Carnets sur sol

dimanche 6 février 2011

Insulte syntaxique

Ainsi, selon ce beau philosophe, un voleur, un destructeur aurait été le bienfaiteur du genre humain et il aurait fallu punir un honnête homme qui aurait dit à ses enfants : " Imitons notre voisin, il a enclos son champ, les bêtes ne viendront plus le ravager, son terrain deviendra plus fertile ; travaillons le nôtre comme il a travaillé le sien, il nous aidera et nous l'aiderons. Chaque famille cultivant son enclos, nous serons mieux nourris, plus sains, plus paisibles, moins malheureux. Nous tâcherons d'établir une justice distributive qui consolera notre pauvre espèce, et nous vaudrons mieux que les renards et les fouines à qui cet extravagant veut ressembler.

Extrait célèbre des Questions sur l'Encyclopédie de Voltaire (1770), article "Homme". La réponse, à quinze ans de distance, au Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes de Rousseau.

La toute première proposition est un bijou d'attaque ad hominem :

Ainsi, selon ce beau philosophe, un voleur, un destructeur aurait été le bienfaiteur du genre humain

Par l'ironie du "beau philosophe", évidemment : à la fois une invective et un qualificatif ridicule pour un penseur.

Mais surtout par l'ambiguïté syntaxique : "un voleur" est-il une apposition qui développe "philosophe", ou au contraire le sujet du verbe, développé par "un destructeur" ? La logique du sens de la phrase voudrait privilégier la seconde solution (voleur = destructeur), mais à la première lecture, on a l'impression violente que "voleur" est associé à "philosophe", ce qui crée, mais sans le dire, une impression insultante supplémentaire.

Ce texte qui défend une thèse raisonnable est d'une grande puérilité dans ses procédés, mais j'avoue que ce bout de phrase est un vrai moment de bonheur dans l'attaque mesquine...

4 roulades

Papageno — 6 février 2011

Pour ce qui est de dire des méchancetés, Voltaire n'est égalé par personne (pas même Boulez)

DavidLeMarrec — 6 février 2011

Il a tout de même un rival plus contemporain en la personne de Philippe Muray. :-)

Arnaud Bellemontagne — 7 février 2011

Contrairement à Muray, Voltaire et Boulez ont une oeuvre EUX!
Ils ne se sont pas contentés de balancer leur fiel en guise de cache sexe d'une irrémediable stérilité creative...^^

Quoi qu'il en soit bel exocet de Voltaire à l'endroit de Rousseau...
C'est notre ami Leibniz le prochain sur la liste? ^^

DavidLeMarrec — 8 février 2011

Non, le prochain qui va saigner, c'est Iginio Ugo Tarchetti...

Muray a pour lui une certaine gouaille (distinguée), pas mal d'esprit et de style. Ensuite, je suis tout à fait d'accord, c'est quand même un déversoir de fiel assez stérile (sous des angles pas forcément originaux), et j'ai du mal à m'enthousiasmer pour ça.

Disons qu'en tant que satiriste, il est sans doute très bon - même si ça manque de tendresse à mon goût - j'y trouve toujours quelque chose d'assez amer.

Après, de là à en faire un visionnaire, quasiment un philosophe, comme on l'entend quelquefois, il y a un vaste pas que je ne franchirai pas.

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