♥ Anton BRUCKNER : la Wagnermania, jusque dans les motets
Initialement publié sur le site alternatif Carnets sur sol (disques), le 14 janvier 2025. Version d'origine.
En réécoutant les (divins) motets de Bruckner – pour ceux qui n'ont pas encore essayé, dans un style très épuré et mendelssohnien, très loin du grandiose (du tapage ?) de ses symphonies –, je suis frappé coup sur coup par deux parentés wagnériennes. L'une très explicable, l'autre qui constitue peut-être une coïncidence, ou plutôt une imprégnation.
Je vous ai calé les vidéos pour que vous puissiez entendre le bon extrait.
Christus factus est
Dans Christus factus est, j'entends clairement le motif du Graal de Parsifal – on sait de façon très certaine que Bruckner était très imprégné du Wagner de maturité, dont il avait inclus des thèmes dans le mouvement lent de sa Troisième Symphonie. L'hommage n'avait pas été du goût du Maêêtre, qui, recevant la partition, lui écrivit en substance « virez-moi de votre truc tout ce qui m'appartient » – d'où la seconde version très différence de l'adagio, peut-être plus belle au demeurant, et celle la plus couramment jouée aujourd'hui.
Ce n'est pas vraiment étonnant, dans la mesure où ce thème est issu de l'Amen de Dresde, un fragment composé par le (très bon) compositeur saxon Naumann à la fin du XVIIIe siècle, et largement passé dans la pratique religieuse des églises catholiques et luthériennes de Saxe dès le début du XIXe siècle. Mendelssohn utilise ce thème comme introduction de sa Cinquième Symphonie célébrant la Réforme, et Wagner en fait le motif du Graal.
Il a la particularité d'être un motif ascendant et lumineux, qui figure très intuitivement l'élévation de la foi ou de la prière. Il n'est donc pas étonnant, Wagner ou pas, qu'il soit réutilisé, de façon un peu enrichie et ornée, par Bruckner.
On le retrouve aussi dans d'autres motets comme Virga Jesse ou Vexilla Regis.
Locus iste
La seconde surprise se trouve dans Locus iste :
La parenté avec le chœur des Pèlerins – dont je n'ai jamais lu qu'il ait une autre source que la plume de Wagner, j'ai tâché de le vérifier, apparemment rien, mais si jamais un lecteur de passage a une information sur un réemploi par Wagner d'un thème qui aurait pu transiter directement jusqu'à Bruckner, je suis évidemment très curieux – de Tannhäuser m'a frappé dans l'enchaînement harmonique et même la mélodie.
D'autant plus insolite que le Wagner auquel on fait hommage est d'ordinaire celui qui a pris le tournant de la maturité… mais dans un contexte sacré, citer ce chœur de religieux (certes d'opéra !) ne paraît pas tout à fait incongru. Comme ce n'est qu'un bout de progression, l'assimilation involontaire n'est pas du tout exclue.
Discographie
Pour ceux qui n'ont pas déjà de version-doudou de ces motets, quelques suggestions.
Pour le mélange de beaux timbres, d'équilibres, de phrasé, d'atmosphère recueillie, La Chapelle Royale & Collegium Vocale de Gand avec Herreweghe est une valeur très sûre.
J'ai peut-être encore davantage écouté la version (avec petits braillards pour les pupitres hauts) moins parfaite mais dotée de timbres francs et d'une articulation très expressive, par le Chœur de la Cathédrale St Mary d'Édimbourg, dirigé par Duncan Ferguson.
Partagé avec des motets de Brahms, le disque de Tenebræ, dirigé par Nigel Short, fait valoir la discipline et la concentration du son chez ces spécialistes de musiques début XVIIe.
(Ici, Virga Jesse, où l'on retrouve aussi des échos de l'Amen de Dresde.)
Il en existe d'autres très belles, comme celle, plus traditionnelle, du Choir of St. Bride's Church (Fleet Street) avec Robert Jones. Ou encore le Flämig Kreuzchor, le Chœur de Brno dirigé par Fiala, le Chœur de Sainte Hedwige dirigé par Alois Koch…
Parmi les motets que j'aime beaucoup, Tota pulchra es, l'entrée du chœur qui semble une descente tournoyante depuis les hauteurs céleste, quel moment ineffable…

Je n'ai pas été complètement convaincu par Hiemetsberger avec le Chœur Sine Nomine paru ce mois-ci chez Gramola, label spécialiste du compositeur. Chœur vaste, timbres pas très beaux, et beaucoup de souffle audible dans les voix ; ce n'est pas mal phrasé, mais on est loin de la qualité extatique des meilleures versions – où du côté plus rugueux et débraillé d'Édimbourg.

Et évidemment, non publiée au disque, la version à 2 par partie de l'incroyable ensemble polyvalent Voces8, pour la pureté du diamant et l'intensité du solo.
Je suis bien sûr curieux de vos versions !
Écrit par DavidLeMarrec , dans Carnets sur sol (disques)