Le (vrai) scandale de Robert le Diable

Maquette de 1876 pour l'acte V de Robert le Diable de Scribe & Meyerbeer, réalisée par Jean-Baptiste Lavastre et Édouard Despléchin.
Dans mes lectures (qui se poursuivent doucettement) autour de l’absence de scandale de Robert le Diable, et qui restent peu probantes malgré la lecture minutieuse de la presse d’époque et des meilleurs spécialistes – jusqu’à une thèse sur la réception de l’œuvre ! –, je fais une découverte inattendue.
En effet il semble y avoir eu assez peu de mouvements d’humeur : les horreurs du livret sont décrites comme épouvantables, mais personne ne s’offusque de voir tous ces sacrilèges sur scène. Pis, plusieurs journaux célèbrent cet opéra comme une hymne vertueuse, dans la mesure où après avoir forniqué avec des mortes & religieuses, profané des autels, (à peu près) violé sa fiancée, livré sa sœur de lait à une tournante, le héros se repent plus ou moins et se marie dans la cathédrale de Palerme. J’en ai même trouvé un qui y voit l’allégorie du saint régime de la Monarchie de Juillet (je vous garde les détails savoureux de cette exégèse pour une prochaine fois, la notule est en cours de rédaction).
Mais un détail, sans oblitérer leur enthousiasme, a profondément gêné une grande partie de la critique et du public.
…
Par la musique novatrice.
Pas l’action sulfureuse.
Pas l’impiété.
Pas la présence de démons sympathiques sur scène.
Pas la profanation sur scène, à l’ère des débats sur la peine de mort pour les sacrilèges.
Pas les viols. Pas la nécrophilie.
Je vous le donne, car vous ne trouverez pas.
…
L’orgue.
Oui.
Plusieurs commentaires déplorent son usage — c’était la première fois sur une scène de théâtre, et l’usage de cet instrument lié au culte leur paraissait tout à la fois incongru (il est vrai que sans la réverbération d’église, ce doit être étrange, mais eux parlent vraiment du point de vue moral) et irrespectueux. Pourtant rien dans la théologie ne prescrit l’orgue (au contraire, le Concile de Trente se défiait des solos d’orgue), et encore moins n’interdit son emploi à d’autres usages, mais dans la perception générale, il s’agissait de l’instrument du divin, et l’asservir ainsi à une intrigue profane manquait tout ensemble de respect à l’orgue et à Dieu.
Je mentirais si je disais ne pas avoir été ébaubi – et amusé.
Je vous livrerai les citations d’époque dans la prochaine notule sur le sujet, pour l’instant je suis un peu occupé à gérer mon appartement qui n’a ni électricité ni chauffage ni eau ni plancher depuis plus d’une semaine et sans doute pour longtemps encore.
Écrit par DavidLeMarrec , dans Opéra romantique français et Grand Opéra