Les cloches dans les musiques sans cloches – 06 – Boris Godounov : miracles (et enfer) acoustiques
Nouvelle publication de la chaîne YouTube de Carnets sur sol
Récit d'une révélation : je me suis toujours demandé d'où provenait l'idée saugrenue de ces arpèges brisés et accords oppressants au début du couronnement de Boris.
En réalité, en lisant plus généralement sur les cloches pour préparer cette série, je connecte les fils : les cloches russes, contrairement aux cloches occidentales, ne sont pas accordées après la fonte. Elles produisent des sons partiels riches et sans cohérence particulière, qui ne produisent pas de note précise. L'agressivité inconfortable de leur son symbolisait aussi bien la projection de l'Esprit sur les terres voisines qu'elle cherchait à créait une sorte de prestige et de crainte sur les âmes environnantes.
Il n'existe donc pas de carillon, au sens mélodique, dans la pratique des cloches russes (actionnées par une corde tendue qu'on vient fléchir). Ce qui s'en approche le plus est le trezvon, joué pour les moments de réjouissance, où toutes les cloches d'une église sont tour à tour puis simultanément actionnées.
Aussi, qu'on s'imagine l'atmosphère sonore lorsque, pour le couronnement d'un tsar, toutes les églises autour du Kremlin se lançaient à corps perdu dans leur propre trezvon, déjà un mélange de sons puissants et sans hauteur définie… Cela explique assez bien, je trouve, l'aspect terrifiant de ce Prélude de Moussorgski, fondé seulement sur deux accords légèrement dissonants. On y retrouve aussi le pépiement des cloches actionnées une à une avant le tintamarre du tutti, propre au trezvon.
Je comprends enfin, de façon assez crédible, le sens de ce moment très audacieux, qui m'avait toujours échappé — j'avais mis ça sur le compte de la volonté de Moussorgski de ne pas relâcher la tension, mais je trouvais ça très radical de l'inscrire ainsi dans le décorum d'une scène d'exultation publique. En réalité, ce n'est pas totalement détaché de la réalité sonore concrète de ce que devait être une ambiance de fête publique dans le centre de Moscou. Au moins aussi oppressante que jubilatoire…
La vidéo contient quantité d'autres détails sur l'usage concret des cloches dans la pratique slave orientale — j'ai même pour l'occasion lu le synopticon publié au début des années 2000 par le patriarcat moscovite à propos de l'usage officiellement approuvé des cloches dans l'église orthodoxe.
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Retrouvez ici toute la série « Les cloches dans les musiques sans cloches » :
https://www.youtube.com/playlist?list=PLLNKbb6ITxkPowc7cBQ4K1-MWop4k5d-u .
Écrit par DavidLeMarrec , dans Les vidéos de Carnets sur sol