Notre-Dame-de-Paris, le réveil des orgues et le grand scandale
Initialement publié sur le site alternatif Carnets sur sol (concerts), le 11 décembre 2024. Version d'origine.

(Si, si, juste au-dessus de celle des Invalides, regardez bien.)
Où notre héros tâche d'expliquer pourquoi ses pires contempteurs ont peut-être bien raison.
1. Le scandale
Étrangement, j'ai peu lu de réactions à l'inauguration de Notre-Dame dans mes cercles mélomanisants. Trop grand public sans doute ; et pas assez de passionnés d'orgue, une niche dans la niche du classique. Il faut dire aussi que, même du point de vue des amateurs d'orgue, ces huit improvisations très courtes, dans un contexte cérémoniel très contraints, ne sont pas nécessairement les moments les plus propices à la libre fantaisie d'une improvisation de concert.
En revanche, les réactions dans la petite sphère de catholiques décontractés que je suis, et plus largement chez le grand public lorsqu'on cherche au hasard Notre-Dame + orgue dans les boîtes de recherche, se sont révélées beaucoup plus abondantes... et pour la plupart très dubitatives, voire violentes.
« Il faudrait interdire à tout jamais cet organiste de jouer. »
« Il m'a détruit les oreilles. »
« Je devrais arrêter de complexer et appuyer aussi sur les touches au hasard quand je suis ivre. »
« J'ai trouvé la bande son de mes cauchemars. »
« Aucune mélodie. »
« Pourquoi toujours privilégier la dissonance et la laideur. »
Etc. Quelques poignées d'exemples en illustration.













Typiquement, c'est dans ces moments-là qu'on regrette beaucoup que « l'Internet 2.0 » des blogues et des forums ait laissé la place aux réseaux propriétaires : difficile de trouver un débat articulé, par des gens un peu informés… il faut aller fouiller chez les organistes qui ont bien voulu se fendre d'un commentaire et disposent d'une communauté suffisamment importante. Les forums d'orgue que je connaissais sont morts, et j'aurais aimé nourrir ma réflexion de . Les rares forums de classique qui restent (semi-)vivants n'ont pas nécessairement une grosse dominante en orgue, souvent le fait d'une poignée de contributeurs, insuffisante pour animer de grands débats de ce genre, associant professionnels, organistes amateurs, mélomanes passionnés d'orgues, et autres mélomanes plus extérieurs au sujet mais disposant d'une profondeur de champ pour pouvoir participer aux débats. Avec les réseaux maillés en bulles, on se trouve réduit à espérer trouver, au gré du hasard, la pépite, qui ne sera de toute façon pas du tout représentative, ni nécessairement visible par tous.
J'en reviens au contenu.
Quelques camarades mélomanes se sont insurgés devant ce conservatisme (soupçonnant des lefebvristes, des sédévacantistes peut-être !) ou cette inculture (les fans de David Guetta...). Et devant cette outrance.
Outre l'effet de groupe, vite accentué par le goût des algorithmes pour l'engagement (et donc la controverse, indépendamment de sa qualité), je crois qu'il faut aussi y percevoir une émotion beaucoup plus largement partagée, et dont l'authenticité ne me paraît pas faire de doute.
2. Corpus delicti
Pour disposer vous-même du matériau sonore, voici les 8 improvisations de l'orgue, puis l'improvisation finale de Thibault Fajoles (oui, je reconnais chacun des quatre organistes titulaires à son style sonore, et surtout à la forme de sa tonsure). Les vidéos sont déjà calées par mes soins au moment crucial.
Les huit improvisations de l'inauguration, par les quatre organistes (successivement Olivier Latry, Vincent Dubois, Thibault Fajoles, Thierry Escaich).
Par Thibault Fajoles, le Deo Gratias final.
L'indispensable Nicolas Hildebrandt (le compte YouTube de référence pour l'improvisation à l'orgue) a, depuis le début de la rédaction de cette notule, publié sur sa chaîne la sélection des 8 improvisations, avec le titre ou la registration de chacune d'elles.
Qu'est-ce que j'en pense ? Je le dirai plus tard, mais ce n'est pas vraiment mon sujet ici.
3. Caractéristiques musicales
Pourquoi ces réactions si largement négatives ?
D'abord, toutes les improvisations ne sont pas concernées. La Tierce en Taille sur l'Ave Maris Stella de Vincent Dubois tisse des rapports avec le temps long, et l'orgue classique (c'est-à-dire, stylistiquement, baroque) français, avec des chants épurés sur des harmonies simples, qui surgissent clairement au-dessus de fonds discrets, dans des harmonies stables et consonantes. On s'approche résolument, à quelques détails harmoniques près, d'un pastiche XVIIIe. De la musique propice à la méditation, idéale pour une communion par exemple.
La première chose qui saute aux oreilles, pour un mélomane un peu habitué au répertoire d'orgue du (début du) XXe siècle et aux styles des improvisateurs, c'est plutôt la grande conformité avec la tradition de ces improvisations. La première improvisation de Vincent Dubois (au demeurant fondée sur le cantique Veni Sancte Spiritus), celles Thibault Fajoles, Thierry Escaich (qui vient de quitter Saint-Étienne-du-Mont) et Olivier Latry sont dans un style tonal augmenté, où le parcours harmonique (les enchaînements d'accords) reste assez traditionnel (pas fondamentalement différents, au fond, de ceux qu'on peut rencontrer chez Haendel, Mozart ou Gounod), mais où les accords incluent des notes supplémentaires – là où ce que l'on nomme accord parfait contient trois sons différents, nos deux héros emploient souvent des accords de quatre ou cinq sons. Ce sont en réalité les mêmes accords, mais plus complexes, plus habillés, créant davantage d'ambiguïté, permettant de nouveaux glissements d'une couleur à l'autre...
Le mélomane y entend aisément l'influence de Louis Vierne ou Marcel Dupré – on est même très en deçà du style Messiaen, où les enchaînements peuvent se comparer, mais où la gamme utilisée est réellement différente. Ici, si l'on supprimait les notes d'enrichissement, on se retrouverait sûrement avec un patron harmonique romantique assez peu perturbant.
Pourtant, les auditeurs, qu'ils soient fidèles ou grand public, ont été décontenancés, voire impatientés.
A) Évidemment, ces frottements ajoutés créent une musique plus tendue, plus sombre, pas évidente à encaisser émotionnellement, surtout dans un cadre liturgique où l'on est accoutumé à des sons plus simples, plus purs. L'émerveillement attendu devant l'éveil des orgues a pu se changer en malaise, de façon presque physique : cette musique est trop loin des codes communs, des chansons de musical theatre ou des cantiques qui ont précédé.
B) J'ai aussi été frappé de ce qu'Olivier Latry a choisi un improvisation en mineur : le mode mineur est particulièrement apprécié des musiciens car il existe plusieurs gammes mineures (trois principalement), ce qui permet de disposer d'une combinatoire plus importante pour essayer des chemins musicaux. (J'en connais qui se plaignent de ce que les airs d'opéra seria baroque ou classique soient pour la plupart en majeur, et que cela les ennuie, car trop prévisible !)
En revanche, le mode mineur est dans la culture commune plutôt associé à la tristesse, à l'affliction, aux pensées tourmentées... je comprends très bien comment Latry a trouvé sa propre approche jubilatoire, pouvant explorer des chemins, se grisant de la musique ; mais dans un cadre d'une célébration qui se pensait comme jubilatoire, le public a pu trouver l'approche, du point de vue des émotions spontanées suscitées, absolument à rebrousse-poil. Je les comprends très bien ; je donnerai des exemples plus loin.
C) Beaucoup ont parlé de Dracula, de la Famille Addams, de bande son de leur pire cauchemar... et là aussi, c'est assez cohérent – et pour tout dire prévisible : la musique grand public (la chanson, la pop, la comédie musicale, même le metal, le punk, le prog) repose sur des accords beaucoup plus simples, des enchaînements plus lisibles et anticipables. La seule occurrence où le grand public est confronté à ce type de musique très chromatique (qui glisse d'un référentiel à l'autre, emprunte à la gamme voisine, etc.) et harmoniquement chargé, c'est pour la musique de film. Et en particulier pour construire la tension dans les thrillers et les films d'épouvante.
Il n'y a donc rien de surprenant à ce que beaucoup d'auditeurs – qui, encore une fois, ne sont que très minoritairement des mélomanes de la sous-niche de la niche du classique post-1900 – associent spontanément, dans leurs émotions, cette musique à des affects négatifs, à un sentiment d'oppression, de menace.
Je ne crois pas que ce soit illégitime, ni même de la mauvaise volonté de leur part ; c'est un ressenti instinctif, construit culturellement depuis leur enfance, ils n'ont aucun moyen de s'y soustraire. Ils peuvent, certes, éviter de sortir de grandes phrases définitives sur un objet qui leur échappe, mais sur les réseaux, on discute tout haut entre potes ; cette cérémonie étant censée s'adresser à tous, il n'est pas déplacé que chacun ait, sans nécessairement plus ample informé, une opinion esthétique à exprimer, partager, voire revendiquer.
D) Il faut considérer aussi que les dissonances sont toujours plus fortes à l'orgue. Quelquefois parce que les orgues, même de facture contemporaine, ont un tempérament inégal, c'est-à-dire que chaque tonalité (chaque référentiel) a sa couleur propre, et que certaines ne vont pas être tout à fait justes. Mais en réalité, même en tempérament égal, l'orgue paraît plus dissonant pour des raisons structurelles.
J'essaie d'en détailler quelques-unes.
1) À l'orgue, il n'y a pas de possibilité de différencier l'intensité ou l'attaque des notes entre elles : une pression sur la touche = un son, toujours identique. On peut changer les jeux, et jouer sur deux ou trois claviers pour disposer simultanément de jeux différents, mais à la fin des fins, si vous plaquez deux notes à côté sur n'importe quel clavier, elles seront à égalité. Sur un piano (ou dans un chœur, ou à l'orchestre…), il est possible de jouer moins fort une note qui n'est pas principale dans l'accord. Or si on joue trop fort une note secondaire, l'effet peut paraître « faux ». (Jouez si-do#-mi-sol# ou do-mi-sol-si sur un piano en appuyant plus fort le si, vous verrez assez bien ce que je veux dire.) L'orgue met ainsi en avant des frottements qui paraîtraient assez bénins si l'on pouvait moduler l'intensité dynamique à l'intérieur des accords.
2) L'autre paramètre important est l'effet de jet continu : sur un piano, on entend la dissonance, puis le son s'érode peut à peu, créant un effet initial de tension qui se relâche assez vite. On peut obtenir le même effet assez facilement sur des instruments à vent ou à cordes (attaque forte, tenue du son plus douce), c'est même le cours naturel des choses. À l'orgue en revanche, le son conserve la même intensité pendant toute la tenue de la touche. Aussi une dissonance ne s'affaiblit-elle jamais, ce qui la rend plus inconfortable, surtout si elles se succèdent entre elles.
3) À l'orgue, les notes peuvent paraître moins justes qu'avec d'autres instruments : certaines orgues, même contemporaines, ne sont pas accordées en tempérament égal (la norme de nos pianos, disons, où toutes les tonalités sonnent de la même façon), les jeux utilisent des harmoniques fortes qui enrichissent le timbre de notes secondaires, et même un certain nombre de jeux sont des mutations, c'est-à-dire qu'il font entendre des notes en harmoniques, autres que celle jouée sur le clavier (le jeu de Tierce bien sûr, mais aussi le Nasard qui fait entendre la quinte, ou la Larigot qui produit la quinte à l'octave supérieure). Qu'ils soient des mutations ou non, les jeux, lorsqu'on les assemble, combinent des harmoniques riches et accentuent l'impression de notes qui s'entrechoquent entre elles.
Vécu encore tout récemment, même un Bach (BWV 542) sur un orgue contemporain registré en plein-jeu (donc un son brillant, mais pas toutes anches dehors non plus), dans une acoustique assez sèche, ça frotte quand même légèrement dans les harmoniques. Alors avec une musique plus dissonante et une acoustique qui mêle davantage les sons…
4) Par ailleurs le volume sonore important crée un impact physique fort, qui peut être délectable si l'on apprécie ce que l'on entend, mais aussi très inconfortable si l'on se sent bousculé par lesdits frottements. Ou par l'ambiance très sombre produite par cette suite de dissonances – même si ce n'est probablement pas l'ambiance pensée par l'organiste ! (Vierne ou Dupré peuvent paraître des musiques du désespoir, Messiaen peut même sembler une cacophonie « satanique », comme certains l'ont relevé. Ce n'était pourtant nullement leur projet.)
Inconfort car, pour l'auditeur, il n'y a aucun moyen d'échapper à l'agression sonore.
5) La réverbération brouille tout, et fait se superposer des accords consonants, qui paraissent d'autant plus dissonants qu'ils se succèdent vite. On comprend mal ce qui se passe. Et surtout, on ne peut jamais se reposer d'une dissonance, ni trouver repère dans les consonances, puisque tout se brouille en dissonance dès que le tempo est un peu plus allant que purement lent.
Un paradoxe vraiment étonnant que ce fait simple : la musique d'orgue, l'une des plus recherchées dans l'harmonie et le contrepoint, a été écrite pour un instrument et surtout des lieux qui ne permettent pas de les entendre proprement ! [Voyez cette notule sur les conversions et paradoxes à l'orgue.]
Tout cela explique assez aisément que des spectateurs et fidèles aient pu se sentir agressés. Non seulement je les comprends, mais je pourrai raconter plus loin mes propres anecdotes pour appuyer leur point de vue.

4. Qui était préparé ?
Que cela déplaise, on l'entend très bien, mais pourquoi cette révolte ? On aurait pu simplement lire des « dommage, on aurait pu faire plus consensuel » ou même « c'est moche », sans entrer dans cette surenchère d'indignation. Oui, les réseaux, l'émulation, le goût du cri. Mais pas seulement. Car je vois, en plus des raisons musicales et acoustiques, des objections de fond à formuler envers ce type d'œuvre – par rapport au contexte pour lequel elles sont conçues, je veux dire.
Pour une audition d'orgue, il n'y aurait aucun problème – et seuls les mélomanes retraités de la paroisse se seraient déplacés, comme d'habitude. Et dans ce cas, fin de la polémique avant même que d'être née.
D'abord, il faut poser comme préalable qu'on ne peut pas faire reposer le grief de l'absence de culture harmonique du XXe siècle organistique sur les auditeurs : mettons de côté les mélomanes qui aiment l'orgue (et encore, un certain nombre, assez important, doit n'aimer qu'un fourchette allant de Bach à Widor) ; pour les autres, quelle est la probabilité d'en avoir déjà entendu ? Pour entendre, il faut aller dans une église. Donc on peut déjà retirer tous les concertivores qui vont plutôt dans les salles de concert (et qui sont très nombreux à penser qu'ils n'aiment pas trop l'orgue, quel qu'en soit le répertoire), à peu près tous les mélomanes qui ne vont pas au concert (qui va écouter l'intégrale Leighton, les Pastels de Karg-Elert ou Job d'Eben s'il n'est pas tombé dessus au détour d'une audition d'orgue ? ces compositeurs sont à peu près absolument absents du reste du répertoire), et même tous les gens qui n'entrent pas dans les églises – impossible de tomber sur ça à la radio ou à la télé, ça n'existe pas.
Restent donc, parmi les non-amateurs d'orgue du XXe siècle, les fidèles qui vont à la messe régulièrement… mais encore faut-il que l'organiste aime et promeuve cette esthétique ! Beaucoup jouent des choses beaucoup plus consonantes, en particulier pendant les messes. Les fantaisies des belles pièces ambitieuses, on se les autorise à la rigueur en sortie, et beaucoup y jouent du Couperin, du Bach, du Mendelssohn ou du Guilmant plutôt que du Demessieux, du Grové, du Florentz ou du Saari ! De même en improvisation, on l'a vu lors de cette inauguration, toute la gamme des styles et des emprunts est possible, pas nécessairement les plus hardis. (Et d'ailleurs, le style de ces impros vécues comme dérangeantes était davantage typé années 30-50 que réellement contemporain.)
Il faut bien voir que les organistes doivent négocier leur répertoire avec les prêtres, pas tous mélomanes, et en tout cas d'abord préoccupé de la pertinence liturgique des ambiances sonores : une magnifique œuvre qui va distraire ou perturber les fidèles ne sera pas bien vue.
Autrement dit : hors des amoureux de l'orgue contemporain et familier des improvisations des meilleurs organistes (parisiens ?), seuls les catholiques, pratiquants, dans une paroisse où l'organiste aime ce répertoire, et où le curé l'autorise… avaient pu être confrontés à cette esthétique (hors films d'horreur). Et encore, cela ne préjuge nullement du fait qu'ils l'aient aimée ou plutôt détestée ! Sans médiation, ce peut être difficile.
5. Les anecdotes
Vous les attendez tous, les anecdotes de ma vie riche et trépidante, les voici. Si je me prends en modèle, ce n'est pas seulement pour l'intérêt supérieur que je porte à mon existence, ni même parce que c'est l'exemple que je maîtrise le mieux : il se trouve que je me situe assez exactement sur la frange du public cible de ce type d'œuvre.

Première anecdote
Figurez-vous qu'après avoir (peu en profondeur, ayant été, officieusement, expulsé du Conservatoire de Bordeaux par deux fois) étudié le piano, assez tranquillement en cours particuliers où je ne suivais que ma fantaisie de déchiffrage… mon habitude très ancienne de prendre des notes au concert (j'avais douze ans) et le hasard des rencontres, après un petit slalom entre organistes caresseurs et archiprêtres pédophiles (merci ma bonne étoile, je suis passé entre les gouttes, si j'ose dire) m'ont conduit à devenir l'élève de l'organiste de la cathédrale. Je ne crois pas que j'étais un très bon instrumentiste (en tout cas sans comparaison avec les pianistes et organistes du Conservatoire), mais j'imagine qu'il a bien aimé ma personnalité – et comme il n'existait pas encore de concours prévu pour lui succéder, il s'était mis en tête de faire de moi son successeur. La vie – ou plus exactement les nécessités du service de la Nation – m'ayant conduit à Paris, j'ai dû renoncer à cette perspective, ou plutôt choisir, sans regret, l'autre carrière à laquelle j'aspirais et dont je me réjouis encore aujourd'hui.
Je ne suis donc certes pas un bon organiste, et très (très) loin d'un niveau professionnel, mais on peut dire que j'ai été fasciné par la découverte de l'instrument (même si ses limitations dynamiques et ses caractéristiques de son continu ont très vite été une frustration pour moi, du point de vue de l'imprégnation des œuvres ou, pour parler de façon grandiloquente, de l'interprétation), et que je me suis intéressé – là aussi, pas autant que les véritables passionnés de l'orgue – à l'instrument, ses caractéristiques pratiques, son histoire, son répertoire.
Si je vous le raconte, c'est pour exprimer que je suis vraiment au cœur du public cible du concert d'orgue ; on pourrait même dire que j'en comprends les enjeux (en partie, car je l'ai dit, je ne suis pas bon !).
Et pourtant.

Deuxième anecdote
Mon premier concert d'orgue – je crois que c'était en Périgord, peut-être Bergerac ? Saint-Foy-la-Grande ? –, autour de mes dix ans j'imagine, comprenait Widor, Vierne, Alain, Langlais, Dupré. Les standards de l'orgue postromantique français. Et je me souviens très bien de mon malaise devant les dissonances qui, volume aidant, avaient une empreinte physique sur tout mon corps. Je ne m'étais pas senti mal – et surtout, je n'ai pas ouvert Twitter pour pleurnicher que Satan avait pris possession de l'esprit d'Olivier Latry –, mais je n'avais vraiment pas apprécié l'atmosphère très sombre, en particulier de Louis Vierne (un mouvement de symphonie un peu rugueux, pas une des pièces mignardes façon Carillon de Westminster), Jehan Alain, Marcel Dupré (le pire). J'avais quand même trouvé des qualités de lyrisme persuasif à Jean Langlais (malgré les harmonies menaçantes), et été impressionné par la grandeur, pas gaie mais plus consonante, de Charles Widor (un mouvement des symphonies 5 ou 6, je pense).
Et cependant j'étais un mélomane curieux, j'allais au concert de mon plein gré, avec toute la volonté de connaître d'un enfant… mais ce programme, pourtant résolument mainstream dans le cadre du répertoire d'orgue, un pot-pourri pour ainsi dire de la jointure française XIXe-XXe, m'avait vraiment déstabilisé : je n'y avais pas compris grand'chose et je n'avais pas trouvé ça beau. J'avais d'ailleurs un peu laissé le répertoire d'orgue de côté après ça – et rien n'est plus facile, puisque ses compositeurs sont en général très peu diffusés hors de cette spécialité, qu'on n'en programme guère à la radio, et encore moins à la télé. (Il a fallu la rencontre du baroque français sur le Dom Bedos de Sainte-Croix pour que je me convertisse avec enthousiasme.)
Je comprends donc très bien la déstabilisation et la perplexité du public.

Troisième anecdote
Anecdote plus frappante encore, à mon sens, vécue dans le cadre d'une messe, là aussi il y a bien longtemps (j'avais quatorze à seize ans, je pense), à Notre-Dame de Bordeaux, la belle église baroque de l'hypercentre. Au moment de la communion, l'organiste se met à jouer une pièce particulièrement dissonante ; très difficile de me concentrer sur le moment, j'étais simplement perplexe devant la laideur de la chose. Autour de moi les paroissiens se regardaient ; personne n'osa de commentaire (je ne sais pas ce qu'ils ont tweeté ensuite, on était à la fin des années 90), mais on sentait l'incompréhension : pourquoi infliger quelque chose d'inutilement agressif aux fidèles qui se seraient très bien contentés d'une improvisation insipide sur les jeux de fond ? Je ne dis pas que c'était terrible, mais l'orgue nous déconcentrait, clairement – et la star du moment était supposée être le rituel théophagique, non les frottements de secondes mineures versés à pleins tuyaux.
Curieux de réentendre l'œuvre, j'avais retrouvé sa trace grâce au souvenir du compositeur (qui devait être inscrit dans la feuille de messe), une décennie et demie après l'événement : il s'agissait des « Murailles d'eau » du Livre du Saint-Sacrement de Messiaen, pourtant vraiment pas ce que Messiaen ni l'orgue du XXe ont produit de plus radical. Mais pour des oreilles non préparées, et surtout plongées dans une logique liturgique, cette musique prenait trop de place, indépendamment même de sa dissonance ou de sa qualité.
Il y a treize ans, j'avais tiré quelques réflexions de cette expérience et de ma découverte, entre temps, du répertoire contemporain, dans la notule Messiaen et la Messe.

Ce qui va me mener aux dernières réflexions sur le rapport de ces musiques au culte et à la foi.
6. Le point de vue du fidèle
L'usage du fidèle est assez différent de celui du mélomane.
Lorsqu'il se rend à l'office, il attend de la musique qu'elle accompagne et seconde ses émotions mystiques, conforte sa foi, facilite la communion avec le reste de l'assemblée. Si elle est très belle, elle peut faciliter l'élévation vers l'idée d'une puissance qui excède l'humain, d'une sorte de beauté supérieure qui plane au-dessus du monde ; dans tous les cas, on n'attend pas d'elle qu'elle soit la vedette du moment.
De ce point de vue, même en appréciant très intensément Messiaen – c'est mon cas, en tout cas pour une large portion de son catalogue organistique –, je dois admettre que l'émotion transmise en est assez purement musicale, et confinée au système spécifique créé par le compositeur. Il faut s'y immerger tout entier et oublier le reste du monde.
Messiaen écrit une musique en réalité consonante, colorée, lumineuse, et sans prétendre la comprendre complètement, sa logique n'est en réalité pas si complexe : les enchaînements suivent sensiblement la même musique que dans la musique tonale des siècles qui ont précédé, mais sous une forme transformée par les gammes qu'il choisit – notamment le « mode 2 », parmi les fameux modes à transposition limitée. Celles-ci ne correspondent pas aux gammes européennes standard, d'où l'impression d'étrangeté. Une fois qu'on a accepté que ce qui nous paraît dissonant est son accord de base, un peu à la façon dont fa-la-do-mi est un accord stable et conclusif dans le jazz, on se rend compte que presque tout y est aussi limpide et lumineux que du Mozart ou du Mendelssohn.
Seulement, il s'agit d'un engagement conscient, et toute notre culture auditive, depuis l'enfance, nous a préparé à recevoir ces dissonances comme anormales, ou comme la bande-son d'un moment de tension extrême dans un film : si nous l'écoutons en étant concentré sur autre chose, à moins d'être baigné de Messiaen depuis des années, nous nous sentirons plutôt crispés, agressés, et en tout cas déconcentrés de l'enjeu mystique du moment.
De même pour ses rythmes indiens, déhanchés, sans doute beaucoup plus accessibles que son harmonie et cependant très différents de l'esthétique calme et solennelle de la messe, fût-elle d'esthétique Vatican II.
Je dois dire que moi-même, lorsque je me plonge dans Messiaen, je ressens des émotions exclusivement musicales, liées à la richesse du langage, aux couleurs des frottements, aux surprises des modifications de détail dans les accords… je me perds dans la musique et serais bien incapable de relier cette émotion à un texte, et encore moins à un ensemble cohérent de textes promettant le Salut ! Je m'y abîme tout entier et j'aurais bien peine à le superposer à un message articulé.
À cela, il faut ajouter que l'esthétique de Messiaen, ou des improvisations plus modestement hardies des organistes de Notre-Dame, s'éloigne grandement de l'horizon d'attente du grand public pour cette soirée de célébration grandiose, et contraste avec le ton des cantiques très épurés (et particulièrement consonants) qui sont davantage le quotidien des offices.
Je comprends donc aisément que le public ait été déstabilisé, attendant quelque chose de plus majestueux (ou, admettons, entraînant) qu'arachnéen, communiquant une joie sans partage plutôt que des émotions complexes et contradictoires. On attendait des marches triomphales avec des citations de John Williams ou des Anges dans nos campagnes, et on a eu la bande son d'un opéra décadent, avec des cantiques grégoriens cachés… on pouvait anticiper la déception.
Peut-être aurait-il fallu préciser le cahier des charges aux organistes pour une telle cérémonie (qui ont pourtant fait court et simple, à leur échelle !), ou prévenir le public de l'esprit de l'improvisation à l'orgue, ou encore tout simplement inviter Tiersen ou Einaudi pour jouer des choses plus compatibles avec le goût général. Je ne sais.
En même temps, c'était le moment de célébrer la reprise de la vie cathédralesque, et les organistes en font légitimement partie, avec leurs personnalités sonores : il n'y avait pas lieu de les cacher ni de les évincer. Cependant la large réception négative de ces improvisations pose vraiment la question de la communication entre deux fois deux mondes, ceux de l'esthétique organistique et du grand public, et plus spécifiquement ceux de la musique ambitieuse et de la foi. [Une très vieille question, comme lorsqu'il fallut arbitrer au XIXe siècle, pour les cérémonies funèbres, entre la démarche Danjou et la vision Berlioz !]
7. Et moi ?
À dessein, je n'ai pas donné mon opinion sur ces improvisations. Je ne crois pas que ce soit en soi un sujet digne d'intérêt, mais comme j'ai déjà précisé d'où je parle, je peux aussi expliciter mon avis là-dessus.
À la vérité, j'ai peu à en dire : je les ai trouvées toutes belles, et en particulier celles qui ont suscité l'indignation. Elles m'ont paru, sans doute du fait de leur durée très limitée (entre une et deux minutes), assez peu audacieuses à la vérité, presque prévisibles (la première de Latry qui a tant horrifié, c'est vraiment du style dupréen très répandu chez les organistes français). Escaich était sans doute un peu plus intérieur dans sa recherche de couleurs, mais en tout cas j'ai tout beaucoup aimé, j'aurais été ravi d'être là et d'entendre ça. Ce sont d'immenses improvisateurs, depuis des décennies, ils n'ont vraiment plus rien à prouver de ce côté. Vincent Dubois aussi, quoique jeune, était déjà titulaire de Notre-Dame avant l'incendie ; quant à Thibault Fajoles, dont la nomination a fait polémique à cause de son expérience limitée par rapport à tous les organistes qui auraient mérité le poste, force est d'admettre qu'il a démontré être à la hauteur de l'enjeu, avec des improvisations variées, intéressantes, puisant à différentes sources, et cohérentes avec l'enjeu.
J'ai justement capté, une semaine auparavant, les dernières improvisations de Thierry Escaich à Saint-Étienne-du-Mont, et pour lui comme pour Latry, dans son style souvent plus véloce, on trouve quantité de témoignages attestant sur pièce leur niveau exceptionnel d'imagination et de générosité musicales. (Au passage, dans la fameuse Marseillaise de novembre 2015 de Latry, vous pourrez vous amuser à relever tous les éléments déjà évoqués qui la rendent plus dissonante qu'une version standard : notes de transition ajoutées, force égale des notes dissonantes, intensité qui ne décroît pas, harmoniques riches des tuyaux qui s'entrechoquent, réverbération qui brouille…)
Pour autant, je comprends la réaction de tous ceux qui n'avaient pas le contexte, et ne trouve pas illégitime qu'ils partagent un ressenti immédiat vis-à-vis de la musique : chacun ressent une émotion personnelle face à l'art, et la musique est vraiment l'un de ceux qui s'éprouve sans médiation, plus fortement qu'avec la peinture ou le roman, je crois, qui agit très directement sur nos affects – une couleur harmonique, et c'est immédiatement un état mental qui est convoqué. En cela, ils ont été sortis hors de l'esprit de la célébration joyeuse, et on peut tout à fait l'accepter – on peut même se demander si ce n'était pas prévisible et s'il n'aurait pas été possible d'infléchir un peu ces choix esthétiques, sans trahir la tradition de l'instrument, pour inclure un maximum d'auditeurs non préparés.

8. Et vous ?
Si le sujet a piqué votre curiosité, sachez qu'il existe cette playlist (pour écouter ou, si vous êtes chez un autre fournisseur, pour y relever de bonnes idées) dédiée à l'improvisation à l'orgue, par de très grands improvisateurs du passé et du présent.


J'en ai constitué d'autres, notamment mes pièces chouchoutes à l'orgue, qui propose un assez vaste coup d'oreille sur le répertoire (avec très peu de Bach et pas trop de grosses choucroutes postromantiques, donc assez différent de ce que l'on a le plus de probabilités d'entendre lorsqu'on ne s'intéresse pas de près à l'orgue !), les transcriptions pour orgue (essayez absolument Mahler 5 par Briggs), les lieder avec orgue…
J'espère que mes quelques pistes d'explication vous auront donné l'occasion de prendre conscience de certaines spécificités de ce répertoire… et de mieux comprendre, peut-être, l'un ou l'autre des points de vue qui s'entrechoquaient ces derniers jours !
À bientôt pour de nouvelles aventures.
Écrit par DavidLeMarrec , dans Carnets sur sol (concerts)
Pour quelqu'un qui écoute du rock des années 70, genre Deep Purple (Jon Lord sur un orgue Hammond) ou King Crimson, surtout les "live", cela n'a rien de bien décoiffant.