The Mireille effect
Mireille Delunsch a un statut étrange dans le panorama lyrique contemporain.
Après de longs débuts dans un univers purement local, elle se représente à présent sur les plus grandes scènes françaises - sans toutefois chercher à "se vendre" à l'étranger. Son ascension a été vertigineuse, depuis quelques disques de Gluck jusqu'aux scènes d'Aix et de Paris dans des rôles où la concurrence est, au moins historiquement, la plus dure (les tubes verdiens et mozartiens). La critique lui est favorable, et a suivi sans broncher ces remarquables promotions.
Les lyricomanes anonymes sont souvent plus réservés, lui reprochant une faible projection et des carences techniques. Tout le débat a fini par se cristalliser autour de sa Traviata aixoise (2003 interrompue, et repise en 2004).
C'est pourquoi je me propose d'en faire l'écho autour de l'étude de la fin de l'acte I.
De toute évidence, les possibilités techniques sont limitées. On remarque facilement :
- le souffle court qui pousse à l'accentuation du -ci de "vortici"
- certains aigus inachevés, "pointus", plus ou moins justes
- la vocalisation à plusieurs reprise savonnée
- toujours dans la vocalisation, des notes aiguës non "attrapées", qui manquent purement et simplement.
Pourtant, une tension très forte parcourt l'ensemble. Mireille Delunsch a l'art de tenir son vibrato varié, qui colore une redite, mène à la fin d'une phrase, sans aucun systématisme, avec une grand intelligence, et, pour le coup, une maîtrise technique remarquable de son phrasé.
Chaque répétition d'un membre de phrase est réalisée différemment, et par là même incarné de façon complexe, progressive - bâtie de façon à révéler l'évolution de facettes d'une même situation, voire d'un même sentiment. Des éclairages fugitifs se juxtaposent alors avec une grande justesse, mise en évidence esthétique de sous-conversation interne au personnage, avec un résultat assez édifiant de pertinence.
Sans compter un goût très sûr, avec un travail sur le personnage au sein des phrasés et de la nuanciation, jamais par des effets. On notera ainsi - avec ravissement - les piani flûtés qui accompagnent la répétition mal assurée du personnage, défiant mais avec timidité.
La barrique de coulis sur la pièce montée étant ce délicieux accent alsacien en italien, absolument craquant (Croci delizio al cori)...
Cette maîtrise assez vertigineuse de la conception théâtrale de l'interprète Delunsch entre en contradiction avec la Légende, de mon point de vue. En me repenchant sur les témoignages Callas (tout particulière Ghione 58, au San Carlos de Lisboa), j'ai remarqué :
- Une voix extrêmement puissante, un phtysique-ogresse.
- Des manières assez affectées : le personnage est soutenu par des attitudes, des effets juxtaposés, qui ne construisent pas une psychologie cohérente ou même simplement convaincante, car très stéréotypée.
- Dans Fors'è lui ch'è l'anima, on remarque de nombreux mouvements de sforzando (là où Mireille Delunsch fera un morendo), ce qui me semble assez incompatible avec la dimension onirique et hésitante de l'épisode.
- Les aigus ajoutés et tenus prolongées (y compris de Kraus dans le Sempre libera, alors qu'il est censé chanter pour lui-même, voire être l'émanation d'un rêve ingénu !), moyens de démonstration qui sont bien peu en relation avec la crédibilité d'un personnage, surtout phtysique. On ne demande surtout pas une incarnation réaliste - sinon ce n'est plus une représetnation artistique, codifiée -, mais le verbe demeurant le verbe, des phrasés pas forcément plus brefs mais moins ostentatoires seraient bienvenus.
Piétiner les anciennes idoles pour en ériger de nouvelles n'a aucun sens. Simplement, en ayant par pur hasard écouté les deux captations à la suite, le décalage entre leur réputation et leur pertinence m'a fortement ébranlé.
David - mireillistemanifestementforcené
Écrit par DavidLeMarrec , dans Disques et représentations, Portraits
Non, je ne vous oublie pas, mais en ce moment je suis très occupée ! Alors pardon pour ce long silence et juste un petit mot sur Mireille Delunsch car je sens bien que vous l’appréciez beaucoup :-) !
Je l’ai vue récemment sur Arte dans la Traviata (Aix 2003).
J’ai bien aimé sa voix, même si je ne serai pas encore capable de la reconnaître. Ses aigus m’ont été agréables, ce qui est une belle et rare exception pour une soprano dans le rôle de Violetta ! Son chant est simple, franc, sans artifice tout comme son jeu que l’on sent très naturel. Le seul reproche que je pourrai faire c’est que je n’ai guère senti d’évolution dans son personnage au fil du déroulement de l’opéra. Elle est déjà désabusée et abattue dès le début, et cela « n’empire pas » vers la fin ! Heureusement d’ailleurs que ni son jeu ni son chant ne sont trop dramatiques, ce qui serait vite insupportable !
Malgré quelques petites difficultés dans les sur-aigus, je crois qu’on peut vraiment dire que vocalement « elle assure », dans le meilleur sens du terme, et en tous cas j’ai vraiment apprécié sa Violetta très digne et émouvante.
Quant au trio infernal « décors-costumes-mise en scène », je n’en ai vraiment rien à dire (ce qui de ma part est déjà un compliment en soi…), sauf peut-être que le « jeu vidéo » n’est pas ma culture visuelle…
J’ai entendu il y a quelques semaines Mireille Delunsch interviewée sur France-Musique à propos du Don Giovanni qu’elle joue actuellement à Paris. Ce spectacle est visiblement plus l’œuvre de M. Haneke que celle de Mozart puisqu’elle en disait : « la musique ne dérange pas la mise en scène ». Incroyable non ?
Bon, je triche un peu car le contexte –dont je ne me souviens plus- nuançait tout de même un peu ses propos. Ils restent néanmoins surprenants dans la bouche d’une chanteuse, d’une musicienne !