De Mours à Presles – La promenade postlaborante et les dangers
Initialement publié sur le site alternatif Carnets sur sol (boueux), le 14 octobre 2024. Version d'origine.

Je me prépare à publier par ailleurs une notule qui fait l'éloge de l'aventure de proximité… je n'en demandais pas autant ! 😵
Ce soir c'est vendredi : la semaine de travail s'achève pour mon day job, et, quoique je l'adore, je me récompense de la fin de cette intense semaine par une course au couchant. En partant à 17h, il me reste 2h30 de jour, suffisant pour une belle promenade où je commencerai à traiter les dossiers emportés pour le week-end !
Dans quelques semaines, ce luxe invraisemblable ne sera plus possible, le passage vers l'heure d'hiver va achever sans ménagement toutes les velléités de vie pastorale posttrépaliative.
Descente du train à Nointel, ma meilleure solution pour une course au couchant réussie à la mi-saison ! Mais j'ai déjà rendu visite il y a quelques jours à ses remparts, à ses châteaux, à son obélisque, à sa crête orientée plein Ouest. Ce soir, je prends la direction inverse.



Je me tourne vers Mours au Nord-Ouest, pour effacer le souvenir cuisant d'une (unique) promenade où je me retrouvai bloqué entre l'A16 et le promontoire de l'antenne relais.

Je vise le chemin de halage jusqu'à L'Isle-Adam, 5 km en 2h30 – sachant que j'aime marcher au pas, à 2,5 km/h plutôt qu'à 5, et qu'on a si vite passé trois quart d'heure dans la première église ouverte venue, c'est à la vérité une marge plus raisonnable qu'extravagante. Toutefois mon intuition va en décider autrement.

En cette fin de journée, pour ceux qui voudraient ensuite me prendre pour un casse-cou, je vise un chemin court (5 km, donc), constitué essentiellement de routes bitumées et de chemins carrossables pour vélos, intégralement à partir de sentiers balisés. Je n'ai pas envie de me battre contre la boue et la végétation envahissante, de surveiller mes pas alors que je dois un peu travailler (je reparlerai dans une autre notule de mes marches travaillées), de faire maint aller-retour à cause de sentiers abandonnés ou inexploitables. Ce soir, je suis à proximité de mon day job, et c'est vraiment le choix de la sécurité et du moindre effort, simplement le plaisir d'une marche lente loin de la rumeur du monde, sans enjeux techniques, uniquement dévolue au culte du soleil invaincu.

Vous pouvez en juger, rien d'excentrique. Que du sentier FFR, du plat, sur du bitume ou du gravier. Rien ne peut m'arriver.
Rien ? Ne connaissez-vous pas la règle d'or de la promenade ? Là où il y a peu d'humains, il y a beaucoup de surprises.
Mais nous verrons.
J'avoue que pour cette fois, je me faisais si peu de souci que je commençais déjà à débattre en moi-même de la pertinence d'attendre jusqu'au couchant, alors que je serais peut-être en 1h30 à la gare, et que les trains du retour ne sont pas si fréquents.

Le chemin de Mours
Après la petite départementale (un peu désagréablement fréquentée à l'heure de la débauche), arrivé à l'entrée de Mours, je découvre son église (et salle de catéchisme) assez atypique, en regard de la chapelle néogothique des Frères Blancs – missionnaires d'Afrique, qui marquent à l'entrée de leur magnifique jardin en capitales PROPRIÉTÉ PRIVÉE, ils ont trop cru ils étaient à Grandmont.


(Pour ceux qui n'ont pas la référence, la règle de Grandmont voyait d'un très mauvais œil l'acceptation d'hommes étrangers au couvent et décourageait, voire interdisait l'accueil des voyageurs et des mendiants. Des sauvages.)

Puis je m'engage en arc de cercle sur les franges de la ville, le long du ru de Presles qui la ceinture par le Sud.

Jusqu'à déboucher sur une ferme magnifique, la Ferme du Moulin, quelque part entre le bâtiment agricole postmédiéval et le manoir XVIIIe.


Les propriétaires viennent de rentrer et l'une d'entre eux, sortant pour la promenade du soir me dépasse même sur le chemin, avec ses deux chiens. (Je ne l'ai jamais revue, je ne sais pas trop par où elle a bouclé.)
(Et je ne dirai jamais où j'ai mis les corps, évidemment.)

Le carrefour de ma vie, che la diritta via era smarrita
C'est ici que ma résolution change : deux chemins, et il y a la possibilité de prendre, plutôt que celui des bords de l'Oise, qui sera tout à fait beau et accessible en hiver, le chemin du Sud, baigné de lumière, qui frôle un bras de forêt, et me fait aboutir sur les hauteurs des contreforts de Presles, en parfaite exposition pour le couchant à venir.
Je connais bien Presles, je m'y promène souvent, mais jamais de ce côté-là, et il faut en profiter pour quelques mois, si je veux de la végétation en forêt. Surtout, ce chemin dans les champs inondé de la lumière de l'heure dorée submerge tous mes raisonnements : je veux aller par là.

À quoi tient l'existence, quelquefois.

Jusqu'ici, tout va bien. Je profite intensément des monts familiers que l'astre du jour couronne de reflets dorés. (Ici, mon flanc préféré de la forêt de Carnelle.)

Je pénètre dans la forêt. Dans le cas le plus critique, vu le chemin pris, je marcherai dans la boue sur cent mètres avant de retrouver les champs, et quand bien même le sentier serait résolument liquide, je peux très facilement faire demi-tour et reprendre le chemin de L'Isle-Adam en allongeant mon parcours de 500m maximum.
Croyais-je.
J'aperçois bien la possibilité de contourner le bois, mais il faut se plonger dans les champs de maïs, où je vois briller à l'infini, comme l'eau des mirages, les toiles des épeires, et probablement encore couverts de pesticides – je n'ai pas l'humeur aventureuse ce soir, je prends le sentier balisé, je veux que tout se passe bien et sans effort !

J'ai vu la fermière-châtelaine y pénétrer depuis assez longtemps, c'est bon signe, elle sait que le terrain est praticable.

Bras de forêt impressionnant : des trembles et des frênes, de taille gigantesque, montant aussi haut que des chênes ; les plus grands que j'aie vus !


Le circuit est court, mais il faut être un peu acrobate : il n'y avait que des troncs déchirés.

Suspendus au-dessus du sentier.

Mais je n'aurai qu'à le franchir une fois – je me blâme déjà de m'être arrêté un instant pour les photos, repensant aux récits d'alpinistes imprudents qui ralentissent sous les séracs –, et me voici bientôt sur la suite du chemin, la forêt était praticable, me voilà tiré d'affaire.

Le nuage magique
Le chemin ne semble pas être autre chose qu'une frontière de champ, et je suis sorti en décalé de quelques mètres de la suite, mais le sol est raisonnablement ferme, c'est vraiment parfait, je vais arriver en avance sur la crête de Presles et pouvoir chercher le meilleur point d'observation pour le couchant ! Je m'engage sur le chemin tout réjoui de mon bon arbitrage à la fourche de la Ferme du Moulin.
Un dernier regard à travers les frondaisons avant de me jeter dans le champ qui borde tout le sentier forestier.
Attendez, vous l'avez vu ?

Regardez mieux, je vous dis que je l'ai vu.

Que je l'ai VU.

Le pire cauchemar du randonneur – après les tiques et les départementales de nuit sans bas-côté –, l'épandage de pesticides, le long d'un sentier qui est le seul chemin !
Le sentier se poursuit tout en longueur du champ, long mais étroit, où se produit le traitement : je serai totalement à découvert et quasiment trempé. J'ai déjà vécu, il n'y a pas si longtemps, la scène de North by Northwest à courir poursuivi par un tracteur qui répandait ses produits mortels, et n'avait pas la moindre intention de s'arrêter, tandis que je parcourais un chemin cartographié qui utilisait une servitude sur son terrain.
Et je n'en garde qu'un souvenir mitigé, l'aspect épique de l'histoire à raconter n'ayant que médiocrement compensé le sentiment d'avoir été injustement piégé.

En somme : même en courant, je serai douché – et cancerogénéifié. Il faut rebrousser chemin. Repasser sous les troncs croulants. Et trouver un chemin alternatif.
Le champ maudit
Il est un peu tard à présent pour prendre la route de L'Isle-Adam et avoir le dernier train, ou du moins ne pas faire une grosse partie du trajet dans la nuit complète.
Vous me voyez venir. Et moi aussi, je me vois (tristement) venir.
Vous vous souvenez des maïs trop boueux, trop arachnés, et bons pour des goujats ?
Eh bien, je suis dedans.
Pendant 500 laborieux mètres, hors de tout sentier. Promenade tranquille tu parles.



Le pont de l'Épée
Ce n'est pas fini.
Une route est cartographiée. Je vous accorde qu'elle ressemble à une route privée, mais quel obstacle peut-il y avoir, pour une route agricole qui donne sur un champ ? Je veux surtout éviter de faire à nouveau demi-tour.

Eh bien, il y a un immense taillis très épais et saturé d'orties, pour commencer, qui donne sur un pont de fortune, et manifestement sur une entrée privée peut-être gardée par un portail. Mais enfin, je ne fais que passer, pour contourner l'épandage, possiblement de ce même agriculteur, sur un sentier balisé. On ne me verra pas, ou on n'aura pas le temps d'en être incommodé.

Titubant entre orties et pièges de boue dissimulés, je traverse (lentement et) bravement le fourré et me retrouve face à ce pont branlant, qui n'est franchement pas la pire chose qu'il m'ait été donné de franchir. M'y voilà, presque, si jamais il n'y a pas de clôture, mais enfin, la bâtisse principale est déjà clôturée, à quoi bon mettre un portail pour défendre une segment de bitume qui ne va nulle part ? J'ai bon espoir, tout en me préparant mentalement à rebrousser chemin, si jamais.
Me voilà sur l'autre rive, et déjà je m'apprête à bondir de l'autre côté du tas de sable pour ne pas m'y trop enfoncer, tout en surveillant du coin de l'oeil un éventuel outil oublié, toute sorte de danger que je n'aurais pas prévu : je ne suis pas en terrain connu – et je me rappelle vivement des pièges à renard de la forêt de Mantes (je vous raconterai cette histoire une autre fois).
J'ai déjà pris mon élan lorsque je distingue, dans l'ombre, des fragments de clôture. Un simple fil pour défendre un terrain, cela n'est pas naturel. Et, de fait, le clac-clac caractéristique m'avertir de la nature de la défense sur laquelle j'ai failli trébucher.

Probablement conçu pour défendre le banc de sable contre l'ébattement des suidés, ce ne serait rien à franchir... si je ne portais mon pantalon de travail, trop serré pour réellement écarter les jambes avec la même amplitude que Roberto Alagna, et si le sol d'arrivée n'était en dévers, et d'une densité siliceuse inconnue, pouvant facilement m'amener, dans ce contexte défavorable, à m'affaler pleinement sur les dangers mêmes que je cherchais à prévenir.
Le narrateur songera, à ce moment précis de son récit, à souligner combien les intentions de notre héros étaient pures, son parcours minutieusement prévu, ses aspirations raisonnables ; et combien, surtout, il serait injuste que vous, public, le jugiez comme un insensé, un casse-cou, une tête légère. Pensez-y bien, narrateurs, pour l'amour de la justice et de la vérité dans votre récit.
Mais pour l'heure notre héros, fort peu héros en ce moment, se concentre sur la trajectoire musculaire qu'il doit suivre pour triompher des épreuves – et, disons-le tout net, de la mort. Une si petite clôture qui ne dépasse qu'à peine le genou (dévers aidant), vaut-elle un piteux retour complet, promettant de réaffronter tant de dangers ?
(Vous vous souvenez peut-être de méditations sur le sujet, lors de mon séjour auprès d'Arthus.)
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Vous le savez, à ce moment je ne puis guère vous offrir de climax satisfaisant. Que je passe brillamment ou que je récolte une châtaigne, je vois bien à vos sourcils levés, vous les promeneurs des cités et les randonneurs de circuits touristiques, ne serez pas très impressionnés. Restez tout de même, car vous verrez que notre héros fera tout pour vous contenter, en risquant sa vie – plus sérieusement cette fois – dans un environnement supposément urbain et contrôlé.
Sachez donc simplement, lecteur goguenard, que je suis passé. Sans ridicule, sans encombre, sans électrification. Simplement passé, sans doute grâce à la grave anticipation du chemin, au temps passé en méditation sur la posture à adopter avant et après le saut, et surtout aux pensées adressées au savoureux récit que je pourrais faire de mes mésaventures, récit qui seul pourra opérer la catharsis de toutes les passions tristes de mon âme.
(Ou bien j'exagère un peu, au fond vous ne pourrez jamais le savoir.)

Derrière cette piste, mi-friche forestière, mi-zone industrielle miniature, je, ou plutôt notre héros, déboule sans préavis dans un univers parallèle.

Carnets sur sol à Dubaï
À ma droite, le gazon impeccable et les vallons savamment étudiés d'un terrain de golf, à ma gauche une terrasse sur laquelle défilent des hommes en tenues de cocktail et des femmes dans des robes fourreau dont l'élégance étudiée me paraît rappeler les séances des célèbres sociétés littéraires doubaïotes, où l'austérité le dispute au bon goût.

(Toute remarque vestimentaire émanant de moi ne peut de toute façon susciter qu'un vaste éclat de rire, pour qui me connaît.)
Je suis passé sans délai du statut d'admirable chevalier, solitaire et héroïque, à triompher des ponts branlants et des fortifications aux pièges mortels, au vagabond vaguement clochardisé qui jette un œil perplexe sur ces mondes inconnus où l'argent échappe à la norme commune, un pauvre hère suant dont l'apparence doit jeter, au cœur des plus décents des nababs, cette confusion un peu honteuse qui rappelle la vérité de l'état du monde. J'étais vraisemblablement pour eux l'équivalent du toxicomane du métro, qui convoque importunément, dans l'instant où vous riez de bon cœur avec vos amis, la permanence de la misère humaine.
Comme les golfs sont toujours ouverts, je me suis promené là où il n'y avait personne… et c'est toujours quelque chose, un golf pendant l'heure dorée !

À la fois chemin le plus court, le plus intéressant et le plus sûr (pour éviter la départementale au trottoir très étroit), je m'engage derrière le portail pour atteindre le village de Prérolles, en périphérie de Presles, sans détour superflu, chemin mal débroussaillé ni départementale menaçante – tout en conservant un regard attentif sur les portails, afin de ne pas demeurer enserré dans ce (certes charmant) lieu pour la nuit – j'ai déjà eu mon compte de surprises pour la soirée !
Petite pause derrière le cimetière de Prérolles pour marquer la fin de mon calvaire (et ne pas perdre tout à fait la tête) ; dernières vues du couchant dans les clairières du plateau qui domine Presles, dernière grille châtelaine ; c'est le retour.






Pas si vite. C'est évidemment le soir où une panne exceptionnelle de matériel cloue mon train à quai pour 1h30 – heureusement en gare de Sarcelles, où il existe des alternatives via ces créatures maléfiques que son les bus. Même si décidément l'univers entier m'oublie, il n'est pas écrit que je doive ici passer ma vie.

J'avais promis un épisode où je risquais ma vie, et je n'ai pas menti, dans la mesure où je pensais sincèrement à un épisode… qui, après vérification, appartenait à une balade ultérieure ! Je ne l'en ai pas retiré, il est vrai, car ce qui est dit ne peut être repris je trouvais mon annonce stylée. Vous avez le droit de me traiter d'escroc – mais d'escroc sincère, car l'erreur était involontaire, la faute avouée, et l'intention de narrer l'aventure bien réelle. Je vous la réserve pour une une fois prochaine. (Multipliant par ce procédé les manières déloyales de vous tenir fidèles.)
En tout état de cause, la grande leçon à tirer de cette soirée et de ce récit serait clairement : ne pensez jamais, lorsque vous vous engagez hors des zones densément peuplées et des circuits touristiques éprouvés, qu'une balade soit sans surprise. Cela arrive rarement. Vous rencontrerez toujours le petit chemin cartographié et balisé mais plus débroussaillé depuis six mois, qui vous impose de rebrousser chemin et de retraverser toutes les difficultés que vous espériez ne jamais revivre, juste assez longuement pour vous faire rater votre train, le piège boueux imprévisible après une semaine de temps sec, la zone privatisée qui n'était pas clairement cartographiée, etc.
Il ne faut pas le vivre comme une avanie – sans quoi il vaut mieux se contenter des jardins publics –, mais simplement accepter que l'irrégularité de l'entretien est proportionnel à la densité en habitants ; on ne peut chercher la campagne et la solitude tout en disposant des infrastructures de la ville, c'est bien naturel. Et, le cas échéant, avoir réfléchi sur sa doctrine (rebrousser chemin quitte à rater un peu sa balade, ou se lancer à l'aventure quitte à donner u peu plus de sa personne qu'il n'était prévu). Tout cela épargne des frustrations et des incompréhensions. Changer ses désirs plutôt que l'ordre du monde.
Au demeurant, je me dois de préciser que mes balades avec binômes, en général sur des zones partiellement connues, ou prenant toutes les précautions de sentiers de repli en cas de mauvaise surprise, enchaînent rarement les déconvenues, bien au contraire. N'ayez pas peur de vous lancer à l'assaut de n'importe quel sentier balisé (la plupart du temps bien entretenus) simplement à la force d'un tableau des départs en gare et d'une carte IGN, c'est tout à fait accessible et en réalité très simple à réaliser, une fois qu'on a accepté qu'on ne pouvait que rarement se tenir complètement au circuit initialement prévu. Et en cas de panne de train, en Île-de-France, les alternatives existent dans la plupart des secteurs !
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L'autre impression qui s'est imprégnée en moi durant cette promenade plus exigeante qu'envisagée, c'est l'espèce de foi dans la vie qu'il faut pour lancer toute activité qui n'est pas strictement familière. Accepter, à un moment donné, que notre volonté est peu de chose face à l'innombrable constellation de paramètres de la réalité qui nous entoure. Ai-je déjà cité Descartes dans cette notule pour faire le malin, ou dois-je recommencer ?
Écrit par DavidLeMarrec , dans Carnets sur sol (boueux)