#11 Bruckner 0, et sur crincrins (Savall, Philharmonie)
Initialement publié sur le site alternatif Carnets sur sol (concerts), le 3 octobre 2024. Version d'origine.

Concert sur sol n°11.
Mardi 1er octobre 2024.
Depuis la quinzaine d'années que je vis à Paris, je rêve d'entendre la Nullte de Bruckner en concert ; je ne crois pas l'avoir jamais vu passer (ou, si cela arriva une fois, je n'étais pas libre et c'était il y a bien longtemps). Les rares intégrales en concert (2 ?) se sont toutes arrêtées à la 1 - ce qui n'est pas vraiment logique considérant que la 0 a été composée sensiblement au même moment que la 2.
J'ai toujours trouvé cette symphonie excellente ; ses sommets ne sont pas moins élevés que ceux des symphonies les plus prestigieuses, et son abord formel est considérablement plus facile : (un peu) plus courte, beaucoup moins de transitions complexes et de réitérations un peu lassantes, l'impression d'un Bruckner réduit à l'essentiel pour les débutants ou les distraits.
Le premier mouvement, probablement celui qui m'emporte le plus, débute par le même type de formule que les autres : pulsation régulière, apparition d'un motif mélodique sommaire dans le médium, puis d'un second descendant dans les aigus, unissons d'orchestre pour marquer une grande rupture suivie d'un silence... et c'est parti.
J'aime en particulier les très belles progressions avec des réponses en imitation qui se "tuilent", et apparaissent singulièrement lisibles sur instruments d'époque. Les effets de raréfaction diaphanes sont aussi très réussis ici, sans l'impression d'arrêt ou d'insistance qui peuvent prévaloir dans d'autres symphonies - des endroits qu'on peut par ailleurs trouver délectables formellement ou harmoniquement, mais qui ne sont pas évidents à s'approprier.
Le mouvement s'achève sur un grand appel de cor brahmsien, assez atypique dans le corpus de Bruckner, comme un certain nombre de gestes musicaux qui ne ressortiront pas à son univers dans les symphonies suivantes.
L'Andante est à mon sens le seul mouvement vraiment en deçà de l'ordinaire brucknérien, avec son thème de cantique un peu suave, beau mais un peu prévisible. J'aime assez sa réitération courte et brute à la fin, qui évoque des symphonistes plus tardifs (la 4 de Schmidt, par exemple !), mais on n'y rencontre pas les inspirations mélodiques personnelles, les poussées construites, les contrastes gigantesques.
En revanche le scherzo est l'un de ses meilleurs, avec son petit thème mordant et orné, moins sommaire que dans les symphonies de maturité. J'aime beaucoup la façon dont il pare la même matière sonore d'atours lumineux ou sombre, voilant le ciel en un instant au gré de modifications harmoniques légères.
Le dernier mouvement concentre lui aussi bien des merveilles, même s'il aurait peut-être mérité une relecture : autant les tempêtes chromatiques du Vaisseau fantôme y sont bien intégrées, autant la coda beethovenienne très courte et assez naïve en comparaison du style de la symphonie, aurait probablement gagné à être préparée / élargie / accordée, au choix.
Il débute par un contrechant de bassons un peu fugué, assez grisant, passe à nouveau par une hymne (inspirée celle-là), et reste assez lisiblement thématique, conservant l'aspect profusif d'un final bruckner sans que sa structure n'apparaisse trop élusive à l'écoute en concert.
Ce n'est pas aussi vertigineux que la Cinquième, je veux bien l'admettre, mais elle touche si directement que j'aimerais la réentendre souvent, plutôt que les cinq ou six mêmes - les 1 et 2 aussi, d'ailleurs.

Couplage très malin avec des oeuvres qui annoncent Bruckner (et nous épargnent les singeries d'un concerto), l'Inachevée de Schubert et la Zwickau (inachevée également) de Schumann.
J'ai été, malgré le tempo modéré, assez tradi, très ému par ce Schubert qui d'ordinaire ne me saisit pas beaucoup. En particulier le développement déchirant et les équilibres incroyables dans le I, favorisés par les instruments naturels et les choix de Savall. Le second, très répétitif, me touche toujours assez peu.

Pour Schumann, c'était un état de la partition que je ne connaissais pas ; on y entend encore plus fortement la disparité des idées, la faiblesse de l'orchestration, mais aussi la densité de l'inspiration, pour un résultat impressionnant quoique moins précis côté réalisation - on sentait que, là, on manquait peut-être d'un effectif constitué (50% de jeunes musiciens pour la tournée, et, au sein de l'effectif "permanent", beaucoup de renouvellement également selon le programmes) et d'un chef spécialisé dans le métier de chef invité, qui sache prendre le pouvoir en quelques gestes précis.

Pour autant, coloris, cohérence des idées, énergie, j'ai vraiment adoré toute la proposition de Savall (à l'exception du Schumann où la peinture était un peu fraîche, ou le langage trop étrange pour un non spécialiste). Une occasion de plus de vérifier la multiplicité des métiers inclus dans le rôle de chef d'orchestre.
Je voulais aussi saluer le programme de salle d'Hélène Cao, très bien fait (et ne répétant pas inlassablement les mêmes informations d'une soirée à l'autre), et qui soulève adroitement le paradoxe de Schubert utilisant davantage la forme classique que Beethoven, peut-être à cause de son romantisme qui le pousse à l'abattement, laissant l'impression que les sections de révolte reviennent (contrairement à la musique des Lumières) au point de départ, sans que le thème A ne soit substantiellement modifié.
Je pressens personnellement que la raison est sans doute beaucoup plus contingente et purement musicale (Schubert a creusé l'harmonie mais s'est beaucoup moins interrogé sur la forme) que littéraire ou philosophique, mais cette tension inattendue méritait d'être soulignée, et je ne l'avais pas lue ailleurs jusqu'ici.
Écrit par DavidLeMarrec , dans Carnets sur sol (concerts)