Carnets sur sol

mercredi 9 avril 2025

#87 Les Pêcheurs de Perles pour quatuor seul

Initialement publié sur le site alternatif Carnets sur sol (concerts), le 9 avril 2025. Version d'origine.

Dans le cadre du Second Festival organisé par les Amis de Bizet, un concert de quatuor à cordes, bien que Bizet n'en ait jamais composé.

Programmation astucieuse : une fugue à quatre voix qu'il a écrite en 1855 pendant ses études (inédite jusqu'ici, exhumée par le musicologue Hervé Lacombe, président des Amis), des arrangements par (le pianiste) Dania Tchalik des Pêcheurs de Perles et, en complément, des mélodies Pauline Viardot sur des poèmes russes, également transcrites par Dania Tchalik. Pour finir, un véritable quatuor, de Saint-Saëns, le Second.

Si les qualités des Tchalik dans le quatuor (écrit comme tel) sont déjà documentées par le disque, le concert permettait de profiter de ces trois groupes d'inédits.

La Fugue d'étude de Bizet, écrite sur thème d'Auber, alors Directeur du Conservatoire, n'a – étrangement – pas été exécutée en entier ; il s'agit d'un exercice d'école, pas fondamentalement passionnant si l'on ne s'intéresse pas de près à la pratique du contrepoint. Mais elle documente les aptitudes techniques et le type de formation reçu par Bizet ; ses capacités contrapuntiques, lorsqu'il les convoque (dans Carmen surtout, ou bien sûr dans le fugato insolent de la Symphonie en ut), se fondent manifestement sur une étude et une maîtrise rigoureuses de la matière. 

L'autre œuvre de Bizet était en réalité un arrangement tout récent des Pêcheurs de Perles : le Prélude de l'acte I et les deux tubes majeurs de la pétition, l'air « Je crois entendre encore », le duo « C'est toi, toi qu'enfin je revois / Au fond du temple saint ». Transcription particulièrement heureuse : elle réutilise les récitatifs (accompagnés de trémolos) malgré les coupes (y compris une reprise thématique du duo), ce qui permet de replonger les pièces dans leur contexte dramatique. Le niveau instrumental du Quatuor Tchalik permet par ailleurs d'exalter le lyrisme extraordinaire de ces pages, avec une expansion presque symphonique dans cette petite salle, et une intensité émotionnelle qui submerge. Ce qui devait constituer une petite douceur, presque un clin d'œil pour servir de pont aux trois autres groupes d'œuvres, a finalement constitué le sommet de la soirée. J'aurais très fort voulu entendre un acte entier sous cette forme – pour une œuvre qui s'y prête manifestement encore plus que Don Giovanni –, pour ne pas dire l'œuvre entière, simplement chantée par le quatuor.

Dans le même esprit et par le même arrangeur, les mélodies russes de Pauline Viardot, en hommage au lieu qui accueille ce Festival, sur la commune même où mourut Bizet. La matière en est évidemment plus simple, mais son caractère lyrique séduit beaucoup sous cette forme. 

Enfin, la seule œuvre qui se prétend réellement un quatuor à cordes, le Second de Saint-Saëns. Rapprochement logique : Bizet n'est que de trois ans son cadet, les deux ont eu une présence forte sur le théâtre lyrique – certes ultérieurement pour Saint-Saëns. Par ailleurs, aspect important, le quatuor le connaît très bien, puisqu'il l'a enregistré ; c'était la seule pièce réutilisée, je pense, de tout le programme – ça n'a l'air de rien comme cela, mais c'est important pour répartir la charge de travail et pouvoir assurer un concert de haut niveau ! 
Au milieu de deux mouvements limpides qui font sentir leurs références au classicisme, écrits tôt dans sa carrière, un mouvement lent composé à la fin de sa vie, beaucoup plus sombre et méditatif, arborant des apprêts assez changeants au fil de sa progression.

Expérience particulièrement cohérente et délectable – les rêveries de Nadir au crépuscule tandis que le jour francilien s'éteint à travers les baies du grand salon de la Villa Viardot, derrière les interprètes... !

  

Pour ajouter votre commentaire, envoyez-le ici. Je le publierai à réception. (Sauf mention contraire, bien sûr.)