96 heures de la vie d'un mélomane – ossia La part des amateurs
[récupération du crash de 2025]

Du mardi au vendredi, la semaine dernière fut répartie entre des concerts de nature opposée, et assez riches d'enseignement.
D'une part, deux concerts très institutionnels à la Philharmonie : une intégrale des Symphonies de Beethoven par l'Orchestre Révolutionnaire et Romantique ; un Fidelio pour la venue du Los Ángeles Philharmonic.
Tout à l'inverse, deux concerts de Conservatoires d'arrondissement, destinées avant tout à la famille et aux amis : La Sorcière du Placard aux balais de Landowski au Conservatoire du XVIIe, chantée par des enfants d'un peu moins de dix ans ; Barbe-Bleue d'Offenbach par l'atelier d'opérette du Conservatoire du XIe.
De façon contre-intuitive, mais sans réelle surprise en réalité, j'ai été beaucoup plus intéressé et ému par les seconds que par les premiers.
Pourtant les concerts de la Philharmonie étaient loin d'être médiocres : la conception de Dinis Sousa reproduisait assez exactement celle de l'orchestre dans les enregistrements du début des années 90 avec John Cassius Gardiner – or, il s'agit peut-être de l'intégrale à laquelle j'ai le plus aimé revenir –, mais même des meilleures places de la Philharmonie, l'impact ses instruments anciens se perd (et de près, le son monte et s'échappe quand même !). Pour Los Ángeles, mon placement pourtant très correct a d'abord probablement brouillé le son ; en seconde partie, malgré la netteté de trait (transparent et métallique à la fois, vraiment une ambiance Disney de ce point de vue !), la conception très lisse, homogène, rectiligne et sotto voce de Dudamel ne m'a pas ébloui, malgré les excellents chanteurs (Tamara Wilson, Gabriella Reyes, James Rutherford, David Portillo...) et signeurs (Hector Reynoso, amplitude et rondeur de geste de ballettiste, il volait la scène à lui tout seul !).
Mais plusieurs paramètres font la différence.
1) D'abord la proximité dans l'espace : tout de suite, le geste musical paraît plus légitime, même lorsqu'il est moins parfait, dès qu'on se trouve en contact avec ceux qui l'exécutent. C'est vraiment le conseil à donner pour la musique contemporaine la plus difficile : au disque ou à la radio on trouverait leur écriture en dépit du bon sens, mais en observant l'investissement individuel des musiciens, elle prend tout de suite une légitimité plus intense, plus difficile à discuter – ressenti très instinctif, sans doute le même ressort qui fait qu'on se sent volontiers davantage concerné par la mort d'un inconnu dans le village d'à côté que par cent mille sur un autre continent.
2) L'originalité des propositions entre également en jeu : pour les curieux dans mon genre, deux opéras peu souvent entendus, quel qu'en soit le résultat artistique, procurent toujours plus de satisfaction que la réexécution d'œuvres déjà abondamment pratiquées. Même dans le cas où ce serait très mauvais, on ressent toujours la satisfaction intense d'avoir découvert.
3) Par rapport aux ensembles professionnels, les amateurs (du moins lorsqu'ils sont d'assez bon niveau pour se le permettre) sont en général d'une générosité et d'un abandon qui emportent, là aussi, l'adhésion au delà de la qualité technique et/ou artistique. Or, l'usure de la carrière ne produit pas toujours cela, en particulier pour les grandes machines où l'enjeu n'est plus le même que pour des musiciens qui se lancent, ont tout à prouver et découvrent avec ivresse les chefs-d'œuvre du répertoire. (Les quatuors les plus célèbres, en fin de carrière, m'ont souvent paru tellement plus ternes que leurs cadets, y compris techniquement d'ailleurs.)
4) Pour finir, je suis convaincu qu'un jeu psychologique particulier s'installe à notre insu : lorsqu'un ensemble est professionnel, on se demande ce qu'il apporte de neuf, on le compare, on évalue si notre émotion a été proportionnelle au prix payé... C'est le redoutable Danger mortel des écoutes comparées, sous une forme moins visible, plus instinctive, plus légitime aussi – aller à un concert, surtout lorsque l'offre est pléthorique comme à Paris, c'est renoncer à une autre activité, c'est aussi un investissement financier à l'échelle d'une saison.
En ce sens, un spectacle d'étudiants ou d'amateurs baisse les attentes, donne la satisfaction d'avoir soutenu un projet artisanal, et supprime, lorsqu'il est gratuit, le sentiment d'avoir investi (et quelquefois surinvesti).
Typiquement, la justesse fluctuante des galopins interprètes du Landowski, de même que les coupures opérées dans la partition de Barbe-Bleue (dont le formidable orage qui clôt le duo des caveaux !) auraient sans nul doute impatienté pour un spectacle professionnel, alors que le péché m'a paru ici absolument véniel, sans doute parce qu'il était prévisible dans le contrat implicite lorsqu'on va assister à un spectacle de conservatoire d'arrondissement – où le niveau est loin d'être ridicule, mais où la professionnalisation n'est pas à l'ordre du jour pour la plupart des artistes.
Les deux expériences marquantes de la semaine furent donc plutôt – de façon paradoxale mais en réalité prévisible – les deux représentations dans les conservatoires.
Mercredi, au Conservatoire du XVIIe arrondissement (Claude Debussy), c'était un concert express de 25 minutes avec La Sorcière du Placard aux balais de Marcel Landowski, d'après les fameux contes de Gripari, un opéra pour les enfants et par les enfants. L'harmonie, quoique riche et changeante (consonante mais avec des notes étrangères), y est simplifiée par rapport aux autres opéras du compositeur ; et la structure générale est en réalité plutôt celle d'un récit. En effet, l'histoire est déclamée par un narrateur (deux enfants à parité, ici) et le chant assuré par le chœur (à l'unisson), qui reprend simplement des éléments du texte, aussi bien du narrateur que des dialogues (du protagoniste ou de ses rencontres). Dispositif très simple structurellement, mais efficace et poétique – le fait que le chœur produise simplement des échos permet de ne pas avoir à comprendre qui parle, ni même ce qui se dit lorsque la diction est plus relâchée, puisque le narrateur a déjà prononcé la phrase.
Techniquement, avec des interprètes aussi jeunes (7-9 ans, à vue de nez ; il s'agit du deuxième niveau de la chorale du Conservatoire), la machine se dérègle vite et quelques interventions du chœur se changent en brouillard atonal, mais pour l'essentiel, le drame est là, avec expression de surcroît !
Jeudi, au Conservatoire du XIe arrondissement (Charles Munch), c'était Barbe-Bleue d'Offenbach – par l'atelier d'opérette organisé au sein du Conservatoire.
J'ai déjà parlé de l'œuvre sur CSS à l'occasion d'une précédente production, l'un des meilleurs Offenbach de grand format, assez peu souvent donné, avec beaucoup de beaux thèmes, de trouvailles musicales, sur une intrigue bien bâtie, dont les loufoqueries sont plus reliées qu'à l'accoutumée à la (terrible) progression dramatique. Le rôle-titre est particulièrement bien servi, avec les superbes récitatifs du duo de l'orage (qui n'a pas survécu aux coupures de cette production), une cavatine funèbre tendre qui se change en valse de carnaval, une marche militaire sautillante et menaçante...
Ici accompagné au piano, avec des chanteurs de tous âges et des capacités techniques les plus diverses ; en particulier impressionné par les médiums riches et colorés de Nicolas Grienenberger en Barbe-Bleue (et sa diction parfaite) ou par la voix parlée très présente et savoureuse du Popolani du jeudi soir (j'ai égaré mon programme, je vais retrouver ça !). Le plaisir de réentendre cette œuvre, chantée et jouée avec chaleur, avec un soin tout particulier pour le rendu scénique (au moyen de quelques costumes et quasiment pas de décors).
Et, en fin de compte, un plaisir plus intense et plus insolite pour ces deux productions amateurs que pour les grand'messes, pourtant de très bonne tenue, autour de tubes très souvent entendus.
Écrit par DavidLeMarrec , dans Saison 2023-2024