Carnets sur sol

dimanche 2 juin 2024

Art total – Festival Inventio #2 (Marillier & Bass, Bray-sur-Seine)

[récupération du crash de 2025]


bray nef

Inventio, festival de musique de chambre qui couvre un grand nombre de localités (la plupart des samedis de juin et quelques-uns de septembre) de Seine-et-Marne dans la zone entre Montereau et Provins (Bassée, Montois, Provinois) me séduit décidément par la complétude de l'expérience.

czerny quatuor

L'initiatio commence d'abord par la découverte du territoire où s'inscrit de le concert – territoire particulièrement nimbé de mystère, car inaccessible en transports (ici, à 25 km de la gare la plus proche), et rendu exceptionnellement à portée de train grâce aux navettes affrétées par les bénévoles du festival !  La ville de Bray-sur-Seine est sise sur la rivière avant son confluent avec le fleuve Yonne, à Montereau, dans l'axe Est de la ville, au cœur d'une zone humide très étendue.

Ce samedi, découvertes en patrimoine naturel aussi bien qu'architectural : visite guidée de 2h30 dans la réserve naturelle de la Bassée, menée par un ornithologue érudit et très accessible.

bray froment

Et après le concert, visite – pour ma part du moins, car en lieu et place du goûter (vivre, c'est choisir) – de l'église de Bray-sur-Seine, une perle absolue : église romane du Xe siècle (il en reste sa structure en plein cintre, ses piliers massifs tous ornés de motifs stylisés différents), voûtée d'une charpente (du XVIe siècle) en berceau brisé ornée de sablières historiées comme en Léon, recueillant de nombreuses statues en bois des XVe et XVIe siècles, des bâtons de procession (dont un bateau votif du XVIIe siècle) une splendide clôture de chœur en fer forgé du XVIIIe siècle, des stalles aux pilastres ioniques de la même époque, des vitraux du XXe siècle très réussis (légère stylisation cubiste) représentant les instruments de la Passion (nous sommes à Sainte-Croix !), et même un orgue de 1599 – j'ignorais qu'il en restât en Francilie –, récemment restauré. Par-dessus tout, le déambulatoire épousant la courbure large de la vaste abside, et couvert d'une charpente plate, est d'une mignonnerie à peu près indicible, quelque part entre l'authenticité intouchée, le palimpseste des époques et un entretien soigné.

bray orgue

Pour ne rien gâcher, l'acoustique y est très claire et harmonieuse (en tout cas en jouant devant la clôture de chœur, comme pour ce concert), offrant une rondeur bienvenue au son des chambristes, sans rien leur ôter de leur définition – qualité rarissime dans une église romane, on peut sans doute remercier les charpentiers du XVIe siècle pour ce cadeau providentiel !

bray_contrechamp.jpg 

Possiblement la plus belle église que j'aie vue en Île-de-France… (Pour les lecteurs motorisés ou pédestrement aguerris, j'ai recueilli les informations : ouverte les jours de marché, c'est-à-dire le vendredi, et pour les offices, en principe tous les dimanches). À défaut, surveillez l'agenda de CSS pour le possible concert du festival de la saison prochaine !

Une fois qu'on a la conscience du lieu dans lequel on s'assoit, environné de ce chapelet de villages le long de la rivière, tous dotés de leur chapelle, de cette zone de nidification, dans des étendues semi-aquatiques domestiquées de longue date par l'homme mais suffisamment reculées pour que les ajustements au patrimoine architectural aient été minimes depuis la prime édification des églises… le concert prend une saveur incomparable à ce qu'il aurait été dans une salle de concert urbaine.

czerny quatuor

Et cependant, quel concert !  L'idée est de proposer, en filigrane, un hommage à l'occasion du centième anniversaire du Manifeste du surréalisme. Tout le programme est construit autour de l'idée de cadavre exquis, de palimpseste, de patchwork, voire d'écriture automatique et d'OuLiPo.

marillier bass
Léo Marillier, violon
Orlando Bass, piano
(également éditeurs du Schumann, arrangeurs de toutes les pièces, et co-compositeurs de la création)


La Fantaisie Brillante sur les thèmes de Faust de Gounod, d'Henri Wieniawski, un pot-pourri typique du XIXe siècle (où, certes, comme toujours chez Wieniawski, la virtuosité seconde l'expression), est ainsi adaptée au goût des interprètes, mêlée d'emprunts (À la manière d'Emmanuel Chabrier de Ravel, arrangé pour violon & piano), et s'achevant par leur propre paraphrase sur la Marche de Rákóczi – qu'ils tirent ici de sa citation dans la Quinzième Rhapsodie hongroise de Liszt, mais qui clôt aussi la première partie de La Damnation de Faust de Berlioz !  Arrangements tous inspirés, réjouissants et bien combinés ; c'est finalement Ravel, qui a beaucoup déformé l'original, qui paraît le plus étranger à l'ensemble.

bray clocher

Deuxième groupe, des danses de la fin du catalogue de Liszt : Méphisto-Polka (1882) étrangement claudicante, Csárdás obstinée (1884) qui finit par se figer dans une sorte de blocage pétaradant, épure de barcarolle à peine sensible pour la fameuse Lugubre Gondole (1885). Arrangements de ces pièces pour piano par les interprètes, pour violon et piano, là encore un processus de réécriture d'œuvres dont Léo Marillier apparente (dans ses notes de programme) le langage à la fois égal et étrange à une forme d' « écriture automatique ».

bray clocher

La création Double Fil (Marillier & Bass) était, elle, à la fois un cadavre exquis et un exercice à contrainte de type OuLiPo : alors que les interprètes du concert étaient en tournée, chacun de leur côté, ils se lancent le défi de co-composer une pièce, en livrant quotidiennement un feuillet selon des dispositions précises – composer un nombre de secondes équivalent, pour chaque fragment, à la décimale de pi qui correspond, avec des mots-clefs pour s'inspirer et des contraintes pratiques (jouer sans bouger le bras, se limiter à certaines notes, souffler, chanter, gratter l'intérieur du piano, etc.). Le résultat est une sorte de grand divertissement d'une dizaine de minutes (sur les premières dizaines de décimales de pi), culminant dans l'apparition du zéro, où les artistes échangent leurs instruments jusqu'à la prochaine occurrence d'un zéro, assez loin après si vous vous souvenez (14159265358979323846264338327950288419716939937510) !
L'équilibre m'a paru assez réussi entre la pochade amusante et la réalisation extrêmement soignée, de la part de musiciens rompus à tous les modes de jeu dans la musique contemporaine qu'ils pratiquent assidûment : c'est la juste distance pour ne pas prendre le public à la légère sans se prendre au sérieux. Et la pièce a été bien reçue par le public du festival – dont la majorité est surtout constituée de résidents de la région, qui ne vont pour un certain nombre voir que les concerts donnés dans leur contrée, c'est-à-dire les concerts annuels d'Inventio, donc pas exactement le même public que celui de l'IRCAM ou de l'Intercontemporain.

Pour ma part, j'ai trouvé particulièrement réjouissante la réalisation du fantasme de tout spectateur : ça donne quoi s'il échangent leurs instruments ?  En l'occurrence, on serait entré à cet instant dans la salle, on n'aurait pas cru à l'échange (Léo Marillier a un toucher incroyable sur piano, et Orlando Bass sait manifestement vraiment jouer du violon…), c'était très impressionnant – et plutôt amusant, surtout pour les parties un peu chorégraphiées où l'on échange ses places. Et contre toute attente, la création hirsute fonctionnait comme une sorte d'intermède qui rendait le formalisme d'une sonate romantique particulièrement accessible et évident.

bray clocher

Pour clore, donc, la Sonate violon-piano n°2 de Schumann, enrichie de trouvailles présentes dans le manuscrit – où figurent beaucoup d'alternatives inachevées, à nouveau l'idée de fragments et de mains multiples, les interprètes participant à l'élaboration de l'œuvre finale.

J'avoue avoir été particulièrement saisi : le parti pris est celui de valoriser le geste dramatique, l'élan, la transparence également (alors que l'écriture en est plutôt serrée, assez opaque)… la musicalité du résultat est telle que j'ai cru n'en avoir entendu jusqu'alors que des déchiffrages !  Beaucoup de phrases violonistiques assez sinueuses, peu mélodiques d'emblée, chantent avec autant d'évidence que si elles étaient du Mozart ou du Bellini (au sein d'une ambiance bien plus marschnerisante, évidemment), tandis qu'au piano Orlando Bass ménage beaucoup de reliefs, de plans, de changements de textures – en plusieurs occurrences dans la soirée il parvient (début de Wieniawski, cœur de la Gondole) à obtenir des sons comme brouillés et saturés, je ne sais comment il fait ; et la plupart du temps, des accents très nets viennent sculpter le discours de façon très intelligibles.
Très impressionné, donc, par la qualité du travail musical sur une œuvre qui ménage déjà son lot de difficultés purement techniques – et qu'ils jouaient pour la première fois en concert, du moins ensemble, si j'ai bien suivi.

bray clocher

Une sorte de parcours d'émerveillement total, donc, empilant des expériences sensibles qui convergent autour du moment du concert. Par ailleurs, l'accueil par la communauté des spectateurs et bénévoles rend le contact très facile, et le principe même de la journée à multiples facettes enrichit la perception de chaque moment, une sorte de chambre d'échos émotionnelle à l'échelle d'une journée.

bray clocher

Détail qui n'en est pas un pour tout le monde, le Festival est imbattable sur le plan économique : 15€ en catégorie unique, incluant en plus du concert la visite guidée pré-concert, la navette gratuite depuis la gare la plus proche et le goûter…

Il reste des places pour les prochaines dates de juin et juillet :
https://www.inventio-music.com/le-festival/calendrier-et-programmation/ .

(J'avais déjà présenté le concept du festival ici.)

czerny quatuor


Pour ajouter votre commentaire, envoyez-le ici. Je le publierai à réception. (Sauf mention contraire, bien sûr.)