Carnets sur sol

samedi 11 août 2007

Quelques raccourcis d’erreur sur la tragédie lyrique

[Oui, très joli génitif hébraïque, pas ostentatoire du tout, merci.]

Sur le très sympathique carnet d'une médiathèque française, où je vais lire de temps à autre, j'ai trouvé aujourd'hui quelques imprécisions parfois récurrentes sur la tragédie en musique.

Je me suis donc attaché à les rectifier gentiment en commentaire, et je me dis, après tout, qu'elles peuvent être utiles, sait-on jamais, à certains visiteurs de passage sur CSS.

Je ne citerai pas à cette occasion le carnet en question, le but n'est surtout pas de lui causer du tort, mais d'essayer de fournir les informations les moins erronées possible. D'autant plus que la synthèse sur le genre était une excellente idée, et bien structurée. Le propos portait essentiellement sur le modèle Lully/Quinault, mais au vu des petites confusions, je me permets de préciser au delà.


Je passe sur la coquille de Lully et le Grand Siècle au XVIIIe, parce qu'il s'agit selon toute vraisemblance d'un des terribles lapsus digiti qui font tant de tort, sur les nombres.

Propos 1

L'Euridice de Peri, le premier opéra.

L'Euridice n'est que le premier opéra dont nous ayons recueilli la partition intégrale (il existe plusieurs enregistrements, CSS pourra éventuellement faire la point sur la question), mais La Dafne du même Peri est en réalité le premier opéra joué. L'article opérait d'ailleurs tout à fait opportunément une distinction entre premier opéra et premier chef-d'oeuvre - L'Orfeo de Monteverdi, dont on a à plusieurs reprises lu à l'occasion de son quadricentenaire, cette année, qu'il était le premier opéra tout court.[1]




Propos 2

Dans la tragédie lyrique, l'action est toujours mythologique ou légendaire.

C'est largement vrai, mais j'en profite pour préciser.

On pouvait tout à fait trouver des sujets pas nécessairement mythologiques.
=> Des sujets liés à la littérature médiévale, et dès Lully (Roland, Amadis des Gaules, etc.).
=> A partir du Scanderberg de Rebel/Francoeur/La Motte, il est possible d'inclure des sujets historiques (relativement récents et pas trop lointains, même si considérés comme tels : XVe siècle en Albanie, ici).




Propos 3

Toute tragédie lyrique qui se respecte débute par un prologue qui n'a souvent aucun lien avec la tragédie qui suit.

Le Prologue a parfois une résonance avec la tragédie chez Lully. Par exemple dans Armide, l'éloge du roi semble faire confusion avec l'éloge de Renaud, on ne sait plus guère de qui l'on parle. Dans Atys, le sujet est annoncé par Melpomène, embrayant ainsi réel (la fête donnée au roi) et sujet de la tragédie.

Après la mort de Louis XIV, le Prologue a à peu près systématiquement un lien effectif (exposition allégorique des enjeux, ou du moins le feint-on) avec la tragédie. Il commence à être supprimé à partir de la première mouture du Zoroastre de Rameau (1749).




Propos 4

Chacun des 5 actes est interrompu par un intermède chant ou dansé qui n'a lui non plus aucun rapport avec l'action.

L'intérêt des danses est précisément d'intégrer leur artificialité à l'impératif dramatique. C'est ainsi que certains divertissements ont pu être déplacés ou même supprimés (l'exemple le plus célèbre étant celui du V de la Médée de Charpentier/Th. Corneille).




Propos 5

respect des 3 règles d'unité : lieu, temps, action (Selon cette règle, l'intrigue devait former un tout (unité d'action), cependant que la scène devait ne représenter qu'un seul lieu (unité de lieu) et l'action de la tragédie ne devait pas dépasser vingt-quatre heures

L'unité de lieu n'existe pas du tout, bien au contraire, dans la tragédie lyrique, où l'on se déplace autant qu'on peut, et souvent sur les ailes de la magie !




Sinon, le jeu de miroir et d'opposition, les nuances entre tragédie lyrique et tragédie classique étaient bien vus.

Voilà, si jamais cela peut dissiper des confusions lues ailleurs par certains de nos lecteurs, ça n'a pas mangé beaucoup de pain.




Ajout : pour en savoir plus sur la tragédie lyrique, une synthèse-introduction figure ici.

Notes

[1] On pourrait d'ailleurs discuter, vu la qualité réelle de L'Euridice, dans un autre genre ; vu la singularité très importante de L'Orfeo ; vu les lacunes encore immenses des musiciens et du grand public sur ces premiers opéras, de l'opportunité de désigner comme premier chef-d'oeuvre ce qui surnage d'une période que nous ne connaissons pas... Mais chef-d'oeuvre assurément, oui !

On reproche souvent à la tragédie lyrique d’être stéréotypée, plutôt creuse musicalement, un répertoire où chaque pièce est la copie conforme de l’autre. %%% Il me semble que c’est souvent dû à une méconnaissance du cahier des charges, des lois du genre qui n’obéissent pas à notre logique d’innovation et de personnalité, mais plutôt à la recherche de variations subtiles sur une esthétique commune à tous. C’est pourquoi j’ai proposé ceci comme introduction à la tragédie lyrique (à partir de la vidéo d' ''Atys'' mis en scène par Villégier). C’est là une vulgate sommaire, qui contient sans doute des imprécisions coupables, n’ayant pas, faute de temps, vérifié tous les éléments lors de sa rédaction. Mais doit être à peu près présente la nature de l’approche qui me semble la plus féconde pour faire aborder la tragédie lyrique aux sceptiques.$$Sans circonvolutions, ce sera en option.$$ ++1. Genèse++ %%% Il faut peut-être avoir en tête ce que représente le genre de la tragédie lyrique. Il est apparu en France au milieu du XVIIe, de pair avec la personnalisation extrême du pouvoir par Louis XIV. Lully, florentin fraîchement immigré, avait été emporté dans les bagages de la duchesse de Montpensier à onze ans, comme garçon de chambre pour concourir au perfectionnement de l'italien de la Grande Mademoiselle, chez qui il développe ses talents musicaux. Suite à sa disgrâce, retirée dans son château de Saint-Fargeau à partir de 1652 (en raison de sa part éminente dans la Fronde), Lully quitte son service pour celui du roi. %%% Rapidement à la tête de la nouvelle ''Bande des Petits Violons du Roi'', il devient premier compositeur de la Cour par son envergure musicale réelle doublée d'un talent de courtisan très sûr. %%% De là, il apporte sa contribution à la création d'un genre qui soit propre au régime. Il s'inspire de l'opéra italien, qui était connu en France, pour avoir été favorié par Mazarin (Stozzi, Rossi...), mais en vain. La langue, la culture esthétique séparaient le public de cette forme inconnue. Il entre en collaboration avec Philippe Quinault, librettiste, et médite un nouveau genre. Ce genre est inspiré de l'opéra des origines (le ''seria'' n'existe pas encore en italie), c'est-à-dire de Cavalieri, Monteverdi, Cavalli, Francesca Caccini, etc. Le principe est d'exalter l'expression théâtrale par l'adjonction de musique, comme chez les Antiques, ce qu'on ne faisait jusqu'alors que pour la musique religieuse (où le texte était fixe et que la polyphonie rendait largement incompréhensible). %%% On est sur le principe d'une monodie accompagnée, donc. ++2. Composition du genre++ %%% Qu'en font Lully et Quinault ? Il choisissent de s'emparer de la tragédie classique, et de créer leur genre avec les mêmes impératifs, mais en miroir. Cinq actes et une journée, oui, mais avec un prologue à la gloire du souverain (un gage pour que ça plaise...) et un divertissement clôturant chaque acte. %%% La bienséance des titres est conservée (on ne s'adresse pas à un souverain de même qu'à un valet), mais contournée par les mensonges d'Arcas dès le premier opéra, qui prétend avoir tenu tête au roi avec des propos triviaux. De même, les meurtres n'ont pas lieu sur scène, mais on y voit des mourants venant de se frapper s'y traîner, et le départ de certains coups, des tortures spectaculaires. %%% Le vraisemblable ordinaire, d'habitude recommandé, et contourné par le vraisemblable extraordinaire de Corneille (possible, mais improbable), est remplacé par le merveilleux, à savoir l'intervention des divinités, le déchaînement des éléments, la magie. De même, l'unité de lieu (ou du moins la vraisemblance des déplacements, comme dans Dom Juan) n'est plus nécessaire, puisque les téléportations magiques sont de rigueur. Les sujets aussi changent : ce ne sont plus les tortures morales de personnages mythologiques, antiques, voire historiques, mais plutôt de la mythologie pure, dans tout ce qu'elle a de plus féérique : le dragon de Cadmus, les tortures de Médée, les enchantements d'Armide. ++3. Les principes++ %%% Chaque opéra devra respecter un cahier des charges précis, avec un nombre d'éléments incontournables. La créativité rythmique, harmonique, dramatique ne se crée que dans ce cadre. Les différents compositeurs se démarqueront par la nuance, la variation sur ce schéma fondamental, et non sur le contraste, sur la personnalité. Tout opéra doit donc, à l'époque de Louis XIV (ensuite, les choses changent), contenir : %%% - cinq actes et un prologue à la gloire du roi ; %%% - le noeud, la bascule de l'action doivent figurer au troisième acte ; %%% - dans une alternance de vers : alexandrins, décasyllabes, octosyllabes (cela rend le propos musical moins ronronnant) ; %%% - des divertissements à chaque acte, plutôt à la fin, contenant des danses, des choeurs et des ariettes ; %%% - des danses incontournables, comme la chaconne ; %%% - des motifs obligés, comme le sommeil, l'orage, le deus ex machina (qui vient résoudre les conflits ou les attiser), les scènes pastorales, le désespoir amoureux, le dépit amoureux violent, les maléfices magiques, etc. La tragédie lyrique se termine toujours bien, à quelques exceptions notables près (j'en vois trois vraiment sombres, là, tout de suite ; je te laisse la surprise). Les réjouissances du cinquième acte sont à ce prix ! A savoir aussi, il est interdit de modifier la part la plus fameuse du mythe utilisé (Achille ne peut pas mourir centenaire, Persée ne peut pas être vaincu par Méduse, Phaëton ne peut pas mener victorieusement le char du soleil, Médée ne peut pas épargner ses enfants - bien que certaines parts du mythe le proposent...), mais tout ce qui n'est pas interdit est permis : on peut tout à fait inventer un lieutenant, une amante, un épisode qui ne soient pas proposés chez les Anciens. Le but du jeu sera de proposer une oeuvre différente des autres, en utilisant l’ensemble de ces ingrédients. Il peut y avoir de petites transgressions. Contrairement au seria italien, le sujet littéraire est véritablement traité, et le nom du héros n’est pas le prétexte au déroulement d’un canevas assez étranger à la nature de ce héros. C’est précisément cette recherche de proximité au texte qui est très importante. ++4. L’écriture musicale++ %%% Et cette proximité a fait le lit des critiques contre le genre, où l’on braillait trop, pour l’amour de l’expression, sur des récitatifs. Le drame est essentiellement constitué de récitatifs (accompagnés par les cordes) très allants, assez fouillés harmoniquement (ça module beaucoup, comparé à du Haendel ou du Bellini), qui alternent avec les danses instrumentales ou chantées. Quelques airs émaillent la partition, mais ils sont brefs, souvent sans reprises : plutôt des ariosos. %%% Parfois, certaines répliques un peu plus apprêtées et mélodiques sont répétées, rarement plus d’une fois. Côté instrumentarium, outre un continuo qui contient généralement des cordes grattées comme le théorbe ou la guitare baroque, les partitions contiennent dans cette première période de la tragédie lyrique les premiers dessus (violons I), parfois les seconds dessus et les alti, et bien sûr la basse, chiffrée si nécessaire. Les bois (flûtes à bec essentiellement) interviennent surtout dans les scènes pastorales, ou pour suggérer le sommeil (chez Rameau, ils doublent très souvent les premiers violons, ce qui est une caractéristique de son orchestration, où les bassons font aussi une entrée très remarquée). %%% Pour les scènes de triomphe, trompettes et timbales sont de sortie. Tous les codes sont ainsi tournés vers le drame, puisque dans la tragédie lyrique (ou « tragédie en musique »), comme l’indique son nom, le drame est premier, et la musique a essentiellement pour fonction de renforcer son pouvoir. %%% La musique s’exprime plus librement dans les divertissements, mais ces mêmes divertissements doivent ponctuer harmonieusement le drame, et créent, par leur présence, des césures souvent expressives – par exemple à la manière de l’attente craintive que nourrissent certains ''stasima'' de la tragédie des Anciens. ++5. Cadmus, Atys et Isis++ %%% Dans ces œuvres encore jeunes du tandem Lully/Quinault (1ère, 4e et 5e œuvres communes), on assiste encore à quelques ajustements. La part du comique est encore réelle, et le rôle travesti de la nourrice grotesque de ''Cadmus'' ne refera une apparition que dans le registre comique (musique de scène du ''Malade imaginaire'' par Charpentier). Le valet plus gouailleur que bretteur de ''Cadmus'', le dépit amoureux de Célénus, puis des amants (''Atys''), la déclaration d’amour bouffonne de Mercure à Iris (''Isis''), tout cela disparaîtra intégralement, souvenirs d’un mélange des genres à l’italienne que ne goûtait pas démesurément le roi. %%% On note certaines bizarreries dans la construction, également ; par exemple le troisième acte assez vide d'''Isis'', une pastorale au cœur d’un drame peu épais (peu de succès à l’époque, et le sujet trop d’actualité valut l’exil à Quinault) ; ou ce baryton (une basse-taille ou une taille) pour le jeune premier dans ''Cadmus'' ; la fin d'''Atys'', très inhabituelle pour cette première esthétique de la tragédie lyrique. Les choses changeront : avec la Régence, les prologues deviennent allégoriques, annonçant plus explicitement le drame à venir (ce qui n’était pas indispensable dans les Prologues à la gloire du roi) avant de disparaître quelques années plus tard. ++6. Villégier : Atys++ %%% Outre la très belle direction d’acteurs, quelques remarques sur les allusions de Villégier. %%% => Le très beau travail du prologue qui en montre les rouages et l’artifice sans détruire son fonctionnement – alors que la plupart des metteurs en scène adorent « déconstruire » au point qu’on ne discerne plus les ressorts esthétiques de l’œuvre. %%% => L’intervention intempestive et tapageuse des Arlequins, qui évoque l’influence refoulée du modèle lyrique italien. %%% => Le prologue en lui-même joue très bien sur l’ambiguïté entre l’éloge du souverain, celui du héros, et, pour finir, l’annonce de la pièce à venir. %%% => Les rameaux de pin, qui sera l’arbre de la transformation d’Atys. Avec cela, même sans être habitué, on doit pouvoir saisir l’essentiel. Atys, Phaëton, Idoménée, Leclair

2 roulades

Bajazet — 13 août 2007

Et pan sur le bec ;-)

Le propre de la tragédie lyrique est en effet de pouvoir proposer un décor différent à chaque acte : les auteurs s'en privent rarement. Il est rarissime d'avoir une unité de lieu au sens strict (c'est le cas sauf erreur du Renaud de Desmarets en 1722, mais je confonds peut-être avec un autre opéra). Le problème reste évidemment de définir l'unité de lieu (voir les contorsions de Corneille à ce sujet) : dans Idoménée de Danchet/Campra, le décor change à chaque acte mais on est toujours dans un même lieu plus ou moins élastique, la capitale de la Crète. Dans Hippolyte et Aricie au contraire, on se balade tout le temps, youpitralala. C'est en effet le régime le plus courant.

Sinon, les idées reçues ont la vie dure : cette "gratuité" du divertissement dansé "sans rapport avec l'action", c'est une vue de l'esprit. Les actes III d'Armide, d'Atys ou de la Médée de Charpentier ou encore d'Hippolyte et Aricie offrent des contre-exemples éclatants, et ce ne sont pas les seuls. Il me semble plus juste de considérer que le divertissement correspond à l'insertion d'une séquence dansée dans l'acte, et que cette séquence peut en effet n'avoir qu'une valeur de pause ("divertissement" au sens premier, bifurcation provisoire par rapport au drame) mais que bien souvent elle a un lien avec l'action dramatique, selon des modalités assez souples. Il y a souvent une solidarité organique du "divertissement" avec son contexte, par exemple quand la séquence dansée installe l'euphorie d'une fête collective précisément destinée à être détruite plus tard dans le même acte.

DavidLeMarrec — 13 août 2007

Bonjour Bajazet. :-)

Et pan sur le bec ;-)

Oh non, surtout pas, ils voulaient avec beaucoup de bonne volonté introduire à ce genre, ça me semble une démarche très louable.

Seulement, à moins d'être un peu habitué, on trouve facilement des bêtises un peu partout sur le genre...

Pour le reste, je n'ajoute rien à tes remarques, il y a amplement de quoi être rassasié. :)

Si, peut-être, concernant les divertissements, on peut aussi évoquer le cas où le drame est tout entier un divertissement, et, contrairement à l'habitude, les sert (je pense en particulier à l' Omphale de Destouches/La Motte, comme tu t'en doutes) ; ou encore le cas inverse où le divertissement est détourné pour être une pièce de ballet dramatique, qui n'a plus rien du divertissement au sens premier, et plus grand chose du divertissement au sens second (l'acte III de Médée, bien sûr, avec des manifestations infernales et des sections instrumentales brèves) ; enfin celles où le divertissement est regardé comme tel, souligné comme artifice. Ici encore, je pense à Médée, avec ces choeurs hypocrites qui flattent Oronte, ou cette ariette italienne qui intervient ; ces sections s'affichent comme divertissements, et parfois en portant diversion ou mensonge.
Bien sûr, les cas les plus fréquents sont ceux que tu cites, et la Médée de Charpentier les réunit très bien : le simple divertissement qui fait césure, suspend l'action, comme l'ariette italienne ; ou le divertissement qui prolonge l'action, qui participe même de son déroulement.

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