Carnets sur sol

vendredi 11 novembre 2011

Le politiquement correct à la française


On parle souvent de l'irruption du politiquement correct dans les médias français, sorte de rengaine (politiquement correcte) depuis des (dizaines d') années. La chose a toujours existé, dans toutes les civilisations, ce qu'on nomme "tabous" dans les sociétés archaïques.

Mais il n'est pas certain qu'elle prenne le même tour en France qu'en Amérique.

--

Je suis assez impressionné par le discours officiel de ce 11 novembre, dont j'attends avec impatience de trouver l'auteur. Remarquablement écrit, convoquant adroitement les poètes, s'adressant aux soldats désormais absents, débouchant progressivement sur la litanie des fondateurs de l'Europe politique, il consacre aussi le retour spectaculaire de l'imparfait du subjonctif dans la parole présidentielle. Le tout avec une dose d'ostentation qui n'excède pas le raisonnable.

Bien sûr, quelques dominantes politiques percent : sens du devoir, beauté du geste de ceux qui se sont donnés à la France avant même que d'être naturalisés (avec le pendant silencieux de l'anathème contre ceux qui ont reçu la nationalité et sont à la charge de la collectivité) : si ce n'était pas aussi bien écrit, ces phrases pourraient prêter à une très âpre polémique, tant elles sont clivantes politiquement.

Mais ce qui me frappe surtout, c'est la contradiction profonde des piliers de ce discours : le président parvient à la fois à faire l'éloge de l'honneur (le mot derrière lequel s'abritent toujours les militaires pour expliquer la légitimité morale de la guerre) et le procès de la guerre, à travers le panégyrique des soldats courageux et l'évocation de la vie sordide dans les tranchées. A travers aussi la mise en perspective des espoirs naïfs déçus du début de la guerre (la victoire facile) et la beauté de la réalisation finale (la paix et l'Europe). Et tout cela alternativement, presque en simultané.

Cette contradiction se cristallise dans l'hommage mesuré fait aux mutins de 1917 : la nation doit les honorer parce qu'ils sont allés au bout de leur courage avant de se révolter parce qu'ils n'en pouvaient plus. Avec l'idée sous-jacente qu'ils étaient d'une nature plus faible, et que leur épuisement ne doit pas effacer leur bravoure passée.
C'est donc à la fois une réhabilitation officielle... et le rejet implicite de l'objet de ces mutineries : on les loue audiblement pour ce qu'ils ont été, on les blâme doucement pour ce qui les a rendus célèbres.

Dans le même mouvement, on célèbre donc le courage militaire, on magnifie la beauté de la paix, et on défend la valeur des "pacifistes" pour d'autres raisons que pour leur pacifisme.

--

Au delà du discours, que je trouve très beau et assez touchant, même si mon inclination personnelle m'aurait sans doute poussé vers une couleur plus dix-septiste, je suis frappé de cette façon française de manier le politiquement correct : ce discours a agrégé l'ensembles des sensibilités contradictoires, depuis les nostalgiques de la France qui se battait en Algérie jusqu'aux ennemis des frontières interétatiques.

Il n'y a pas réellement en France d'opinion indéfendable aux yeux de la société (deux seulement : le racisme et les viols d'enfant), on ne peut pas comme ailleurs y désigner l'athée ou l'hérétique comme bouc émissaire, ou y exalter la nation de façon univoque, aussi le politiquement va-t-il souvent se loger dans la langue de coton, qui permet tout simplement de satisfaire tout le monde.

Je m'empresse d'ajouter, bien sûr, que c'est le rôle d'un discours commémoratif de le faire, et qu'ici le cahier des charges était rempli non sans panache.

Pour aller plus loin sur la langue de coton, on peut lire cette ancienne notule sarcastique.

$$Je remarque à l'instant que j'aurais aussi pu mettre des guillements à "archaïque", manière de me mettre à l'abri des débats connexes, grâce à un peu de... politiquement correct. Au demeurant, archaïque n'était pas un jugement de valeur, l'usage ou l'absence de guillemets n'a pas grand intérêt, tant que le propos reste clair.$$ Indépendamment des deux pôles absolument impossibles à aborder même en bonne compagnie (racisme et violence sexuelles aux enfants, deux )

4 roulades

Ophanin — 11 novembre 2011

Il n'est pas impossible que l'auteur du discours soit Camille Pascal. Historien de son état, il est aussi l'auteur du "Henri IV" de François Bayrou. Il a écrit une excellente petite biographie de la Louison (maîtresse de Louis XV), chaudement recommandé.

DavidLeMarrec — 11 novembre 2011

Bonjour Ophanin !

Merci pour la piste. Après des années de robinet d'eau tiède, ça fait un choc, d'entendre un texte très écrit, mais réellement conçu pour être lu, d'une grande finition esthétique tout en évitant la pose.

Lundi au plus tard, on devrait avoir des sources sérieuses sur la question, de toute façon.

Effectivement, j'avais entendu dire le plus grand bien de son Henri IV de Bayrou, que je n'ai pas lu. Et comme il est désormais conseiller du président, nous sommes dans le domaine du très plausible. Je vais aller feuilleter séance tenante le bouquin, pour voir si ça concorde.

Francesca — 11 novembre 2011

Cher "chroniqueur du subtil ", on appelle çà au choix
" communication " ou " langue de bois en chêne massif " ou " l'art de noyer le poisson" selon la montagne où on se trouve ...

DavidLeMarrec — 11 novembre 2011

Bonsoir Francesca !

Communication, indubitablement. Comme tous les discours politiques d'ailleurs (non exclusivement).

Mais pour les deux autres, quitte à faire subtil, on peut détailler des nuances :

- "noyer le poisson", c'est essayer de ne pas répondre à quelque chose, et effectivement c'était un peu le cas, en mentionnant les mutins tout en les ensevelissant sous les remarques patriotiques pour éviter le conflit frontal dû la question sous-jacente qui aurait mécontenté tout le monde ("peut-on être vertueux ou patriote, et désobéir alors qu'on se bat pour son pays") ;

- pour la "langue de bois", j'aime bien la distinguer de la langue de coton. La langue de bois est d'un intérêt limité, puisque son seul usage est de ne rien dire : "je voudrais dire une chose absolument essentielle : dans les circonstances actuelles, il faut considérer avec le plus grand sérieux les requêtes importantes qui nous ont été présentées". La langue de coton, elle, dit quelque chose contre lequel on ne peut pas s'élever : "nous sommes contre la pauvreté, la maladie et la mort". Beaucoup plus redoutable, et ce discours était davantage dans ce registre, parce qu'il disait beaucoup de choses au demeurant. Mais s'efforçait d'être "rassembleur", pour faire simple ; ce qui est le cahier des charges légitime d'une commémoration, de toute façon.

Bonne soirée !

Les commentaires sont clos sur le site archivé.

Pour ajouter votre commentaire, envoyez-le ici. Je le publierai à réception. (Sauf mention contraire, bien sûr.)