#14 Autolied : Ulrich Messthaler, baryton-pianiste (Villa Viardot)
Initialement publié sur le site alternatif Carnets sur sol (concerts), le 8 octobre 2024. Version d'origine.

Chanter en s'accompagnant, l'art perdu
La pratique paraît naturelle, et fut amplement pratiquée par les compositeurs, ainsi que par les amateurs des salons ; pourtant, malgré le nombre invraisemblable d'excellents pianistes, de chanteurs qui savent jouer du piano, de pianistes qui sont capables de chatonner... l'exercice est très rarement effectué.
Pour l'avoir pratiqué, il offre pourtant une souplesse expressive sans pareille, le piano épousant parfaitement, sans effort de conscience comme lors d'un duo, les moindres inflexions, du chant. Alors, pourquoi si peu, alors que ce n'est pas impossible.
Il faudrait interroger les principaux intéressés – quelqu'un l'a forcément fait quelque part, mais j'ignore où –, mais en attendant, voici toujours mon retour d'expérience : le chant et la piano obéissent à des logiques musculaires très différentes et, pour tout dire, antagoniques.
Le chant demande une forme de détente tonique, où il faut à la fois être relâché dans l'ensemble, et gainé sur les muscles du soutien respiratoire ; à l'inverse le piano réclame un contrôle plus minutieux, une souplesse très cadrée. On le comprend assez bien intuitivement : pour chanter sans émettre des sons de souffrance, il faut que les conduits du souffle restent ouverts, tandis que pour jouer décemment du piano, s'il est bon d'être globalement détendu, il faut tout de même une forme de vigilance précise au bout des doigts.
Il est assez délicat de conjuguer les deux. Par ailleurs l'attention étant nécessairement partagé, on perd en présence dans l'incarnation ou à l'inverse en précision dans l'accompagnement. C'est encore plus vrai lorsque se présentent des difficultés au chant ou au piano, l'un des deux s'éclipse dans notre esprit et passe en tâche de fond ; cela n'empêche pas du tout sa réalisation, mais ne permet pas le même degré de finesse dans les phrasés. Chez des professionnels qui recherchent la perfection, on peut comprendre que l'exercice n'aille pas de soi.

Ulrich Messthaler
Notre héros du jour figure parmi les rares chanteurs professionnels, non pas à s'approprier cet exercice (vous trouverez quantité de vidéos de chanteurs de haut niveau qui s'accompagnent merveilleusement bien), mais à l'assumer, avec ses limites éventuelles, en public.
J'ai ainsi éprouvé qu'Ulrich Messthaler trouve un excellent équilibre entre la nature de sa voix (ses possibilités et comme ses limites), les contraintes du chant et celles du piano.
Situé assez loin du piano pour se laisser de l'espace, assis sur un coussin en dévers (sans doute pour conserver la colonne d'air droite), il navigue entre le chant lyrique et le parlé-chanté, comme s'il racontait ces lieder sans façon, à la manière dont un amateur des salons lirait une musique nouvelle pour ses amis, ou reproduirait une chanson qu'il a entendue. Pas d'enjeu de sonner très large, très opéra, dans un salon d'une cinquantaine de personnes au maximum.
Jouant avec les zones de confort de sa voix, il n'hésite pas à basculer en mécanisme léger lorsque l'émission en pleine voix deviendrait trop lourde ou trop formelle, composant à juste titre avec les contraintes de son propre instrument vocal.
Je suis frappé, au demeurant, par la façon dont il exploite les possibilités de l'exercice en variant sans cesse le tempo au gré de sa déclamation, le piano le suivant sans retard, bien évidemment.
Il y a vraiment là une singularité dans ce format, qui ne ressemble pas à un tour de force où un musicien joue de deux instruments, mais plutôt à une autre forme musicale, dans l'esprit de ces chanteurs – folkloriques ou amplifiés – qui s'accompagnent à la guitare ou aux percussions, parfois à haut niveau.

Programme en résonance
Le programme était lui aussi d'une grande intelligence : le concert était organisé par Les Amis de Georges Bizet (qui ont oeuvré pour la sauvegarde de la Villa Viardot, désormais restaurée avec les sous du loto-patrimoine), pour le festival d'automne autour de Pauline Viardot (c'est celui du printemps qui est organisé autour de Bizet). Cette année, le thème était Pauline Viardot à Baden-Baden (les Viardot, républicains convaincus, ont fui après le coup d'État de Louis-Napoléon Bonaparte), et l'instrument, mis à disposition par La Nouvelle Athènes, était un Streicher (facteur autrichien) de 1854.
L'idée était de mettre en valeur des compositeur qui ont aussi séjourné dans ces années à Baden-Baden (voire fréquenté les Viardot, comme Clara Wieck-Schumann), et en particulier Loewe, grande figure de la composition vocale (pas seulement du lied, il a commis aussi des opéras, et quantité d'oratorios extraordinaires, comme Gutenberg ou Jan Hus – le second existe au disque), qui s'auto-accompagnait en récital... notamment dans le salon de Streicher à Vienne ! Vraiment une vaste boucle.
Au programme donc, des lieder, principalement de Schumann, Wieck-Schumann, Loewe, plus une mélodie de Viardot, une de Hahn, un lied de Liszt.
Vraiment une proposition singulière, qu'on aimerait voir plus répandue – ce limite en outre les coûts et la logistique, je pense. Et pour du lied ou de la mélodie, l'exercice entre parfaitement dans l'esprit !

Écrit par DavidLeMarrec , dans Carnets sur sol (concerts)
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<p>Merci David Le Marrec ! Très bonne explication des enjeux techniques et physiques de chanter en s'accompagnant au piano !!!</p>
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<p>Sylvie Brély</p>
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