Carnets sur sol

lundi 30 septembre 2024

#8 Auber - Le Domino noir (reloaded) - Lesort, Hecq, OCP, Langrée

Initialement publié sur le site alternatif Carnets sur sol (concerts), le 30 septembre 2024. Version d'origine.

Le Domino noir ne fait pas partie des tout meilleurs Auber (Les Diamants de la Couronne et Haÿdée sont vraiment très supérieurs, au sein d'une production de qualité très variable), mais c'est aussi une oeuvre réjouissante, en particulier en salle, par les jolis imbroglios et les belles atmosphères scéniques que Scribe (le librettiste) a ménagées.

C'est en tout cas celle qui a connu le plus vaste et constant succès public, cumulant 1000 représentations 45 ans après la création de 1837, et fêtant, le soir où j'y étais, son 1205e lever de rideau !  Le principe même du bal masqué faisait écho au nouveau concept de l'Opéra, qui, pour équilibrer des comptes en dépit de représentations luxueuses structurellement déficitaires, avait commencé à changer ses bals en bals masqués.

Je retrouve le même plaisir dans cette production de Lesort & Hecq, une vie scénique très mobile, des gags qui saisissent la première fois, mais demeurent réjouissants pendant la seconde.

La partition aussi a de beaux moments forts : ses danses stylisées et étrangement hardies à l'acte I, qui soutiennent la musique d'action (sans être de la musique de ballet autonome), les grands duos dramatiques entre les deux protagonistes (au I et au II), où les récitatifs déclamés avec emphase empruntent au langage du grand opéra à la française.

J'aime aussi très fort le moment de la reconnaissance ("à la voix de ma Mère" ?) à l'acte III, par le chant hors scène d'Angèle pendant la messe, avec le commentaire ébaubi d'Horace.

Je pourrais tresser des couronnes au duo principale, Anne-Catherine Gillet (toujours ce médium clair et frémissant, très beau couvert, et cette voix souple et lumineuse sur toute la tessiture) et Cyrille Dubois (un peu fatigué ce soir-là, mais la voix sonnait finalement avec moins de stridence, encore plus belle), tous deux très naturels et engagés, avec des profils vocaux idéaux. 

Mais en réalité, j'ai surtout été fasciné par le livret de Scribe : je n'avais pas remarqué, lors de la précédente série (en 2018) ou de mes écoutes au disque, à quel point il est archétypal.

Témoin :

--> les travestissements qui conduisent un personnage de haute lignée à vivre toutes les conditions sociales (et les jugements qui vont avec, sans parler de l'empressement auprès des domestiques) ;

--> les identités à clef (toute l'intrigue tourne autour de la recherche du nom de la belle inconnue, Horace passant son temps à l'identifier à toutes les femmes mentionnées autour de lui, qu'elles soient l'épouse d'un lord anglais, danseuse-courtisane ou... la reine d'Espagne !) ;

--> la représentation très critique de la religion (l'abbesse qui va faire le mur pour  danser masquée et se laisser conter fleurette, le soir de Noël ; les médisances et jeux de pouvoir entre moniales ; l'hypocrisie de "sauver l'honneur du couvent", euphémisme pour "ne pas se faire choper" ; l'air de Gil Pérez dont le refrain est Deo Gratias, alors qu'il n'y parle que sa cuisine et de la nuit qu'il va passer son amie), certes pas au point de la violence des Huguenots ou des blasphèmes de Robert, mais assez fort tout de même pour un opéra comique ;

--> le héros falot et antipathique (typiquement, sa propension à faire toutes les promesses à celle qu'il courtise, à lui faire prendre des risques, à accepter ses grâces, puis de la maudire ou de multiplier les indiscrétions dès qu'elle s'éloigne un instant), dans une longue lignée de jeunes premiers (je ne sais avec certitude si Scribe en était conscient, mais lorsqu'on voit la naïveté de Robert ou Raoul, les scènes ridicules dans lesquelles ils s'embarquent sérieusement, pour ne rien dire de Corentin, on peut le penser !).

Les deux premiers items (et la structure de la pièce, avec le premier acte dans un lieu inhabituel, le deuxième dans un salon où le risque d'être découvert est imminent, le troisième dans le lieu de pouvoir où tout va se résoudre) évoquent de très près Les Diamants de la Couronne. Structure moins originale et moins subtile dans le Domino, musique nettement inférieure aussi - les Diamants sont le chef-d'oeuvre d'Auber de très loin, et de peut-être tout l'opéra comique du XIXe siècle -, mais la convergence est frappante.

Autre moment librettistique assez impressionnant, l'air d'Angèle façon Cendrillon, où elle décrit sa frayeur à errer de nuit dans les rues... et où le vol de la précieuse croix en or par un bandit, puis les baisers volés par l'étudiant censé venir à son secours évoquent plus grave préjudice - le dispositif charybdenscyllesque en est presque sadien.  

J'espère, bien évidemment, que le public aura l'occasion de comparer avec d'autres opéras comiques du répertoire, que la maison semble (restrictions budgétaires aidant) de moins en moins fréquemment redécouvrir, alors même que la jauge finit toujours pleine pour les véritables opéras (et même, j'ai l'impression, pour les pot-pourris où je vais rarement). 

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