Carnets sur sol

jeudi 24 juillet 2014

Carnet d'écoutes — Liszt sur son Steingraeber chez les Wagner — Hitzlberger, Ambronay




La première Lugubre gondole de Liszt.


Épuisé physiquement mais toujours disponible en téléchargement, voilà une petite curiosité. Thomas Hitzlberger jouait Liszt sur son Steingraeber de 1876, livré à Bayreuth chez Riri & Fifille. On dispose déjà d'un certain nombre de témoignages de ce genre, mais il s'agit du premier à oser, sur un clavier qui, pourrait-on croire, n'a pas la fiabilité des nôtres, l'écrasante Sonate en si, longue, exigeante en structure, réceptable de tous les traits, de toutes les polyphonies, de toutes les textures. L'œuvre qui par son chromatisme échevelé, simultanément avec Tristan, fait basculer le XIXe siècle, dès son milieu, dans le XXe.


La facture s'est considérablement améliorée en quelques dizaines d'années, et dans le dernier quart du XIXe siècle, on produit des instruments équilibrés sur tout le spectre — contrairement aux instruments du temps de Chopin, de peu d'amplitude dynamique, et surtout pourvus en médiums, avec des aigus plats et des graves malingres — capables de servir un répertoire exigeant. On pourrait jouer à peu près tout sur les bons Érard et Bechstein de 1900, gagnant en prime une sonorité chaleureuse et un dégradé de couleurs qui font absolument défaut aux mécaniques fulgurantes mais glaciales qui prévalent aujourd'hui — même les Bösendorfer, Bechstein, Fazioli ou Yamaha censés sonner différemment demeurent, avec plus ou moins de qualité d'attaque, plus ou moins de tranchant de timbre, peu ou prou la même chose que les incontournables Steinway.

En 1876, néanmoins, peu de pianos ont cette caractéristique, et contrairement à tout ce qu'on pourrait supposer, l'instrument (remarquablement joué par ailleurs, aucune irrégularité du pianiste sur cette mécanique ancienne) se distingue par des aigus exceptionnellement timbrés, délicatement dorés (au lieu d'arborer cette pureté froide, parfois acide, des instruments d'aujourd'hui), et plus étonnant, par une qualité exceptionnelle de tenue dans les nuances fortes. On ressent l'ampleur, et on ne manque pas non plus de basses – même si le médium reste favorisé.

À rebours, dans les pièces très nues du dernier Liszt comme les Gondoles, on entend le timbre individuel des notes se fendre, si bien que l'on égrène une série de sons individuellement peu homogènes, et, mis ensemble, assez dépareillés. C'est là que la différence de précision d'attaque, pour un pianiste capable de venir à bout de la Sonatensi sans peine, se fait sentir, par rapport aux instruments d'aujourd'hui où l'on peut vraiment maîtriser la forme de chaque entrée de note, et son volume dynamique exact.

Néanmoins, quel instrument extraordinaire… il faut vraiment l'entendre se confronter triomphalement à la grande sonate.

--

Merci à Loïc d'avoir attiré l'attention sur l'existence de ce témoignage précieux.

Hitzberger a gravé plusieurs autres expériences sur instruments d'époque, et même deux Années de Pèlerinage.

Si le mp3 n'est pas encore fonctionnel, voyez cette ancienne version de la notule.

25 juillet 2014 ; 02h34m36s

4 roulades

Benedictus — 28 juillet 2014

Merci. Une merveille, ce piano.

Je me trompe, ou bien le style interprétatif se rapprocherait assez de celui de Zimerman?

En revanche, je ne suis pas tout à fait d'accord au sujet des pièces tardives. «On entend le timbre individuel des notes se fendre, si bien que l'on égrène une série de sons individuellement peu homogènes, et, mis ensemble, assez dépareillés»: certes; pour autant, cela ne me semble en rien rédhibitoire dans ces pièces, j'y aime mieux cette espèce de tremblement évasif du son que le tranchant assertif qu'on y entend sur des pianos modernes.

David Le Marrec — 28 juillet 2014

Bonsoir Benedictus !

Oui, instrument magnifique, aux ressources étonnantes — je suppose que lorsqu'on envoyait des pianos promotionnels à Liszt, on soignait la facture (et la résistance aux dynamiques extrêmes).

Pour le rapport avec Zimerman, j'ai du mal à dire… il y a au moins dix ans que j'ai écouté sa version pour la dernière fois (et j'en avais fort peu écouté alors). Jeu très net, mais avec ce piano, on n'a pas ce petit effet de froideur — ce n'est pas mon opinion sur Zimerman d'habitude, mais ici, on est un peu glacé.

Je vois bien ce que tu veux dire pour le timbre dans les « petites » pièces, mais le piano moderne permet plus de finesse dans la gestion des dynamiques douces, et les bons pianistes (ils sont nombreux) en tirent vraiment parti. Ici, j'entends des équilibres grandement imposés par l'instrument, avec des irrégularités qui nuisent un peu à l'expression.
Mais c'est grandement une affaire de ressenti, je l'admets tout à fait.

(Et avoir une Sonate de Wagner sur piano d'époque, ça n'a pas de prix !)

Benedictus — 4 novembre 2014

Bonjour, cher David!

Je viens seulement de m'en aviser, tandis que je réécoutais cet enregistrement, qu'en fait ce même Steingraeber avait déjà été utilisé par Andrea Bonatta en 1990 pour enregistrer les dernières pièces pour piano seul de Liszt - un disque Astrée/Auvidis depuis longtemps épuisé, et jamais réédité à ma connaissance. Mais mes parents doivent toujours l'avoir; dès qu'ils auront remis la main dessus et me l'auront envoyé, je reviens en dire un mot (il n'est pas impossible que Bonatta gère les irrégularités de l'instrument avec plus de souplesse que ne le fait Hitzlberger).

David Le Marrec — 5 novembre 2014

Bonsoir B. !

Ah, c'était étonnant qu'on ne s'intéresse pas davantage au vrai piano de Wagner choisi par Liszt (même si, en réalité, il lui offrait plutôt un échantillon gratuit, donc pas forcément ce qu'il aurait voulu pour lui-même). Surtout qu'il sonne drôlement bien.

J'attends ton avis avec impatience !

Les commentaires sont clos sur le site archivé.

Pour ajouter votre commentaire, envoyez-le ici. Je le publierai à réception. (Sauf mention contraire, bien sûr.)