Requiem, de Verdi, de chambre
.
Une nouvelle expérience singulière vécue grâce à Calligrammes ! À plus d’un titre.
Pour rappel : les chansons françaises récrites par d’Indy pour polyphonie a cappella, c’était eux ; les Mendelssohn et Wolf dans un allemand limpide, c’était eux ; le Requiem de Fauré accompagné par accordéon et violoncelle, c’était eux ; la messe à double chœur de Rheinberger aux timbres idéalement équilibrés, c’était eux ; les mots chers et fous, c’était eux… 17 notules à reparcourir et quelques comptes-rendus ailleurs sur les réseaux témoignent régulièrement de l’intérêt de leur programmation et de la qualité supérieure de leur réalisation.
Cette fois : Requiem de Verdi, en partenariat avec le Chœur de la Sorbonne. La soirée semblait être moins sujette à l’inédit, et pourtant… au moins trois raisons pour lesquelles ce concert était singulier par rapport à d’autres interprétations du Requiem de Verdi.
Je dois préciser sur ce point que, pour des raisons techniques (et caniculaires), je n’ai pu assister qu’à la générale à Saint-Roch, si bien que les équilibres peuvent avoir varié d’ici au concert. (Comme il n’est pas d’usage de commenter une générale, qui a un statut hybride car en public, mais qui demeure une séance de travail, j’ai bien sûr demandé l’autorisation à l’ensemble d’écrire un mot à partir de cette écoute nécessairement partielle.)
Chœur
Certes, Calligrammes est mon chœur chouchou depuis longtemps, avec de beaux timbres, un sens du texte très affûté, et un répertoire de folie sans cesse renouvelé. Mais, cette fois-ci, le dispositif était différent, fusionné avec le Chœur de la Sorbonne (donc essentiellement un chœur de jeunes gens, pas tous formés vocalement). Le résultat était véritablement intéressant, en réussissant l’effet de masse attendu, en particulier dans la Séquence, tout en affermissant le son d’ensemble – les émissions naturelles se mêlaient à des pôles plus fermes, qui devaient correspondre aux choristes chambristes de Calligrammes, disséminés au milieu d’eux. Comme tout le monde chantait avec beaucoup de générosité et d’enthousiasme, le résultat ressemblait assez à l’idée qu’on peut se faire d’un chœur symbolisant la communauté de fidèles, moins charpenté qu’un chœur professionnel, mais mêlant naturel et forme d’héroïsation d’une véritable assemblée.
Dans les climax, les effets de vague étaient particulièrement réussis.
Évidemment, dans l’acoustique de Saint-Roch, entre coupole sur pendentifs, déambulatoire, transept, collatéraux et nef en berceau – la combinaison diabolique de l’architecture post-tridentine –, le détail des mots se perdait (alors que le chef et le chœur, précisément, travaillent très minutieusement cet aspect). Mais l’intention et le phrasé restaient perceptibles — c’est un peu le même phénomène que lorsque vous écoutez du chant dans une langue que vous ne maîtrisez pas : vous êtes tout de même capable de sentir si les chanteurs sentent et incarnent ou non le texte.
Instrumentation de chambre
Autre particularité de la soirée : l’orchestre était en effectif réduit : 1 vent par partie, 2 contrebasses, 4 violoncelles, 4 altos, et quand même timbalier + percussionniste.
Sans doute était-ce avant tout pour des raisons budgétaires (il s’agissait d’un orchestre constitué de professionnels, Les Singularités, et non de l’Orchestre de la Sorbonne), mais le résultat était particulièrement intéressant, avec une finesse de trait qui contraste avec les masses habituelles – et, ici et maintenant, avec le grand chœur. Je n’avais jamais vu cet effectif auparavant pour cette œuvre !
Je me suis aussi demandé, par pure curiosité, pourquoi ce n’était pas l’orchestre maison qui officiait : choix délibéré de construire chacun de leur côté un programme ambitieux ? Technicité véritablement trop élevée pour des instrumentistes amateurs, malgré la qualité habituelle de leurs concerts ?
Solistes
Le bonus, c’était le quatuor de solistes hors du commun, des gens qui de surcroît, tout en étant les meilleurs de leur catégorie, ne font pas carrière dans le grand répertoire le plus couru. Estelle Béréau, Eva Zaïcik, Artavazd Sargsyan, Mathieu Lécroart. Parmi eux, des chouchous que je suis partout (Béréau, Zaïcik, Lécroart), quel que soit le répertoire – de surcroît souvent stimulant.
Parmi les choses qui m’ont frappé :
→ l’ampleur d’Eva Zaïcik, voix plutôt de velours d’ordinaire, et très audible et présente même loin dans la nef de Saint-Roch ;
→ le creusé de Mathieu Lécroart, la voix a une profondeur et une intensité assez folle, malgré sa clarté d’élocution absolument parfaite… à mon sens de loin le meilleur baryton dramatique / baryton grave / baryton-basse du circuit, je reste interloqué de voir, alors que ces voix sont si rares et prisées, qu’il fait une grande carrière (y compris dans les grandes salles) mais plutôt dans le circuit parallèle des œuvres de niche. Il va sans dire que je me réjouis hautement de l’entendre plutôt dans Ricimer & Rodoald d’Ernelinde de Philidor, Don Diègue de la Chimène de Sacchini, Raoul de Raoul Barbe-Bleue de Grétry ou Ulysse de Bruch, auxquels il redonne vie, plutôt que dans Germont ou Scarpia où, certes, il brillerait – mais où on n’a pas autant besoin de lui. C’est en tout cas la preuve, s’il en fallait, qu’il est possible de marier une diction limpide et expressive avec une voix extrêmement saine.
Et les quatre solistes, avec des voix atypiques pour ce répertoire, étaient vraiment remarquables.
Devant la qualité des voix présentes, je voulais initialement proposer un petit développement sur le [i], et à quel point il caractérise les techniques les plus solides — un bon [i], plein et stable, non déformé, même les très grands chanteurs n’en ont pas toujours, et ce déséquilibre se sent sur d’autres parties de la voix, c’est un véritable sujet. Les traités (comme Miller, qui a été un socle de l’apprentissage du chant depuis les années 80 grâce à sa partie pratique) parlent d’ailleurs de « Donner au [i] la qualité du [a] », ce qui exprime assez bien l’idée de plénitude recherchée.
Mais j’ai craint que les chanteurs de la soirée, pourtant vraiment excellents, ne gambergent pour savoir si je parle d’eux en propre, aussi je conserve mes développements et mes exemples pour une notule à venir.
Latin mutant
Dernier émerveillement : les solistes et le chœur adoptaient une prononciation inédite du [s] intervocalique, jamais voisé — lacrimosa dies illa (prononcé « lacrimossa »), cum resurget creatura (prononcé « ressurget »). Je n’avais jamais entendu cela.
(Comme vous le voyez, aller à un concert de Calligrammes, c’est toujours une expérience singulière.)
Vous aussi vous êtes intrigués sur la raison de cette divergence ? Elle nous mène (à nouveau) sur les chemins de l’histoire vaticane. Rendez-vous dans la prochaine notule, j’ai été un peu trop bavard sur le sujet pour ne pas déséquilibrer celle-ci !
Écrit par DavidLeMarrec , dans Saison 2025-2026