Carnets sur sol

dimanche 6 octobre 2024

#12 Chostakovitch 10 par Vienne & Gatti – pourquoi on n'aime pas un concert ?

Initialement publié sur le site alternatif Carnets sur sol (concerts), le 6 octobre 2024. Version d'origine.

Il est rare que je sorte mécontent ou simplement indifférent d'un concert – et je ne m'attendais pas à ce que cela advienne avec une oeuvre que j'aime et un orchestre de grande classe (qui m'avait beaucoup impressionné dans Dvořák avec Hrůša, qui a sa réputation magicien).

Il n'est cela dit pas totalement illogique que ce soit ce concert où je l'ai ressenti : d'une part, j'avais renoncé au programme de choeurs allemands à la sauce tsigane, au théâtre d'Herblay, pour le plaisir de croiser, pendant ce concert davantage mainstream au Théâtre des Champs-Élysées, des amis concertivores avec lesquels les occasions sont devenues plus rares ; d'autre part, les concerts les plus susceptibles de décevoir sont ceux où l'on compte sur une interprétation, même lorsqu'on ne sombre pas dans le danger mortel des écoutes comparées. En effet, découvrir une œuvre ou l'entendre pour la première fois en salle reste toujours un grand frisson, ou, si l'on est déçu, une expérience, un fragment de savoir ; on ne peut pas perdre son temps. Si l'on espère une interprétation singulière, exceptionnelle, ou simplement à notre goût (je ne visais pas plus haut), il est facile d'être déçu. Je pensais avoir mis les meilleures probabilités de mon côté, mais, de temps à autre, en dépit d'un choix minutieux, on peut être déçu.

Le Théâtre des Champs-Elysées n'était pas totalement rempli – les achats de dernière minute et les replacements ont permis de conserver l'illusion d'un théâtre complètement vendu, mais il restait en réalité pas mal de sièges vacants isolés un peu partout – l'absence de concerto avec soliste vedette, les oeuvres moins courues (moins dans le répertoire naturel du Philharmonique de Vienne, aussi), et, pour ce qui est de Chostakovitch, souvent donnée à la Philharmonie ces dernières saisons, y ont sans nul doute contribué. 

Première partie : Stravinski, Apollon musagète

Premier obstacle pour moi : le répertoire. J'ai commencé par médire d'Apollon Musagète auprès de mes compères, du néoclassicisme sinistre, qui ne se permet pas la recherche harmonique des néoclassiques français, et qui ne cherche pas non plus le pastiche réjouissant – l'équivalent serait plutôt la Première Symphonie de Prokofiev, sans les couleurs (cordes seules) et sans l'esprit. Et le résultat se rapprocherait de ces exécutions de Monteverdi du début du XXe siècle, par d'immenses orchestres à cordes en tempérament égal – et lentissimes. 

Je craignais d'avoir exagéré par la déformation des souvenirs et pour le plaisir coupable de l'épigramme, cependant l'écoute se révèle encore pire que dans mon souvenir : je n'avais jamais perçu ce petit côté américain, une sorte d'Appalachian Spring délavé. J'ai du mal à rester concentré au bout de dix minutes, et je laisse de guerre lasse mon esprit divaguer, tant je ne trouve aucune beauté à laquelle m'accrocher (alors que la partition n'est pas si simple qu'elle le laisse paraître). Peut-être qu'avec la danse, malgré l'ennui absolu de l'argument (Apollon danse avec les muses), il y a quelque chose d'un peu moins morne à en tirer.

Pour ne rien arranger, Gatti fait jouer ça avec un sérieux épiscopal, pas d'esquisses de danse, de rebonds, de jeux ; on dirait qu'il veut en tirer l'émotion des Variations Tallis de Vaughan Williams ou du final de la Neuvième de Mahler, en s'effaçant derrière la musique. De surcroît, tout n'est pas propre (le début est très décalé pendant la première minute) et les musiciens, au fond de leur chaise, ne semblent pas très investis.  

J'ai rarement été témoin d'un public aussi tiède pour un concert d'orchestre invité prestigieux, on sentait que la politesse était là, mais que le plaisir n'avait pas été au rendez-vous.

Seconde partie : Chostakovitch, Symphonie n°10

La seconde partie promettait davantage : la Dixième est l'une des rares symphonies de Chostakovitch que j'aime, elle conserve les qualités d'intensité des symphonies "sérieuses" sans s'obstiner dans des ostinati lassants ou des collages difficilement lisibles. Les thèmes sont très identifiables, plus séduisants que la moyenne, le discours implacable. 

(Pour ceux qui s'interrogeraient, hors la 10, j'aime surtout la 5, dans une moindre mesure les 1,4,14, et pas beaucoup les autres. Pure inclination personnelle, je n'en tire aucune conclusion sur les qualités intrinsèques de ces œuvres.)

J'avais déjà remarqué, cependant, après mon épiphanie en concert (grand impact physique, discours cohérent et accessibles), ma lassitude lors des itérations suivantes, que j'avais associées à l'interprétation. J'avais alors remarqué, à la défaveur d'une intensité moindre, ce qui me frustrait tant dans les symphonies de Chostakovitch : l'auditeur ne reçoit qu'une information à la fois. Autrement dit, une des grandes singularités de l'art musical, à savoir la simultanéité de stimulations mélodiques et rythmiques multiples, disparaît au profit de solos sans accompagnement ou de tutti en unissons ; au delà de ce constat, dans cette Dixième, Chosta nous propose soit une information mélodique, soit une information rythmique, rarement les deux simultanément. À ce titre, il ne reste plus beaucoup de plaisir additionnel à l'entendre en salle,  impact physique excepté. (C'est moins le cas, je trouve, pour les 4 & 5, bien plus touffues. Mais très vrai pour la terrible 15.)

Simultanément, la culture des Viennois et les choix de Gatti me privaient d'à peu près tout ce qui fait le sel de ce langage : joué très régulièrement et poliment, régulier comme un ploum-ploum verdien (j'ai même pensé quelquefois à J. Strauß…), des couleurs parfaitement régulières, il ne reste plus rien de l'esprit de cette musique, conçue pour la démesure, le hurlement, le dégingandé. On perçoit déjà cet écart lorsqu'on en revient aux versions soviétiques (rien que le grain des cordes, très intense, comme si les musiciens étaient à bout), mais ici, même les accentuations de danse ou de chansons populaires sont gommées (pourtant, dans le III, avec sa mélodie compréhensible imprévisible, multipliant les sorties de route, l'œuvre s'y prête !), comme si le seul enjeu était de tout bien mettre en place au métronome (ce qui n'a pas empêché un terrible décalage à cause d'un geste flou de Gatti en début de mouvement).

Nouvelle conque

Le grand point positif de la soirée.

Le cadre de scène du TCE a été changé… et c'est pour le meilleur : l'acoustique demeure toujours aussi nette, mais la possibilité d'espacer les panneaux (très beaux, d'ailleurs, on dirait un fond de scène pour figurer de petites maisons anciennes dans une comédie de Goldoni…) évite complètement la saturation sonore qui était jusqu'ici la norme dans cette salle pour les grands formats orchestraux.

Bien ouéje TCE !

Bilan

Donc une œuvre dont je sens les limites, dont on a vidé toute la saveur et tout le mystère… j'ai passé un bon moment pendant le court scherzo dont le dynamisme demeuré, pour le reste, j'ai un peu laissé le temps filer, sans déplaisir (évidemment !) mais sans grande passion.

Même le bis (Danse hongroise n°5 de Brahms) m'a plutôt déplu, avec ses effets de ralentissement-accélération poussés à leur maximum et disloquant la musique. (Et, sans doute par contraste avec Chosta, l'orchestre sonnait très opaque.)

Dans ce contexte, je n'ai même pas été particulièrement impressionné par le son (très beaux solos de basson très pénétrants et suraigus trillés magnifiquement timbrés des violons, certes) ni par la maîtrise technique de l'orchestre.

Une leçon de plus sur les risques d'aller au concert pour entendre une interprétation marquante. Ce peut être un risque très limité pour un répertoire déjà pratiqué en petit groupe par son chanteur préféré ou un quatuor chouchou (moins de variables au sein d'une tournée avec les mêmes musiciens), mais pour une soirée d'orchestre avec un chef invité, ou une production d'opéra, c'est toujours un pari, et le risque d'être déçu – car on n'aura même pas découvert une œuvre, on sait juste qu'on a déjà entendu mieux.

Certains camarades ont réussi à surmonter ces conditions pour tout de même se régaler de réentendre Chosta 10 (je salue leurs capacités de concentration), et de découvrir Apollon musagète (je loue leur ouverture d'esprit).

La déception est rare, vu la qualité de l'offre (et la présélection sévère que j'opère), mais elle advient, et il n'est pas inintéressant, plutôt que de médire des interprètes, de s'interroger sur les processus de spectateur qui peuvent conduire à nous piéger nous-mêmes.

1 portamento

Jacques Saury — 7 octobre 2024

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<p>D'accord avec vous pour les 10 &amp; 5 de Chosta. Vous vous rattrapez en citant la 15 et omettez tout de même le kholossal monument qu'est la 11.<br><br>Après ça, donner en bis une danse hongroise de Brahms est totalement incongru. Musicalement, ça n'a pas de sens. Mais les Wiener font toujours des bis de ce genre ou des valses. C'est un peu dommage après des programmes comme celui-là</p>
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