Les comptes-rendus factuellement deshonnêtes
Initialement publié sur Belle Hémiole, le carnet où je cache mes humeurs extra-musicales, le 10 août 2025. Version d'origine.
1. Ce qu'on lit
L'actualité est si intense qu'il n'est pas aisé de lire les publications avec lesquelles on est en désaccord — parfois sur des sujets de vie ou de mort, ou concernant les libertés fondamentales, ou encore nos valeurs les plus précieuses. On peut se dire qu'il est sain de se forcer, même si ça pique.
En revanche, à quoi bon se contraindre à lire des propos qui n'ont aucun lien avec le réel ? Et il se trouve que la liste des publications auxquelles on ne peut pas faire confiance est assez longue. J'avais déjà mis de côté depuis longtemps Le Point, par exemple – y compris pour des choses très simples et (presque) apolitiques comme les temps de parcours à pied dans Paris, les faits et infographies s'avèrent régulièrement inexacts. Ma règle, depuis des années, est : si une info m'intéresse dans Le Point, je la recoupe immédiatement – ce que je ne fais pas avec d'autres journaux.
2. Commission & comptes-rendus
En mai dernier, j'ai regardé une bonne partie des auditions de la Commission d'enquête sur les violences et le contrôle dans les établissements scolaires de l'Assemblée Nationale (toutes sont disponibles sur cette playlist de la chaîne du corapporteur, mais si vous n'aimez pas ce député ni ne souhaitez lui octroyer des vues, tout doit encore se trouver sur LCP, il faut simplement chercher un peu plus). Et notamment l'audition du premier ministre, certainement pas la plus intéressante – voir les recteurs se noyer dans les impossibles justifications de leurs décisions politiques ou les inspecteurs faire mine de découvrir des faits avec indignation est sans doute bien plus révélateur de la logique générale des politiques éducatives –, mais la plus couverte par la presse.
Ayant suivi attentivement l'intégralité de l'audition, et après avoir lu régulièrement la presse dans les semaines précédentes, j'ai pu constater exactement ce qui s'était dit. Occasion chimiquement pure de vérifier quels sont les journaux qui s'accommodent avec les faits.
Via Europresse (accessible gratuitement avec un abonnement à la BNF, ça coûte 15€ l'année et ça ouvre un accès illimité à leurs concerts pour les Franciliens et à une quantité considérable de titres de presse), j'ai constitué un dossier d'un maximum d'articles qui ont paru à propos de cette audition. Je vous en mets le contenu brut (1,2) si vous désirez vous-même en faire l'épluchage.
À l'époque, je promis à mes camarades sur les réseaux de donner mes conclusions. L'heure est venue de tenir promesse.
3. Principes
Pour ceux qui n'ont pas suivi – ou qui ont oublié –, on peut résumer le contenu de l'audition assez simplement : le premier ministre a soutenu simultanément 1) avoir toujours eu la même position 2) ne rien avoir su des violences avant ces dernières semaines 3) avoir été le premier, dès les années 90, à agir énergiquement, contrairement à ses successeurs.
Il n'est même pas besoin de lire la liste de ses déclarations précédentes dans la presse (« je n'ai rien su », puis « je n'ai rien su de sexuel », puis « je n'ai rien su de plus que ce qui paraissait dans la presse », puis « je n'ai rien su de plus que ce qui paraissait dans la presse et de ce que m'a dit le juge », toujours assorti de l'affirmation qu'il a sans cesse tenu la même ligne) pour se rendre compte de l'incompatibilité entre ces arguments.
Parmi les éléments saillants (mais qui ne correspondent pas au fond), il y a eu sa volonté de projeter des extraits des auditions précédentes (sans en avoir averti la commission), la tentative de discréditer la lanceuse d'alerte (« affabulatrice ») sur la base de dates (qui se sont après vérification par la presse révélées pour certaines inexactes, pour d'autres peu probantes pour la démonstration), et l'affirmation des vertus d'une « tape éducative » pour remettre les enfants dans le droit chemin, affirmant (« quel père de famille n'a pas… ») suscitant la stupeur et la réticence (un peu ostentatoire) des députés présents, y compris de son camp.
Ce n'est pas le sujet le plus intéressant – à part pour juger de son empathie, en cherchant à détruire la réputation de la seule personne à être intervenue aussi vigoureusement pour défendre les enfants, juste pour sauver sa propre peau politique –, même si cela a duré à chaque fois assez longtemps. Mais le caractère spectaculaire de ces épisodes a conduit la presse à en parler, et on verra bientôt comment ils ont été relatés.
La première chose que je remarque, c'est l'abîme qui sépare la presse écrit des médias audiovisuels. Ce que j'ai majoritairement entendu comme commentaire, à la télévision, c'est « rien de probant », « dévoiement du principe des commissions » (pour le coup, pour avoir suivi ces travaux, même s'il y a évidemment des questions politiques, l'ensemble du travail de celle-ci a été minutieux et éclairant, je trouve), « parole contre parole », « vigoureusement défendu », y compris chez des médias considérés comme plutôt « équilibrés » ou « progressistes ». Il fallait aller du côté de la chaîne web de L'Humanité ou de la webtélé Blast pour trouver majoritairement des commentaires qui correspondaient simplement à la réalité : les propos tenus par le premier ministres étaient incohérents (et souvent fallacieux). En l'occurrence, c'est facile à vérifier, il ne s'agit pas d'opinion : lorsqu'on dit « je ne savais rien », puis qu'on explique « je suis intervenu tout de suite », et qu'on ajoute « j'ai toujours dit cela », il y a forcément au moins une de ces déclarations qui ne peut pas être véritable (et, de ce que je comprends, ce sont même probablement les trois qui sont fausses). En rendre compte comme « Bayrou s'est bien défendu pied à pied face à des questions politiciennes, c'est parole contre parole, on ne saura jamais », c'est une opinion, pourquoi pas, mais ça ne décrit pas ce qu'on peut voir dans ces séances.
Quand je dis malhonnête, donc, ce n'est pas seulement que leur compte-rendu ne correspond pas à ma perception : c'est qu'il occulte, manifestement délibérément, les aspects principaux de ce qui s'est dit, remplace le contenu de l'audition par les seuls éléments de langage du premier ministre, ou s'attarde sur des détails de séance au lieu de témoigner de son contenu.
Il y a des émissions, et même des chaînes entières, que j'ai cessé de regarder après ça. Si on ne peut pas leur faire confiance sur des questions aussi évidentes qu'un mensonge en public avec la déclaration 1 qui s'oppose à la déclaration 2, qu'en penser lorsqu'ils rapportent des bruits de couloir ou expliquent des notions techniques complexes ? C'est fini pour moi.
Pour la presse écrite, les comptes-rendus sont vraiment beaucoup plus proches de la réalité, mais un certain nombre de journaux en travestissent le déroulé de façon surprenante. (Je n'ai pas vérifié à qui appartenait chaque titre local, mais il n'est pas impossible qu'on y trouve des explications.)
4. La liste
Après ces prolégomènes pour être sûr que l'on parle de la même chose, la liste promise.
a) Rigoureux
Je commence par ceux qui sont exemplaires dans leur traitement complet de l'information, avec compte-rendu fidèle des débats et remise en contexte : L'Humanité (qui s'est beaucoup investi sur le sujet), Libération, Le Nouvel Obs, Le Monde (qui ajoute même les réactions des victimes à l'audition, mais qui est aussi plus prudent que les journaux de gauche dans certains articles). Dans de nombreux articles, Sud-Ouest obtient même de nombreuses informations nouvelles auprès de protagonistes de l'époque (on y apprend aussi les interventions niées de proches de Bayrou, le juge Mirande y souligne ses mensonges, etc.).
J'aime assez la façon dont La Charente Libre met en regard un descriptif précis des propos échangés pendant la commission… et les déclarations de tous ceux qui ne sont pas le premier ministres, toutes en contradiction avec ses affirmations. Le ton y est très neutre, mais la percussion entre d'une part les affirmations de l'un, d'autre part l'accumulation de faits et témoignages crée un contraste qui résume très bien la situation, sans nul besoin de recourir au journalisme d'opinion. On retrouve le même processus de mise en regard des propos tenus et du contexte dans La Dépêche du Midi et Le Petit Bleu d'Agen.
b) Prudents
D'autres sont plus prudents (et étranges). L'Opinion couvre honnêtement les faits, mais reste le plus pondéré possible. Le Maine Libre, L'Union, Le Courrier Picard, L'Est Éclair, Paris-Normandie publient le même texte, qui relaie sans distance les éléments de langage du premier ministre… mais précisent à la fin qu'il est contredit par tout le monde.
Je trouve tout de même que cela ne rend pas bien compte de l'évidence du mensonge – si lorsque la même personne déclare publiquement deux (puis trois, puis dix) choses incompatibles, qualifier ces propos de faux n'a rien à voir avec une opinion, ou alors tout est opinion et rien n'existe vraiment hors de nos perceptions, esse est percipi aut percipere, si mon frère est mythomane et cherche le Seigneur qui suis-je pour juger, etc.
c) Aléatoires
Plus troublant encore certains journaux changent radicalement leur angle selon leurs rédacteurs. Le Figaro par exemple, parfaitement exact dans certains articles, se montre malhonnête dans d'autres – parlant de brio pour les réponses du premier ministre, qui, déjà rhéteur particulièrement laborieux d'ordinaire, n'était pas vraiment dans un grand jour ; ou relevant les allégations de retranscription fausse des auditions de la commission, sujet totalement annexe que Bayrou n'a d'ailleurs pas pu prouver faute de pouvoir correctement fournir le matériel nécessaire.
Pour Les Échos, assez prudents sur leur interprétation des faits, on bascule dans de la pure communication politique dans les articles de Marie-Christine Corbier, modifiant la hiérarchie des arguments et des débats dans la commission pour ne relayer que des détails, uniquement du point de vue du premier ministre, tandis que les autres articles publiés par le journal sont, eux, tout à fait sérieux dans leur approche.
Même problème avec La Nouvelle République des Pyrénées : certains articles mettent en regard déclarations et contradictions, tandis que d'autres héroïsent Bayrou (même texte que dans L'Indépendant ci-après).
d) Malhonnêtes
Et puis on passe aux comptes-rendus malhonnêtes. Des journaux que je ne lirai plus jamais sans recouper systématiquement leurs informations : on ne peut pas leur faire confiance pour simplement relayer des faits. (Cela inclut évidemment les trois titres précédents, puisqu'on ne peut pas savoir sur quel rédacteur on va tomber !)
Aujourd'hui en France demeure étrangement vague ; Le Parisien (les articles que j'ai lus l'étaient pas communs aux deux) ne relate que les dénégations de Bayrou sans remise en contexte. Idem pour La Voix du Nord.
La Dépêche du Midi passe les plats, reprise uniquement des éléments de langage, sans lien avec le déroulé réel de la commission. Dans la même perspective, L'Indépendant ne rappelle que la défense de Bayrou, et joue de surcroît le pathos du bégaiment (et sa bravoure !). Ce texte est aussi repris dans La Nouvelle République Pyrénées et Centre Presse Avignon.
C'est donc sans commune mesure avec le délire généralisé à la télévision – mais vu qu'on y entend aussi très régulièrement l'apologie de crimes de guerre de toutes sortes (et même quelquefois, pourquoi pas après tout, la minimisation du suprématisme, du nazisme…), sans aucune conséquence pour leurs auteurs, je n'en attendais pas grand'chose.
Pour autant, le nombre de publications écrites incapables de rendre compte du déroulé de l'audition, et qui se fondent au contraire sur la communication (largement démontrée comme mensongère) sur premier ministre, est assez préoccupant sur la loyauté de la presse vis-à-vis de son public.
Je n'entre délibérément pas dans la question des faits qui sont protégés par cette couverture des événements ; il est certain cependant que leur gravité, et la légèreté avec laquelle ils ont été accueillis (par une partie de la presse, et plus encore par les députés, qui auraient eu le pouvoir d'agir) a révélé un assez vaste contingent de personnes sans honneur, auxquelles il faudra penser de ne plus jamais accorder sa naïve confiance.
Écrit par DavidLeMarrec , dans Belle Hémiole