Le contre-ténor et la haute-contre
Suivi d'une classification des voix à l'époque baroque.
Nombre d'ouvrages de vulgarisation effectuent une confusion assez grossière entre contre-ténor et haute-contre, si bien que bon nombre d'amateurs, y compris éclairés, ne savent plus où donner de la tête.
Mettons simplement les choses en place.
Entre le type d'émission et le répertoire, il est impossible de se tromper après lecture de cette note !
Certes, il s'agit de deux voix d'homme, aiguës, essentiellement utilisées en musique baroque. Mais à part cela...
En une phrase :
La différence est très simple : la haute-contre est un ténor aigu (avec voix mixte) du répertoire baroque français, tandis que le contre-ténor est un falsettiste.
Le contre-ténor est un chanteur qui utilise la voix de fausset (également appelée voix de tête). On peut dire aussi « falsettiste », qui a l'avantage de la clarté. Ce chanteur peut être à l'origine ténor ou baryton, peu importe.
Il y a différentes tessitures en effet chez le contre-ténor : on parle surtout de l'alto et du mezzo-soprano (appelés « altiste » et « sopraniste »). On le trouve beaucoup dans la musique italienne du XVIIIe siècle, surtout dans la musique religieuse ou dans les seconds rôles d'opéra. Un peu dans certains opéras contemporains - depuis Britten ayant écrit pour Deller, le redécouvreur de cette voix, le rôle d'Obéron du Songe d'une Nuit d'Eté.
Exemples : Alfred Deller, Paul Esswood, Andreas Scholl, Bejun Mehta, David Daniels, Philippe Jaroussky, etc.
Attention, les castrats avaient une voix plus puissante, plus proche de la voix de femme, et ne chantaient pas forcément en fausset. On les remplace aujourd'hui par des contre-ténors pour chanter les opéras de Haendel, pour des affaires de vraisemblance contemporaine (un homme ne saurait être chanté par une femme), mais ce choix n'a rien d'authentique, leur voix n'est pas la même, seule leur tessiture est à peu près semblable [1].
Contrairement aux mezzos et contraltos qui ont toujours alterné avec les castrats dans ces rôles.
La haute-contre est un ténor, vraiment un ténor. Un ténor qui a une tessiture assez élevée (souvent des phrases à tenir entre l'ut3 et le sol3 sans tension), un timbre assez doux. Il doit savoir utiliser la voix mixte (mélange de voix de poitrine et de voix de tête).
Il est essentiellement utilisé pour chanter les héros de la tragédie lyrique française des XVIIe et XVIIIe siècle, un sujet souvent abordé ici. On n'en rencontre plus d'emplois depuis, y compris dans la musique contemporaine.
Exemples : Howard Crook et Cyril Auvity en sont probablement les deux meilleurs représentants. Disques recommandés : Phaëton de Lully par Minkowski pour le premier, _Callirhoé_ de Destouches par Niquet pour le second.
Précisons qu'on trouve aussi un autre type de ténor, en France, essentiellement utilisé dans la musique religieuse : la voix de taille, un ténor grave à la couleur claire, tout à fait chantable par un baryton en termes de tessiture. Il peut partager l'affiche avec une haute-contre, comme dans les grands motets de Delalande. Voir par exemple le magnifique disque de Paul Colleaux (Erato 1991) où figure Jubilate Deo omnis Terra.
Pour finir, une curiosité : Gérard Lesne, qui chante à la fois comme haute-contre et contre-ténor (altiste), et le tout sans changer nettement son émission ! Il faut dire qu'il est autodidacte.
Je renvoie à ces articles plus complets qui traitent plus précisément de la question :
- Histoire
et
- Catégories.
Rappel : la classification des voix à l'époque baroque
Musique française :
- Dessus (= soprano)
- Bas-dessus (= mezzo-soprano)
- Haute-contre (= ténor aigu)
- Taille (= ténor grave, chantable par un baryton, catégorie qui n'existait pas encore)
- Basse-taille (= baryton ou basse, on remarque des différences selon les rôles avec nos yeux contemporains, même si la distinction n'était pas faite).
Musique italienne (c'est-à-dire tout le reste) :
- Soprano
- Contralto (rôles d'hommes, chantables par des femmes mezzos ou contraltos selon les cas, et par des castrats sopranistes ou altistes)
- Ténor (arrive assez tardivement hors de l'oratorio, pour des rôles de père sévère ou de militaires)
- Basse.
Proportionnellement, les deux premières catégories (soprano et contralto) sont surreprésentées.
En bref :
- Le castrat a disparu et n'a pas d'équivalent aujourd'hui. A rapprocher des voix de femme.
- Le contre-ténor utilise la voix de fausset pour chanter. On le trouve dans le baroque italien (et un peu la musique contemporaine). Beaucoup de rôles de castrats sont aujourd'hui tenus par des contre-ténors pour des raisons essentiellement fantasmatiques.
- La haute-contre est un ténor à la tessiture haut placée, "à l'émission haute", et intervient uniquement dans le baroque français, notamment les rôles de jeunes premiers dans la tragédie lyrique.
Mise à jour du 2 mars 2008 :
Autre formulation de la synthèse :
- contre-ténor = falsettiste. Quelqu'un qui emploie la voix de tête / de fausset pour chanter. On en trouve beaucoup dans la musique religieuse italienne (et on les prend souvent, sans aucune justification technique ou historique, pour tenir des rôles autrefois dévolus aux castrats).
- hautre-contre = ténor. La haute-contre est un emploi de ténor avec une tessiture aiguë (avec souvent usage de voix mixte [2]), qu'on ne trouve que dans le baroque français (même s'il existe un héritage possible au XIXe).
Donc :
1) contre-ténor = fausset = italien
2) haute-contre = ténor = français
Mise à jour du 19 mai 2008 (revue le 2 décembre 2009) :
La raison de la confusion est quadruple :
- l'anglais counter tenor peut signifier "haute-contre", il faut donc ne jamais faire confiance aux traductions ;
- le terme contre-ténor est lui-même ambigu, puisqu'il ne s'agit pas d'un ténor ;
- Gérard Lesne, un contre-ténor (autrement dit un baryton falsettiste), s'obstine a chanter aussi bien des rôles de contre-ténor que de haute-contre. Dans ce dernier cas, il est obligé de jouer avec les registres, le médium grave demeure très faible et l'aigu trop aisé ;
- on fait aujourd'hui tenir, pour des raisons de vraisemblance sexuelle (et de carrière des contre-ténors emblématiques), des rôles dévolus aux castrats par des contre-ténors, alors que cela n'a rien de commun. Manière d'ajouter un peu plus à la confusion.
Mise à jour du 2 décembre 2009 :
La traduction proposée par Arte pour hautre-contre, countertenor, n'est pas erronée. Les Anglais disposaient à l'époque de plusieurs catégories de voix d'homme hautes, toutes nommées countertenor ; il pouvait s'agir de français venus avec la technique de haute-contre (les countertenors graves, élevés d'une tierce au-dessus du ténor traditionnel) ou de falsettistes pour tenir des parties plus aiguës (culminant amplement au-dessus de l'ut 4, de véritables alti). La confusion entre les deux techniques, pourtant fondamentalement différentes, a été largement entretenue par cette ambiguïté sémantique anglaise.
Et voir aussi l'usage traditionnel des voix de haute-contre dans la tragédie lyrique à la fin de ce billet.
Notes
[1] Etrange, n'est-ce pas, alors que tout, jusqu'à la hauteur du diapason ou la difficulté des instruments naturels, est restitué ? Il s'agit, au fond, du même paradoxe que lorsque la mise en scène est transposée lors de ces exécutions « musicologiquement informées ».
[2] Voix mixte, émission mixée : mélange de voix de poitrine (mécanisme I) et de voix de tête (voix de fausset, mécanisme II). Façon "allégée" d'émettre les aigus, mais de façon homogénéisée avec le grave, et sans tomber dans l'usage pur et simple du fausset.
Écrit par DavidLeMarrec , dans Pédagogique, Baroque français et tragédie lyrique, Glottologie
Très intéressantes explications.
Jean-Paul Fouchécourt: ténor (http://www.radiofrance.fr/chaines/france-musiques/biographies/fiche.php?numero=5010280) ou haute-contre à la française(http://goldbergweb.com/en/interpreters/instrumentals/20309.php) ?
D.