Carnets sur sol

mardi 12 novembre 2024

#25 Fragments de Massenet rares – Chérubin, La Grand'Tante, Dialogue nocturne…

Initialement publié sur le site alternatif Carnets sur sol (concerts), le 12 novembre 2024. Version d'origine.

Programme réjouissant de la troupe de l'Académie de l'Opéra-Comique pour son récital d'automne : tout entier consacré à Massenet, et largement au Massenet rare. Côté salon, une Suite pour quatre mains, décorative et plaisante, la mélodie Nuit d'Espagne, sorte d'archétype, et surtout le très intense Dialogue nocturne, dialogue entre une jeune femme qui a peur dans la nuit, terrifiée par l'orage qui s'annonce, et un berger qui lui fait une déclaration d'amour sans trop écouter sa plainte. Le sujet pourrait être galant ou même bouffon, mais il est traité avec une noirceur dramatique et un lyrisme particulièrement abouti, on se croirait à l'acte II de Tristan

Je passe sur les extraits de Manon, Werther et Cendrillon, car la plupart des extraits d'opéra étaient tirés des très rares Chérubin et La Grand'Tante, notamment l'amour partagé de la danseuse vedette L'Ensoleillad pour l'un, tout de craintes et de joies naïves (quoique rempli de très mauvaises attitudes et d'encore plus mauvais conseils), et pour l'autre l'arrivée du héros au château de ses ancêtres. Nullement des chefs-d'oeuvre, mais beaucoup de plaisir à entendre pour la première fois en concert ces oeuvres déjà très mal représentées au disque (une ou deux versions de Chérubin et aucune, je crois, de la Grand'Tante). 

Surtout, la présence de cinq chanteurs permet de proposer de véritables scènes d'action ou d'ensemble, ou même simplement des duos – dont la musique est immanquablement plus intéressante que les airs. 

(Je n'ai jamais bien compris l'obsession du monde de l'opéra pour les airs, qui sont en général la partie la plus faible musicalement, et en tout cas la moins intéressante dramatiquement, des œuvres dont ils sont tirés. Mais ce sera pour une autre notule.) 

J'y retrouve de jeunes chouchous, à une exception près déjà entendus plusieurs (voire de nombreuses) fois :

Fanny Soyer – dont la très belle voix, d'une aisance totale, a été arrondie ces dernières années, avec pour résultat une diction qui s'est beaucoup relâchée, certains profs devront payer pour cette forfaiture. Elle est finalement bien plus à son avantage en Chevrette, la soubrette de La Grand'Tante, où elle s'autorise des mixtes de poitrine qui permettent de retrouver un naturel et un impact sonore plus direct, moins sfumato

Michèle Bréant – voyelles assez ouvertes qui lui procurent une émission de faible impédance et très claire, une diction parfaite, toujours un plaisir. On entend un peu de souffle dans le timbre, mais la réserve est vénielle.

Léontine Maridat-Zimmerlin a un timbre peu distinctif, mais un tempérament immédiatement perceptible, une capacité à incarner dans l'instant (et une projection très réelle) qui lui confèrent une autorité indéniable dans toute la diversité des rôles abordés.

Flore Royer, récemment admirée dans L'Ombre de Flotow, où elle campait (avec un timbre qui sonne pourtant âgé, à surveiller) avec beaucoup de naturel un rôle assez riche de jeune fille idéaliste fuyant et retrouvant un souvenir fatal.

Vincent Guérin, un oiseau rare, un ténor lyrique grand format, avec du métal qui lui assure d'être entendu, mais aussi beaucoup de douceur. Aucune constriction dans l'aigu, ce qui est rare dans sa catégorie, tout paraît soutenu et timbré également, sans effort, versant à flot un lyrisme ininterrompu. Très impressionnant (même s'il n'a pas chanté l'air de Werther annoncé), sans doute promis à un très bel avenir vu la rareté de ce type d'instrument. (J'ai songé à un avenir à la Borras, avec des caractéristiques assez différentes.) 

¶ Enfin et surtout, les pianistes, Ayano Kamei et Flore-Élise Capelier, sont d'une précision et d'une expressivité impressionnantes. La netteté des traits et des attaques, la diversité des textures selon les moments et les évocations orchestrales, le jeu plus ou moins clair ou enveloppé m'ont tout particulièrement ébloui chez Flore-Élise Capelier, dont j'avais déjà un excellent souvenir au CNSM, mais qui a décidément connu la meilleure forme de maturité depuis !

Formidable concept que ce concert Massenet cohérent et peu entendu, et réalisation merveilleuse, pour mettre en lumière des artistes particulièrement marquants !

Oh, la (pas si) jolie allégorie !

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