Carnets sur sol

mercredi 2 octobre 2024

Se faire siffler au théâtre comme dans la rue

Initialement publié sur le site alternatif Carnets sur sol (concerts), le 2 octobre 2024. Version d'origine.

Depuis deux ou trois ans, sans que je sache trop pourquoi – je veux dire, oui, je parle de musique, cependant non seulement je ne suis personne, mais de surcroît je ne vois pas trop ce qui a changé aussi soudainement –, je reçois régulièrement des invitations pour des concerts. C'est même devenu un vrai poste de dépense en temps dans ma semaine, répondre un mot gentil pour en refuser la plupart – je ne puis être partout vu la vie trépidante que j'ai par ailleurs choisi de mener, et je ne tiens pas à me gaver pour être ensuite atteint du déprimant syndrome hypercritique.
150 à 200 dates par an, ce n'est pas assez pour épuiser la richesse de l'offre, mais c'est déjà beaucoup trop pour pouvoir savourer chaque concert – idéalement, je dirais un concert toutes les deux semaines, donc plus proche de la trentaine que de la centaine… Néanmoins, à ce rythme, je serais obligé de laisser passer des spectacles incroyables, et le risque serait de n'aller voir que ce qui traverse ma zone de confort.
J'ai aussi songé, mais il n'est pas facile de franchir le pas, de ne plus aller voir que les œuvres que je n'ai jamais entendues – pas seulement au concert, je veux dire par là les œuvres qui n'existent pas au disque ! Pour le coup, cela limiterait assez efficacement mes déplacements et j'arriverais peut-être à ces quelques dizaines. (Mais comment renoncer sérieusement à l'expérience en salle du cycle lyrique de Stockhausen, par exemple ? Le disque n'a pas grand sens ici.)

Si je vous raconte tout ceci – qui n'est pas fondamentalement passionnant ni utile –, c'est pour introduire la petite anecdote (révélatrice) du jour. L'idée est que je reçois beaucoup de matériel promotionnel des agences, des salles, des organisateurs. De tous types.

Et précisément, dans les démarches promotionnelles, je rencontre vraiment tout le spectre possible.

Le nec plus ultra, c'est évidemment le courriel individuel, qui vous est vraiment adressé, avec un petit mot personnel à l'intérieur qui montre que vous ne parlez pas à un logiciel de génération de courriels en masse. Et même, pour certains, si vous omettez de répondre, on vous fait une petite relance pour être sûr que vous n'auriez pas oublié de dire que vous voulez venir. Dans certains cas, on inclut même une invitation. Ce doit prendre un temps fou, je ne sais pas si c'est productif, mais ce sont clairement des gens qui font leur métier à fond.

Il existe tout un tas de cas intermédiaires : le message personnel sans invitation (souvent pour les petits concerts qui ont besoin de ressources de billetterie, ou qui sont au chapeau), très apprécié lui aussi, ou à l'inverse, l'invitation proposée au sein d'une liste de diffusion spéciale presse / réseaux. Tout cela est très bien et très respectueux – même souvent d'une déférence exagérée, comme raconté dans cette notule.

Et puis il y a… ceci.

Ce matin, j'ouvre ma boîte aux lettres : j'ai d'abord cru à faux de brouteur grossier, qui utilise des éléments aléatoires volés dans le carnet d'adresse de messageries piratées, afin de mettre le destinataire en confiance – je n'ai jamais compris comment on pouvait être à la fois suffisamment technique pour pirater une messager et utiliser ses données automatiquement… et ne pas imaginer que si je reçois un courriel qui porte mon propre nom en expéditeur, je me rende immédiatement compte qu'il s'agit d'un faux.

Mais non, il s'agissait d'un véritable courriel. Avec mon nom en objet du message (non mais ça va pas !). Je sais qu'un certain nombre d'usages ont changé, mais tout de même, qui pense que trouver son nom en capitales en objet d'un message vous fait sentir respecté ?

J'ouvre : à l'intérieur, une publicité pour trois concerts (qui remplissent mal, je suppose), sans aucune personnalisation – quitte à automatiser, j'aurais plutôt ajouté une accroche « Monsieur [l'influenceur Twitter] [le grand musicologue érudit pourvoyeur des découvertes les plus vertigineuses] Le Marrec ».

Donc on m'attrape par le collet tandis que je suis tranquillement assis chez moi, wsh LE MARREC !!, pour ensuite me refourguer un flyer qui me ferait adopter au mieux un sourire crispé même dans la file d'attente d'une salle de concert parisienne.

Certes, l'accroche n'est pas très agréable, mais je regarde de plus près, peut-être est-ce tout de même une invitation, et à défaut d'une forme plaisante, il y a au moins un véritable geste.

Bon, pas vraiment.

Mais le clou du spectacle, on a le toupet de me dire que je me suis abonné à la lettre de diffusion de Piano Cinq Étoiles.

Donc non seulement vous récupérez mon adresse de je ne sais quelle base de données – en tout cas je n'ai jamais cliqué sur le bouton « Piano **** » –, mais en plus vous insinuez que c'est moi qui ai choisi d'être traité de la sorte !

Je me sens à peu près aussi valorisé et respecté que si j'étais sifflé dans la rue.

On m'écrit sans mon autorisation, pour me vendre quelque chose dont je n'ai que faire (des récitals Schubert-Chopin), en m'alpaguant sans égards dans ma propre boîte aux lettres, et on prétend pour couronner le tout que c'est moi qui l'ai cherché !

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Je le raconte dramatiquement pour vous divertir, mais j'avoue que ma première réaction a été un peu scandalisée par l'empilement de mauvaises pratiques, avant de céder à l'amusement.

Ce qui est plus intéressant, c'est d'y voir la queue de comète de cette période de transition où les salles et les agences de presse ne s'adressaient plus seulement avec déférence à des journaux ou des critiques officiels, mais ont commencé à démarcher les spectateurs avec une visibilité en ligne. Il n'y avait pas de règles – certains sont très prodigues et invitent beaucoup de monde sans rien demander en échange, simplement parce que cela assure une visibilité à leurs activités, ne serait-ce que par le bouche à oreille, d'autres demandent une prestation précise (compte-rendu sur tel support par exemple), certaines essaient d'influer sur le contenu, et bien sûr il y a toujours les passagers clandestins qui n'offrent rien en retour mais ont quand même des exigences.

La mode a un peu passé, mais au début, je recevais de plusieurs sources différentes des messages du type « merci de bien vouloir relayer cette annonce auprès de vos lecteurs et de vos abonnés ». Ce qui est déjà cavalier comme formulation lorsqu'on offre une invitation ou lorsqu'on est en contact, mais venant d'organisateurs (et parfois d'agences !) avec lesquels je n'avais jamais échangé, c'était un peu fort ! Par ailleurs la plupart n'offraient même pas d'invitation (et encore moins de rémunération) : non pas que ça aurait pu atténuer l'aspect sans-gêne de la demande, mais disons que cela aurait au moins manifesté l'idée d'une relation contractuelle (« on paie, on a le droit d'avoir »). Même pas ; c'était simplement formulé comme une consigne donnée en interne.
Je n'en reçois presque plus, mais c'était vraiment le signe de ce moment d'ajustement des pratiques. Passé le premier effet de révolte (est-ce une prise de contrôle hostile du comité de rédaction de CSS ?), c'était surtout amusant, d'une maladresse tout à fait inconsciente d'elle-même.

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(J'ai l'air de me plaindre, mais je trouve assez amusant d'observer l'évolution des usages.)

(Et je n'ai toujours pas compris pourquoi on s'est mis à m'inviter soudainement et massivement.)

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