Carnets sur sol

dimanche 23 novembre 2025

Dépenser ses enfants

Initialement publié sur Belle Hémiole, le carnet où je cache mes humeurs extra-musicales, le 23 novembre 2025. Version d'origine.

J'étais curieux de voir ce que mes cercles sur les réseaux diraient de ce qu'il faut « accepter de perdre ses enfants ». (Déclaration du CEMA devant le Congrès des Maires cette semaine.)

J'espérais confusément une remise en contexte : « 'ses enfants' veut ici dire 'ses soldats' » (j'ai eu le doute, même si le contexte du reste du discours ne plaide pas en ce sens) ; « il dit ce que le PR lui demande de dire » (en tout cas pas sans son aval !) ; « il parle en militaire, avec les mêmes mots que pour un exercice, ne prenez pas trop ça au sérieux » (peut-être).

Mais non.
(Je veux dire, pour beaucoup de gens que j'estime raisonnables et avec lesquels je partage l'essentiel des valeurs.)

Et donc, un peu déçu de l'argumentation récurrente « ben oui bien sûr c'est ça la guerre, les pacifistes sont pour la Russie ».

Ok Maurice Barrès.

D'autant plus que la question, même en cas d'invasion du sol européen, ne se posera pas en ces termes : on ne va pas relancer la conscription si la Russie envahit Suwałki. Il faudrait vraiment que la Russie (déjà incapable de prendre l'Ukraine) soit dans une campagne victorieuse jusqu'en Allemagne pour qu'on envisage de former des civils au maniement des armes.

Et si par là il veut dire : « savoir qu'en cas de confrontation directe avec la Russie nous pourrions être bombardés et qu'il faudrait tenir pour ne pas se soumettre », c'est furieusement mal dit et mériterait ample exégèse.

J'avoue ne pas arriver tout à fait à secouer le soupçon que ces haut gradés qui viennent la bouche en cœur parler de dangers et d'efforts, au moment du vote du budget, soient en train de nous vendre un antidote commode pour eux, afin de compenser la peur qu'ils ont eux-mêmes créée.

En tout cas, dans l'attente que ce soit vraiment nécessaire, qu'un militaire demande aux élus de la nation d'influencer la population pour qu'elle se sente prête à sacrifier ses enfants ne me paraît vraiment pas anodin. Lorsqu'on commence, dans une démocratie, à considérer ses citoyens comme une masse de matériau qu'on peut utiliser et dépenser, ce n'est vraiment pas un bon signe.

Et j'avoue avoir été un peu perturbé en voyant combien se sont précipités pour disqualifier ceux qui se récriaient et atténuer, justifier ce discours dont je suis assez persuadé que le but n'était pas d'être approuvé littéralement.

--

Mise à jour une semaine plus tard.

J'ai regardé le court entretien donné sur le service public par le CEMA pour vérifier si je n'avais tout de même pas commis d'erreurs d'interprétation. Problème : le conducteur du journaliste était catastrophique.

Inutile, d'abord : « Avez-vous été blessé par ces réactions ? ». C'est peut-être intéressant pour les acteurs ou chanteurs avec qui le public peut entretenir une relation parasociale, mais un chef militaire ?

Complaisant, ensuite : « Comprenez-vous que vos paroles aient pu choquer ? ». Au lieu de poser des questions précises sur le contenu, on donne la possibilité à l'interlocuteur de choisir l'angle qu'il veut pour rester dans des déclarations vaporeuses du type « je comprends que la vérité inquiète » ou « je ne voulais pas faire peur, mais il est important d'informer le public car l'heure est grave ». Ce que le CEMA, très bien mediatrainé, ne s'est pas privé de faire.

Et tout à l'avenant. À aucun moment des questions précises et éclairantes n'ont été posées. Je n'ai pas de formation de journaliste et je ne suis pas très bon pour poser des questions, mais tout de même, il y avait deux-trois choses à éclaircir.
→ Qui sont les « enfants » dont vous parlez ? Militaires professionnels, réservistes, appelés, civils ? [Il serait important que ce soit clair, et le discours ménageait une volontaire ambiguïté sur la question pour permettre un rétropédalage.]
→ Quels sont les scénarios de cette perte ? Bataille rangée à l'étranger ou en France, résistance sur notre sol, bombardement de logements civils, perte d'infrastructures vitales du type énergie, hôpitaux ? [Ce n'est vraiment pas la même chose, entre accepter de perdre dix soldats de métier dans une opération spéciale, de se préparer à mourir dans une ville bombardée, ou encore de laisser partir ses enfants sur le front. Et à aucun moment ça n'a été précisé dans le discours ni demandé dans l'entretien…]
→ Qui a pris l'initiative de cette ligne ? Si c'est le pouvoir politique, les citoyens doivent le savoir. Si c'est un militaire, ça pose la question de la légitimité démocratique. [Évidemment, il mentira en disant que tout vient de lui et qu'il ne fait qu'informer, mais au moins on disposera d'une base lorsque le Canard ou Médiapart révèleront la note de service du cabinet du président attestant que le CEMA a menti.]

Et bien sûr, notre homme s'en tire à bon compte, il voulait seulement « expliquer », alors qu'il prépare les esprits à l'acceptation de demandes inacceptables — ou pousse simplement ses pions pour gagner des arbitrages budgétaires. « Nos enfants, jamais ! Ah, vous pouvez vous en passer mais vous avez besoin de dix milliards d'équipements et de recrutements ? Oui, bien sûr, servez-vous. »

Navrant, vraiment. À ce degré-là, je me demande s'il y a des consignes de n'interroger que complaisamment ou si c'est une sorte d'impensé collectif dans certaines rédactions. [Car, pour être juste, je dois de préciser que c'est la même chose lorsque sont invités à ce micro-là des guignols qui se prétendent scientifiques ou philosophes, on leur sert la même soupe.]

1 portamento

Arnaud B. — 29 novembre 2025

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<p>Oui, que la Russie commence déjà par passer le Niepr...</p>
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