Carnets sur sol

dimanche 6 septembre 2026

Verdi voisé — latin et prononciations romantiques

Traditio canendi

Le latin tel que vous ne l’avez jamais entendu. Racontons, expliquons.

Ce petit parcours fait écho à cette notule de concert (Requiem de Verdi). Les solistes et le chœur adoptaient une prononciation inédite du [s] intervocalique, jamais voisé — lacrimosa dies illa (prononcé « lacrimossa »), cum resurget creatura (prononcé « ressurget »). Je n’avais jamais entendu cela.

Vous aussi êtes intrigués sur la raison de cette divergence ?  Elle nous mène (à nouveau) sur les chemins de l’histoire vaticane.

(Pour mémoire, vu que ça jargonne un peu : le [s] et le [z] sont les deux faces d’une même médaille, articulés par les mêmes gestes musculaires — la différence étant que pour le [z], les cordes vocales vibrent simultanément. C’est pour cela que le [s] est qualifié de consonne sourde / non voisée, ce qui peut paraître contre-intuitif alors qu’il fait plus de bruit, tandis que le [z] est au contrairement classé comme consonne sonore / voisée puisque les cordes vocales vibrent.)

Le réflexe, dans ce cas, est de rester attaché à sa tradition et de trouver étrange ou arbitraire ce changement — je me rappelle de ces débats homériques, qui ont persisté longtemps après sa parution, sur le caractère « informé » ou « ridicule » de la prononciation à la gallicane du Requiem de Fauré version Herreweghe.
Il se trouve que je suis très favorable à la prononciation gallicane — tout simplement parce que cela permet d’incarner une langue, qui n’a plus de locuteurs naturels à prendre en exemple, avec plus de précision et de force expressives. Si on prononce le latin à la française, on peut y mettre des intentions aussi précises qu’en français, ce qui incarne immédiatement beaucoup plus le texte.
Aussi n’avais-je pas, dans ce vieux débat, été du bord des râleurs.

Cette fois-ci, j’ai été plus déstabilisé, aussi ai-je essayé de cogiter, puis de me renseigner.

La cogitation sur le fondement de ma débile science n’a pas produit grand’chose : à part en latin restitué (celui qu’on enseigne à l’école, et qui s’inspire de la prononciation de l’ère classique, rien à voir avec la prononciation de la musique sacrée catholique), je n’ai jamais entendu de [s] aussi fermement sourds / non voisés. Or le reste de la prononciation n’était pas du tout en latin restitué, mais en latin à l’italienne standard, Dieu soit loué. Mais alors, d’où peut provenir ce refus du voisement ?  En italien, le [s] intervocalique se voise en [z] depuis quelques brouettées de siècles, pourquoi diable le faire revenir sous une forme non voisée dans de la liturgie du XIXe siècle ?

Simultanément, cela réactive le mauvais souvenir d’une expérience en chœur à mon arrivée en Île-de-France : nous devions chanter le motet Jesu, meine Freude de Bach et le chef, malgré les démentis fermes de plusieurs d’entre nous, nous imposa de prononcer
« Trotz der Furcht darzu ! »
et « Ich mag euch nicht hören »
de la façon suivante : [furRt] et [euR].
Son argument ?  « Non, non, c’est comme ça », sans plus ample information. Et à la fin : « il faut bien décider, on le fait comme ça ».

Je sais donc que cela peut arriver, même si le niveau n’était évidemment pas comparable !

Quoique troublé, je me rappelle trop bien le grand nombre de mélomanes (quand ce n’est pas de critiques) qui n’hésitent pas, sans plus ample informé, à conspuer les interprètes pour leur manque de respect de la partition — quitte à leur reprocher l’absence de notes interpolées absolument pas écrites, ou des écarts tout simplement présents dans l’édition utilisée, et méconnue des auditeurs.

Je suis donc allé me cultiver un peu. Autant j’ai quelques notions gallicanes, autant ma connaissance des enjeux du latin cultuel italien reste tout à fait étique.

Hé bien, figurez-vous qu’il existe bel et bien des variantes qui expliquent ce choix ! 

En cette fin du XIXe siècle, dans le centre de l’Italie, le “s” peut rester ferme, à peine « adouci » (disent les sources), donc peut-être légèrement voisé / zozoté.
(Et, en effet, j’avais d’abord pensé que c’était dû à la surprise de mon côté, mais ce [s] inattendu était assez assoupli par rapport à un vrai [s] ferme et franc.)

Dans le Centre et le Sud, la tendance est de conserver le son [s] quoi qu’il arrive. → [Lacrimossa] (Donc une version plus archaïsante, si on veut, pas celle qui a cours dans la liturgie catholique actuelle.) 
En revanche, dans le Nord de la Péninsule (sauf la Toscane, qui a ses propres usages mixtes), la prononciation du “s” suit celle de l’italien (et du français), donc un [z] en situation intervocalique. (sauf après préfixe, si vous voulez vraiment tout savoir) → [Lacrimoza]
Verdi étant originaire d’Emilie-Romagne et le Requiem étant créé à Milan, c’est clairement le latin le plus italianisant qui s’applique, mais ce choix n’est pas non plus totalement farfelu, et encore attesté au XIXe siècle dans la Péninsule, où le Requiem a ensuite dû abondamment circuler. On peut ainsi s’imaginer une exécution napolitaine (ou même romaine) du Requiem de Verdi avec une prononciation de ce type, ce n’est absolument pas une aberration.

Après information, précisément, le choix découle de la formation du chef, qui, travaillant à Rome (notamment le répertoire post-tridentin), a étudié ces réalisations phonétiques alternatives. Une fois de plus, il faut toujours s’informer avant d’énoncer des jugements hâtifs — souvenez-vous de cette presque mésaventure que je raconte ici, et qui me fait encore trembler. C’était un peu de travail d’aller lire (et comprendre) les enjeux sur le sujet, mais extrêmement stimulant. Surtout, cela permet de rendre meilleure justice aux choix des interprètes que le doigt mouillé qui dit « c’est pas comme d’habitude, c’est bizarre, donc c’est injustifié ».

Et, poursuivant mes méditations, je pense évidemment au fameux vers Quam olim Abrahae promisisti, en général prononcé avec un [s] fermement dévoisé (au moment de publier, je lis l’affirmation inverse, peut-être sont-ce à nouveau mes oreilles, comme un double [s] français, contredisant les règles générales précédemment énoncées. Ce qui n’est pas étonnant car ces « règles » de prononciation sont, comme toujours, davantage une description de l’état complexe de la langue qu’une réelle prescription qui aurait présidé à la pratique !  Sauf dans un cas : en effet la prononciation actuelle du latin d’église n’est pas très ancienne, et…

Le tas emprunté

Si ces questions vous intéressent, je vous indique mes sources, pour certaines faciles (et agréables) à consulter.

Bibliographie : Latin romantique italien

Celles que j’ai rapidement parcourues : 

  1. Allen, W. Sidney (1918-2004). Vox Latina : a guide to the pronunciation of classical Latin. 2e édition. Cambridge : Cambridge University Press, 1989. 1 vol. (XIV-133 p.) ; 22 cm. Bibliogr. p. 131.
    ISBN 978-0-521-37936-6 · ISBN 0-521-37936-9
    ¶ Une des sommes qui font référence, apparemment.
    Notice BnF — FRBNF42636104

  2. Marouzeau, Jules (1878-1964). La prononciation du latin : histoire, théorie, pratique. 4e édition. Paris : Les Belles Lettres, 1955. 31 p. ; 25 cm. Collection d’études latines. Série pédagogique.
    ¶ L’opuscule aborde la tension entre le latin gallican, les injonctions vaticanes au latin à l’italienne (du Nord), et la nouvelle tendance à enseigner la prononciation classique restituée à l’école.
    Notice BnF — FRBNF37413293

  3. Rainoldi, Felice. Traditio canendi : appunti per una storia dei riti cristiani cantati. Roma : Edizioni liturgiche, 2000. 829 p. ; 24 cm. Bibliogr. p. 9-14. Index. Bibliotheca « Ephemerides liturgicae ». Subsidia ; 106.
    ISBN 88-86655-78-9 (br.)
    ¶ Une considérable référence (je l’ai aussi utilisée pour la série sur Trente), mais qui parle avant tout de la musique et du chant, moins tournée vers la prononciation à proprement parler.  
    Notice BnF — FRBNF38867282

Mais le plus synthétique et éclairant résidait dans ce fil de discusion de l’antique Usenet, dont vous pourrez consulter les débats avec profit :

  1. Groupe Usenet rec.music.makers.choral. Intervocalic « s » in Church Latin — Promisisti, Praesepio, 6-11 novembre 2001.
    Google Groups — archive du fil

Parmi les autres grandes références, que je n’ai pas (encore) consultées :

  1. Bénédictins de Solesmes. Liber usualis missae et officii pro dominicis et festis cum cantu gregoriano. Paris, Tournai, Rome : Desclée (1896 ou 1898). La version la plus répande est celle de 1961.
    ¶ À la fois compilation du répertoire grégorien en usage, et, dans son introduction, une invitation prescriptive à la prononciation « romaine ». Le livre n’a aucune valeur normative en réalité, et ne reflète pas les usages véritables dans les paroisses, y compris italiennes, mais a constitué la base des recommandations et injonctions par la suite faites par le Vatican.
    Édition de 1961 en fac-similé numérique (PDF, 121 Mo)

  2. Copeman, Harold (né en 1918). Singing in Latin, or, Pronunciation explor’d. Préface d’Andrew Parrott. Oxford, 1990. 368 p. 
    ¶ Autre référence, qui décrit les variantes locales européennes et même intra-italiennes, et souligne l’écart entre les prononciations théoriques et celles concrètement réalisées par les chanteurs de l’époque..
    ISBN 0-9515798-0-0 (rel.) ISBN 0-9515798-2-7 (br.)

    Ou sa version réduite, qui les tableaux de prononciation et non le traité :

  3. Copeman, Harold. The Pocket « Singing in Latin ». Oxford, 1990. 30 p. ; reliure spirale.
    ISBN 0-9515798-1-9

  4. McGee, Timothy J., Rigg, A. G. et Klausner, David N.. Singing Early Music : the Pronunciation of European Languages in the Late Middle Ages and Renaissance. Bloomington & Indianapolis : Indiana University Press, 1996. XIII-299 p. + 1 disque compact d’exemples parlés (lecture de David N. Klausner). Music : Scholarship and Performance. 
    ¶ Autre manuel de référence, organisé par langue et par aire, incluant des transcriptions en API.
    ISBN 0-253-32961-2 (rel.) Réimpression brochée : Indiana University Press, 2004 — ISBN 0-253-21026-7

Imposition du latin « romain » au XXe siècle : le drama

Mais comment (diable) cette prononciation italienne septentrionale du XIXe siècle a-t-elle pu remplacer le latin gallican, vous demandez-vous peut-être, (jeune) lecteur ingénu ? Après tout, le latin à la gauloise a encore cours au début du XXe siècle (et même assez au delà, comme vous le verrez), et pourtant il nous paraît désormais tellement exotique, fantaisiste même pour les non initiés — et plus encore pour les paroissiens peu tournés vers la musique ou même plus spécifiquement vers les exécutions musicologiquement informées de ces dernières années ! Ce n’est pourtant pas si ancien.

Alors, comment ce changement est-il advenu ?

Pas par l’étude universelle de la philologie, l’ordre naturel des langues ni les effets secondaires de la mondialisation.

Mais c’est peut-être une histoire à réserver pour un prochain épisode.

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