06/08/24 : Kortekangas, La Fin et le Commencement (à Tallinn)
Initialement publié sur le site thématique « 1 jour, 1 opéra », le 7 août 2024. Version d'origine.

Aujourd'hui, 6 août 2024, le Festival Birgitta (spécialisé dans les œuvres vocales dramatiques), à Tallinn, donne Lõpp ja algus (« La Fin et le Commencement ») d'Olli Kortekangas, un opéra d'église de petit format consacré au pasteur résistant Dietrich Bonhoeffer – baryton, danseuse, clarinette, violoncelle, piano orgue, 1h.

La représentation n'a pas lieu, comme c'est l'usage pour les grandes productions, dans les ruines de l'abbatiale Sainte-Brigitte du couvent de Pirita, mais à l'église méthodiste de la capitale de 450.000 habitants.
(Pour rappel, car ils sont peu présents en France, les méthodistes sont des dissidents de l'Église anglicane du XVIIIe siècle ; parmi les caractéristiques exotiques pour la culture catholique méditerranéenne, la perception de la prospérité comme un signe de la Grâce divine, tout en s'opposant à la prédestination calviniste. En Estonie, c'est la branche américaine – son épiscopat est autonome des méthodistes anglais – qui s'est installée, à partir de 1907.)

Je trouve l'allure de cette Metodisti kirik tout à fait extraordinaire, peut-être davantage à l'extérieur qu'à l'intérieur – c'est généralement l'inverse pour les églises contemporaines. Elle est bâtie de 1994 à 2000 sur les plans de Vilen Künnapu and Ain Padrik, en souhaitant évoquer visuellement l'Arche de Noé.

Je n'ai pas pu entendre la musique de cet opéra-ci, mais Olli Kortekangas exploite en général les possibilités étendues des instruments, tout en conservant une certaine prégnante mélodique – ce n'est pas toujours tonal, selon les œuvres (plutôt tonal pour chœur, plutôt atonal pour la musique instrumentale), mais en général écrit avec des lignes assez conjointes. Ce duo clarinette-violoncelle le montre assez bien par exemple.

Le sujet est lui aussi particulièrement digne d'intérêt : le livret se fonde sur les notes, lettres et poèmes écrits en prison par le pasteur Dietrich Bonhoeffer avant sa pendaison en 1945.
Bonhoeffer était un pasteur luthérien allemand, qui a beaucoup exercé à l'étranger dans les églises allemandes, et en particulier, dans les années trente, à Londres, multipliant les allers-retours entre l'Allemagne et l'Angleterre.

D'emblée, il s'oppose aux premières mesures nazies et rejoint l'Église confessante (dissidente de l'Église luthérienne d'Allemagne, noyautée par le parti nazi, qui inclut des clauses d'exclusions pour les pasteurs d'ascendance juive ou mariés à des juives), promouvant non seulement le pacifisme et l'objection de conscience, mais affirmant surtout le devoir des chrétiens de venir en aide aux juifs persécutés.
Pour l'illustrer, je trouve ces deux citations partout sur la Toile, mais jamais sourcées (ni lettre d'origine ni nom du traducteur), et même copiées-collées avec les mêmes verbes introducteurs, de Wikipédia aux blogues de philosophie chrétienne… donc prudence sur ce genre de citation, même si elles paraissent éclairer assez précisément le positionnement de Bonhoeffer : « l'Église n'est réellement Église que lorsqu'elle existe pour ceux qui n'en font pas partie » et « devoir inconditionnel de l'Église envers les victimes de tous les systèmes sociaux, même s'ils n'appartiennent pas à la communauté des chrétiens ».
On saisit aisément la méditation que les librettistes veulent susciter, face à l'usage courant en Europe de la religion chrétienne pour justifier le refus d'asile et d'une manière générale l'hostilité aux croyants d'autres obédiences.

Bonhoeffer est interdit d'enseigner dès 1935, mais poursuit son activisme, et demande même de l'aide à ses relais britanniques dans l'élaboration de la tentative d'assassinat contre Hitler du 20 juillet 1944. Arrêté dès 1943 pour « démoralisation des troupes », il est pendu en 1945 dans le camp de concentration où il est détenu.
Pour nous mélomanes, il n'est pas inintéressant de noter que Bonhoeffer était le frère de Christine, la mère de Christoph von Dohnányi (dont il était le parrain). Par ailleurs, le père de Dohnányi, Hans, était lui-aussi engagé dans l'attentat, et s'était activé à faire fuir des juifs ; lui aussi arrêté, et exécuté dans les mêmes jours que Bonhoeffer.

J'imagine que des extraits de textes d'une personnalité aussi forte et exemplaire, ajoutés à la musique et exécutés dans un lieu de culte, doivent porter un impact certain. Très curieux d'entendre cela, si jamais quelqu'un de vous, estimés lecteurs, voit passer une bande !

Écrit par DavidLeMarrec , dans 1 jour, 1 opéra