Carnets sur sol

vendredi 10 avril 2026

Leitmotive de TOSCA — 12 — II : la gavotte absurde et la question du vérisme

Nouvelle publication de la chaîne YouTube de Carnets sur sol

Début de l'acte II

*HISTOIRE DÉRAISONNABLE D'UN LIVRET*

. Rappel sur la conception du livret (déjà évoquée plus en détail dans les épisodes précédents) : prétentions de Sardou exorbitantes sur les droits. Une fois acquis par Ricordi, vu que Puccini s'était entre temps entiché du sujet de /La Bohème/ d'après Murger, le sujet de Tosca est transmis à Franchetti. Tout le monde semble avoir Puccini en chouchou, et Fontana (un librettiste finalement écarté du projet) intrigue pour trouver d'autres sujets d'opéra à Franchetti, afin que Puccini puisse écrire _Tosca_ une fois _La Bohème_ achevée, ce qui arrive finalement. Illica, le librettiste qui réalise l'adaptation (et notamment la fusion des trois actes centraux, admirée de tous), choisit finalement Giacosa et non Fontana pour la mise en forme du livret, ce qui rend amer le zélé intermédiaire. Il est vrai que le résultat est assez spectaculaire : la cantate à la cour superposée à la torture, avec l'évocation par un récit de l'acte dans la villa de Cavaradossi. Quelle adresse !
.. Comment fait-il ? La cantate du II est jouée hors scène pendant que se déroule l'interrogatoire du IV. Le contenu du III est simplement raconté par Spoletta qui en revient. Évidemment, il est fantasque de faire du Palais Farnèse (actuelle ambassade de France) un poste de police et un lieu de torture, de surcroît à l'étage noble (puisqu'on entend le concert donné sans doute au rez-de-chaussée), avec le sang qui coule par-dessus la tête de la reine. (J'imagine que des metteurs en scène ont déjà essayé de montrer ça, il y a des images de pouvoir faussement innocent très graphiques à bâtir.)

*LIEUX*

. Le deuxième acte se déroule, comme les autres, aussi dans un lieu réel : après l'église romaine Sant'Andrea della Valle, le Palais Farnèse (avant le fort Sant'Angelo). Plusieurs tentatives ont abouti – l'une pour retransmission en direct pensée par Andrea Andermann au début des années 1990, l'autre pour le film de 🐷Benoît Jacquot🐷 – de jouer, en conséquence, l'œuvre dans les topologies où elle est censée se dérouler. (Quête qui aurait sans doute paru étrange à l'époque où les mises en scène se contentaient toutes d'imiter le décor suggéré dans le livret.)
De surcroît, tout se déroule le temps d'une journée, ce qui permet de jouer avec les lumières, les ambiances, ou même de réaliser une logistique efficace pour transporter les chanteurs.

*VÉRISME ?*

. Le réalisme des lieux et les étiquettes de la musique du temps portent à réflexion et sont sujets de débat : on rapproche parfois _Tosca_ du courant vériste, non sans fondement sur le plan musical, avec son style direct, peu contrapuntique, volontiers violent. Pour le sujet cependant, le vérisme littéraire, inspiré du naturalisme français, s'attache en principe plutôt à la vie des pauvres gens, aux « véritables » existences du peuple.

. _Tosca_ fait partie de ces opéras dont la crudité réaliste les fait souvent assimiler au courant vériste dans les commentaires, alors même qu'ils représentent des aventures de la plus haute société (comme _Guglielmo Ratcliff_ de Mascagni, _Andrea Chénier_ de Giordano ou _Adriana Lecouvreur_ de Cilea) : un aristocrate vivant à Paris qui a le luxe de rester à Rome pour voir sa maîtresse, une cantatrice protégée de la reine, tous deux menacés par les trames du chef de la police romaine... Pas exactement un drame de pauvres gens.

. Cependant crudité de l'action, la vérité des lieux et de certains personnages (les fameux _effets de réel_) l'en rapprochent. Et surtout, on nomme vérisme plutôt le style musical — issu de Verdi, mais avec des élans lyriques et des doublures orchestrales empruntés à Wagner.
.. Tout dépend donc si l'on parle d'un point de vue musical, où la parenté est très sensible, ou littéraire – où, finalement, les fantaisies du dispositif ont peut-être plus de parenté avec la _scapigliatura_ (peu ou prou « ébourifferie » en français), mouvement de la bohème anticonformiste milanaise (représenté notamment par les frères Boito) qui rejette le romantisme comme trop formel et institutionnel, pas assez rêveur — ce qui serait logique, puisque parmi les premiers livrets de Puccini, plusieurs y sont apparentés, comme _Edgar_ ou... _La Bohème_. Certes, une _scapigliatura_ mâtinée de grand-guignol, mais le parallèle rend peut-être mieux compte du projet que le rapprochement extensif et sommaire avec le vérisme.

Description trop longue : la suite (le relevé des motifs et les commentaires sur la gavotte) dans les commentaires.

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