Carnets sur sol

samedi 22 juillet 2006

Le disque du jour - IV - Choeurs profanes complets de Schubert

Par le Choeur Arnold Schönberg, inégalable dans cette musique. Intégrale en 7 CDs enregistrée en 1995-1996.

Une note un peu plus longue qu'il n'est coutume dans cette section pour aujourd'hui, parce que c'est là l'occasion de parler un petit peu d'oeuvres (on ne se refait pas).

Que dire ? Véritables lieder pour choeurs, avec accompagnement orchestraux larges ou réduits, avec piano ou a capella. Schubert trouve, tout particulièrement dans les choeurs d'homme, son plein potentiel d'émotion harmonique. Pensez donc à O teures Vaterland de Fierrabras (disponible au disque par le même Arnold Schönberg Chor), expression à la fois sublimée esthétiquement - radieuse - et bouleversante de la heimatsehnsucht[1].

Sur de vrais textes consistants (l'intégrale s'ouvre sur Gesang der Geister über den Wassern[2] de Goethe), toute une gamme d'expressions, plus fine encore que collective, doit être trouvée. On est loin des choeurs d'opéra, d'oratorio ou de messe qui présentent des sentiments collectifs assez schématiques. Et comme les textes se montrent plus ambivalents que ceux des Motets de Bach[3], la précision de l'affect doit être encore plus maîtrisée.


{La suite : interprétation et extrait musical commenté.}

Notes

[1] « Mal du pays », mais plus littéralement, la mélancolie qui pousse les regards vers le pays natal. Sentiment essentiel du romantisme allemand.

[2] « Chant de l'Esprit planant au-dessus des eaux. »

[3] Chants a capella sur des traductions allemandes de textes sacrés (souvent des psaumes), qui réclament, c'est leur but, d'être parfaitement habités. Un autre grand disque sur lequel il faudra revenir.


C'est ce défi qu'Erwin Ortner réussit à remplir avec l'Arnold Schönberg. Outre la parfaite homogénéité et la belle personnalité vocale des interprètes - la quintessence du choeur germanique -, la mise en place impeccable et la douceur de leurs accents, on est surtout frappé par la cohérence et la flexibilité expressive du tout.
Tout en conservant ce son hors du commun (personne d'autre qu'eux, et même qu'eux dans Schubert seulement ne peut s'en prévaloir), le choeur parvient à obtenir à la fois la cohérence des inflexions (tous expriment la même chose au même moment, et selon les mêmes procédés) et la capacité à exprimer successivement beaucoup de nuances textuelles pour un choeur.

Très grand disque donc.




Je vous propose en extrait de cette intégrale, dont il faut au moins acquérir un volet, Wehmut D.825 n°1, sur un texte de Heinrich Hüttenbrenner (1799-1830).

Die Abendglocke tönet,
Vom Himmel sinkt die Ruh ;
Das Auge grambetränet
Nur schließet sich nicht zu.

Daß meine Jugend fliehet
Allein und ungeliebt,
Daß jeder Kranz verblühet,
Das ist, was mich betrübt.

Und als ich sie gefunden,
War Herz und Welt nur Lust,
Und seit sie mir entschwunden,
Ist Atmen ein Verlust.

Der Strom als Felsen quillend,
Die Berge lieben nicht ;
Nur's arme Herz, das fühlend,
So leicht von Kummer bricht.

O töne, sanft Geläute,
In's stille Tal hinaus,
Der Morgen deckt das Heute,
Den Gram das Grabeshaus.

Oeuvre totalement a capella. Vous noterez le mélange entre le texte du premier vers et le suivant, avec cette façon inimitable qu'a Schubert d'évoquer sans chercher à imiter le réel. Ces procédés de mélange tout en conservant la clarté du texte énoncé sont tout à fait caractéristiques de certains compositeurs nordiques vivants - les lettons, par exemple.
Et ce traitement harmonique est d'une beauté ineffable...




Voici le programme du premier volume :
1. Gesang der Geister uber den Wassern
2. An die Sonne
3. Wehmut
4. Im Gegenwartigen Vergangenes
5. Das Leben
6. Das Grab
7. Dreifach ist der Schritt der Zeit
8. Der Geistertanz
9. Die zwei Tugendwege
10. Grab und Mond
11. Totengraberlied
12. Ruhe, schönstes Glück der Erde
13. Coronach
14. Das Grab
15. Dreifach ist der Schritt der Zeit (autre mise en musique)
16. Vorüber die stohnende Klage
17. Gesang der Geister über den Wassern (autre mise en musique)
(Publié par Teldec, mais encore disponible malgré la disparition du label. Attention toutefois, certains volumes pourraient s'épuiser.)

Joyeuses découvertes !

Si le mp3 n'est pas encore fonctionnel, voyez cette ancienne version de la notule.

4 roulades

Bra — 22 juillet 2006

Le chant des esprits sur les eaux... L'une des oeuvres chorales que je préfère ! Personnellement, je l'ai dans la très belle version de Sawallisch... Mais je vais essayer de trouver cette intégrale à la médiathèque de la ville ou à celle du CNR ; ou, sinon, chez mon vendeur habituel...

DavidLeMarrec — 22 juillet 2006

Oui, une très belle oeuvre, assurément, tout à fait originale, avec ces masses évolutives.

Xavier — 28 juillet 2006

Ca doit surtout prendre toute son ampleur avec de très bonnes enceinte ou dans une église (ou tout autre endroit qui "favorise le son").

Cela me fait penser aux chants russes orthodoxes, sans la voix grave.-, et sans cette oscillation persistante qui, personnellement, me gène un peu.

DavidLeMarrec — 28 juillet 2006

Ravi de voir qu'en plus du reste, vous avez bon goût (cf. Thora). :-)

Je note que les activités ont repris chez vous, et sur un terrain encore plus glissant. J'irai vous lire avec intérêt !


Une accoustique sèche peut bien convenir à ces choeurs, mais il faut de bonnes conditions d'écoute pour conserver la clarté d'élocution. Le problème d'une réverbération d'église serait de rendre le texte inintelligible (alors que l'Arnold Schönberg fait un véritable effort), et aussi de diluer l'intimité de la chose.
Mais oui pour une spatialisation avec de bonnes enceintes, en scène ou autre.

Le domaine du chant a capella est trop peu exploré et contient des merveilles, notamment en musique traditionnelle (occitane, basque, corse, roumaine...), mais aussi chez nos contemporains : Vasks, Górecki, Hillborg, Nørholm... pour prendre quatre domaines différents (balte, slave, finlandais, scandinave).

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