.

Mon regard est tout particulièrement attiré par les deux saints emblématiques du Finistère, Guénolé et Corentin, que le vitrailliste ne s'est pas embarrassé à différencie, à la manière de deux vrais jumeaux parfaitement symétriques ! Je n'avais été témoin de ce niveau de flemme dans les représentations sacrées, mais c'est amusant – vu depuis les ateliers Florence (de Tours), ces saints bretons ne doivent pas avoir beaucoup de personnalité, un peu tous les mêmes.

Un vitrail sort de l'ordinaire, à nouveau une représentation batelière, plus modernisée, où l'on sent un peu de la gaucherie des auteurs locaux des beaux autels baroques de la Cornouaille et du Léon.

Mon vitrail préféré est, sans surprise, celui où la nuée révèle cinq putti, engoncés dans des moutonnements célestes à l'aspect de friandises mousseuses de foire.


Mon autre lieu chouchou, la chapelle latérale baptismale, simplement ornée de ses rudimentaires fonds et de cette raie de lumière qui tombe de l'Ouest, planant sur la chapelle comme une langue de feu de la Pentecôte.

Sur les falaises
La variété remarquable des ambiances se confirme (avec quelquefois un aspect méditerrannéen à s'y méprendre, pins, cèdres, cyprès, genévriers, genêts !), chaque exposition différente renouvelle l'aspect de la flore.

Globalement cependant, je retrouve les essences croisées hier. S'ajoutent quelques fleurs, et surtout l'apparition de l'odieux pouillot véloce, ce mignon petit passereau présent de la plaine de France aux flancs du Jura en passant par le littoral breton, et dont la seule compétence vocale se résume à émettre d'identiques tou-ïtt, tou-ïtt qui évoquent davantage les sifflements d'un harcèlement de rue que la poésie bucolique du chant lyrique du merle ou virtuose de la grive. (Il n'y a que le pinson que je honnisse davantage que le pouillot, parce que sa phrase, identique aussi d'un individu à l'autre, est plus longue, et donc plus lourdement répétitive, exactement comme ce que deviennent les leitmotive wagnériens dans le Crépuscule des dieux – insupportables.

Sinon, les mouettes mouettent et les cormorans cormonannent, rasant les flots ou se séchant fièrement au soleil couchant.

La flore varie largement à chaque tournant, selon l'exposition, et je devine que c'est la cause pour laquelle, sur ce rivage Nord, les façades des rochers sont recouvertes de forêts de fougères ! Pas exceptionnellement dépaysant, mais très beau, puisqu'elles se jettent assez avant sur les à-pics, et plus élancées que mes bruyères chouchoutes.

À un tournant, une forte odeur d'essence. Est-ce la préparation d'un pyromane (fort souvenir des Monts d'Arrée encore fumants à mon passage il y a deux ans) ?

Non, je vois que le chemin vient d'être débroussaillé : ce sont les lutins invisibles de la communauté urbaine, ou peut-être les bénévoles de la Fédération Française de Randonnée, qui permettent à ces sentiers de rester accessibles à tous. Bénédiction sur vous les gars et les garces, vous rendez notre existence collective meilleure !

L'après couchant
Le concept demeure inchangé : marcher vers le couchant et trouver le meilleur endroit sauvage – rentrer ensuite, de nuit nécessairement. Chaque paysage est tellement sublimé par la lumière rasante et les dérivations chromatiques du jour finissant qu'il m'est difficile de renoncer à cet aspect.

En l'occurrence, cela signifie faire tout le chemin inverse de nuit, et plutôt par la route que par les sentiers escarpés où l'on se blesse aisément.

Ainsi, après avoir profité de l'heure où, le soleil ayant disparu, la mer se pare d'une couche argentée, et observé pour la dernière fois les bras de la baie qui appellent vers l'Océan, me voici à grimper sur les crêtes.

J'y croise une Vierge protectrice (Notre-Dame de la Mer est vénérée en plusieurs paroisses de Douarnenez, je ne sais si c'était elle) et surtout, chose à laquelle je m'attendais moins (et non cartographiée) un troupeau de montbéliardes – ou, l'obscurité étant déjà avancée, de prim'holstein ?


Sur le plateau pousse aussi du blé, du maïs, en aplomb de la mer encore visible !

J'ai bien sûr considéré la stratégie de marcher sur la grande départementale en direction de Douarnenez, en escomptant que la curiosité, la pitié – ou ma bonne mine ? – pourvoieraient à mes besoins.
Cependant, en réalité, la fraîcheur tant attendue rendait la promenade délicieuse sur la route plate, bitumée, confortable, au milieu du bocage breton. Je croise un grand renard (ou un tout petit cervidé), et je pourrais penser que ma journée est faite...
Ceux qui me connaissent savent qu'il ne peut en être ainsi, et que je ne m'estimerai pas quitte, avant que de faire le détour d'un kilomètre vers chaque menhir cartographié dont je m'approche.
Me voilà donc à, littéralement, battre la campagne, m'égarant à l'arrière des fermes pour contempler menhirs et amers émergeant des herbes hautes, dans la nuit sans lune – mais sous d'innombrables étoiles.

Et des huit kilomètres de marche nocturne, on approche des onze, après une journée à gambader dans les dévers du sentier côtier dont les irrégularités sont âpres aux franciliens inexpérimentés.
Ainsi va ma fantaisie : du contrechamp, du couchant, de la marche nocturne et un peu d'exagération du côté de la complétude...

À demain, si je trouve le temps d'écrire encore un peu !
Écrit par DavidLeMarrec , dans Carnets sur sol (boueux)