#4 Trios d'Arenski, Rachmaninov, Weinberg au Château de Sceaux
Initialement publié sur le site alternatif Carnets sur sol (concerts), le 16 septembre 2024. Version d'origine.
Concert sur sol n°4.
Samedi 14 septembre 2024.

L'Orangerie étant encore occupée par la queue de comète des festivités olympiques, le Festival de l'Orangerie doit se tenir dans d'autres lieux voisins, ce qui nous vaut notamment ce concert exceptionnel dans le Grand Salon du Château de Sceaux, ouvert au public en tant que musée, mais pas, à ma connaissance, en tant que lieu de concert.

L'expérience est, déjà, en soi, mémoire : depuis les fenêtres du Grand Salon, face au public, on voit le jour mourir dans les jardins au fil du concert, et en cette saison, le concert de 20h permet de profiter successivement de l'heure dorée, des couleurs du crépuscule, des dernières lueurs, de l'intimité de la nuit totale.

Les ciels du jour étaient en outre particulièrement remarquables, très clairs et rehaussés de nuages, se parant simultanément d'oranges, de roses, de bleus clairs et profonds, de verts bleutés, de bleus violacés. Un spectacle dans le spectacle au parmi les jardins à la française, accessible par la lucarne derrière les interprètes.

L'acoustique aussi se révèle idéale (petite jauge, 80 places au lieu des 400 de l'Orangerie, tout en bois, proximité maximale avec les musiciens, tout ça se sent). Je pouvais toucher le violoniste en étendant le bras, ou lui fracasser le tibia de mon talon sans me lever (s'il jouait mal), pour situer le degré de proximité.

Et cela change tout à l'expérience : le grain des instruments, la présence physique des artistes permettent une immersion encore plus forte. J'aime beaucoup l'Orangerie, mais le château est encore le degré de luxe au-dessus. (En revanche, niveau contraintes logistiques et recettes de billetterie, qu'il faut diviser par 5, ce n'est clairement pas la même histoire – on comprend pourquoi ce n'est pas une habitude régulière. Mais un concert de prestige une fois par saison dans le lieu, je ne serais pas contre !)

Le plaisir de jouer au soleil, dans un beau jardin était particulièrement délectable ; pour autant la motivation première provenait du répertoire plutôt original, et surtout de la qualité des oeuvres. Si le généreux Trio (n°1) Elégiaque de Rachmaninov, d'un lyrisme ininterrompu, est largement représenté au disque et au concert (il est de surcroît commode, en un seul mouvement, court et insérable dans beaucoup d'autres programmes), les deux autres oeuvres sont moins courues, même si leurs compositeurs deviennent de plus en plus prisés des interprètes d'aujourd'hui.

D'Arenski, le Trio n°1 est en tout cas l'œuvre qui s'impose au concert en Francilie depuis quelques années, défendu par quelques trios constitués (dont le Trio Zeliha, qui l'a enregistré). Et pour cause ! Si l'on désire une pièce susceptible de plaire aux mélomanes néophytes, voilà bien un solide premier choix : dans le cadre d'une forme traditionnelle (forme sonate initiale, scherzo à un seul trio, forme lied du mouvement lent…) et très lisible (les développements n'y sont pas complexes, et les thèmes très identifiables), c'est une concaténation assez vertigineuses de mélodies totalement irrésistibles. Thèmes comme ponts, la moindre transition est immédiatement mémorable, dans une ambiance modale slave immédiatement prégnante – j'imagine qu'il peut même y avoir des emprunts à des chants folkloriques, comme dans l'exaltant final du Quatuor n°2 (immenses variations, au besoin fuguées, sur L'Hymne au soleil relevé par Lvov & Prač, qui sert de fondement la scène du Couronnement de Boris Godounov chez Moussorgski, notamment).

Je pensais donc avoir atteint le sommet du concert, n'étant guère amateur de Weinberg – dont je croyais connaître l'essentiel de la musique de chambre (les sonates violon-piano, les quatuors à cordes, le quintette piano-cordes…) –, une sorte de Chostakovitch calme. Ce Trio Op.24 me fait rougir devant le compère auquel j'avais confié mes réticences – je vois peu de trios, Arenski y compris, qui atteignent un tel degré d'intensité.

La présence des thèmes folkloriques juifs est ici particulièrement saillante, mais absolument pas pour adoucir les arêtes du langage soviétique : au contraire, leur vivacité, leur insolence, leur caractère dégingandé sautent au visage, notamment dans la « Toccata » qui sert de scherzo, dans la fugue très développée du final, et même dans le « Poème » utilisé comme mouvement lent, qui culmine dans une sorte de grande foire où tous les thèmes explosent et se répandent de façon indépendante – j'ai pensé au climax du Largo du quatuor piano-cordes de Taneïev, pour l'expansion infinie, quasiment symphonique, au milieu d'un mouvement lent… mais dans l'esthétique bigarrée qui est propre ce Weinberg-là, que je n'avais guère entendu s'exprimer jusqu'ici. Absolument saisi par la qualité d'écriture et l'intensité de chaque instant de cette pièce.

Je dois à l'honnêteté de préciser que le Trio Pantoum (Hugo Meder, Bo-Geun Park, Kojiro Okada), fondé en 2016 au CNSM de Paris, a sans doute une part déterminante dans la réussite de ce programme, et pas seulement par leur engagement très impressionnant. Par le goût d'abord, beaucoup de sobriété dans la conduite du discours, pas d'emphase qui excède la partition ou habille superficiellement la matière déjà dense de ces compositeurs. Et surtout par le petit supplément d'investissement et de liberté, qui leur permet d'accentuer les phrases de façon très expressive, d'oser des raucités, d'avoir cet abandon dans le geste qui lance chaque phrase plus loin – en particulier Hugo Meder au violon, très impressionnant de ce côté-là, alors même qu'en théorie, son son clair paraîtrait peu calibré pour le répertoire slave (et c'est tout l'inverse, rarement entendu cette musique aussi bien et complètement jouée).

Rien n'est plus impressionnant que des interprètes de haut niveau qui ne se contentent pas de la perfection, mais vont puiser un peu plus loin dans leurs ressources pour produire cette forme de dépassement qui emporte avec lui le public. A fortiori dans cette situation de proximité formidable, où le grain de chaque attaque est audible, où l'intention de chaque respiration traverse le court espace qui sépare les musiciens du public.

Le festival continue. Jeudi, dans l'église de Sceaux, ce sera l'étonnant Quatuor à quatre violons de Bacewicz ! (Si intéressés, vous pouvez utiliser le code promo présent dans l'agenda.)
Écrit par DavidLeMarrec , dans Carnets sur sol (concerts)