Carnets sur sol

jeudi 11 juillet 2024

Au château de Flamboin

Initialement publié sur le site alternatif Carnets sur sol (boueux), le 11 juillet 2024. Version d'origine.

Une journée dans les secrets du #MarrecWayOfLife.

Dernière étape du Festival Inventio pendant les mois d'été, le Domaine de Flamboin, au Sud de Provins. Que faire pour occuper sa matinée – qui, grâce à mon zèle électorat la semaine passée, était absolument libre ?

Petit détour par Melun, dont je n'avais jamais visité davantage que les faubourgs. L'île centrale, entre la ville historique et les pavillons qui s'étendent jusqu'à la gare, est à la fois le siège de l'antique collégiale, dont les deux tours romanes trônent comme neuves après une récente campagne de rénovation, et la tanière des criminels les moins redoutés – l'ancien couvent a fait place aux belles murailles en meulière jointe par un mortier rosé, parsemées d'échauguettes, d'une maison d'arrêt. Pourtant le tour, bien loin de présenter les apprêts d'une forteresse, a été aménagé en promenade, avec des trembles ornementaux au port fastigié comme des peupliers d'Italie, un chemin dessiné, des bancs tout au long, des tables de pique-nique à la pointe. Une balade délicieuse, tandis que les buissons de barbelés qui couronnent les murs font office de memento mori

Collégiale fermée, mais en remontant la ville, j'atteins l'unique église de France dédiée à saint Aspais – l'évangélisateur de la ville, dont on ne sait à peu près rien.

Outre le beau gothique tardif de cette église trapue (presque aussi large que profonde), je suis frappé par la richesse hors du commun du patrimoine verrier : vitraux historiés manifestement du XVIe siècle (c'est le cas après vérification), mais aussi des vitreries dont les bordures colorées portent l'empreinte cubiste (j'imagine qu'on se situe quelque part entre les années 30 et 50), et surtout les verrières de Gilles Rousvoal posées en 1997, conçues dans des esthétiques très variées : dégradés pointillistes de flammèches ou au contraire grands aplats vifs, à chaque fois avec du texte harmonieusement intégré à la composition.

Petit supplément exactement dans le sujet notulesque que je prépare ces jours-ci pour la série biblique de Carnets sur sol, une des verrières du chœur représente… Caïn ! (Ce n'est pas un hapax, mais pas exceptionnellement fréquent non plus, première fois que j'en vois un exemple XVIe en tout cas.)

C'est le moment de courir à la gare pour être pris au vol par l'ami qui m'accompagne – ou plus précisément, à la vérité, me conduit dans son carrosse motorisé. Pour la piétaille non pourvue de voiture, un taxi affrété par la figure éminente de la logistique du festival conduit les bienheureux hères en dix minutes sur le lieu de la promenade-initiation-concert, depuis la gare de Longueville. Mais je vous ai déjà dit un mot de cette destination-là, que ce soit pour les couchers de soleil en afterwork sur la colline des Châtrés ou pour le patrimoine post-industriel devant lequel j'avais cheminé en direction de Lourps, autre lieu du festival ! Autant vous égayer avec le récit d'un autre chemin, qui longeait la rive droite de la Seine en remontant tout le Montois, la partie vallonnée entre la Bassée (autour des zones humides de la Seine) et la Brie (plateau très plat, un des greniers à blé majeurs de l'Île-de-France, en plus des troupeaux dont Saint-Amant nous rappelle que la mamelle féconde / Donne du lait à tout le monde).

… ou bien en reparlerai-je ? La tension dramatique est insoutenable.

L'arrivée au Domaine de Flamboin, au Sud de Provins, est glorieuse. Le pavillon d'entrée, refonte au XVIe siècle (et manifestement très remanié depuis, notamment au XIXe, à en juger par l'aspect final) du châtelet médiéval, est tout ce qu'il reste de la part prestigieuse du château d'origine : à droite, les anciens communs, où réside désormais la famille Le Groumellec qui accueille cette étape du festival – avec, me dit-on, beaucoup de bienveillance et de mansuétude.

À gauche, une ancienne fromagerie (à vitraux !) dont les grands espaces vides (mais non délaissés) m'ont paru d'une grande poésie – paradoxalement, ce fut la grande émotion architecturale de cette visite à Flamboin.

Deux statues (Pomone et Flore, certainement) ornent la vaste cour herbue, qui s'ouvre, passé le pont Sud, sur un vaste parc mitoyen de la Réserve Naturelle de la Bassée.

Les animations du festival lui-même commencent à ce moment : Benjamin Burguet, animateur-terrain à la Réserve, nous mène à l'étang de la Cocharde tout en nous présentant plantes comestibles (berce, cornouiller mâle…) et médicinales (consoude, plantin lancéolé…), fleurs des prés, insectes, histoire géologique du territoire et éco-équilibres de la réserve, avec beaucoup de vivacité et de souplesse vis-à-vis de son public.

Grand avantage de la combinaison de l'activité et du concert par le festival : tous les spectateurs sont attendus, et les marcheurs ont droit aux premiers rangs !

Le spectacle a lieu dans la petite chapelle à l'extérieur des fossés, sous le regard d'une Marie de Magdala qui constitue quasiment le seul ornement de la très sobre maisonnette du culte privé.

Comme c'est l'usage, Inventio propose un programme qui est moins une collection de pièces qu'un projet en lui-même, avec un propos. Ici, le duo Gramma (Camille Coello à l'alto ; François Vallet au vibraphone et au zarb), formé de deux jeunes musiciens (25 ans environ) issus notamment du CNSM de Paris, proposait une évocation atypique de la vie de couple, centrée autour des poèmes de Jacques Rebotier – des « Essais d'insolitude » issus du recueil Le dos de la langue.

Les poèmes de Jacques Rebotier (né en 1947) sont fortement imprégnés de sa pratique de compositeur : les syllabes de ses mots sont écrites plus ou moins hautes sur la ligne, figurant les hauteurs d'intonation, comme on le ferait sur une portée ! Les artistes ont choisi de les lire à deux voix, homorythmiques, mais chacun à sa hauteur propre, et opérant sensiblement les mêmes intervalles… autrement dit, l'effet produit est comparable à celui de deux chanteurs qui chantent à la sixte, produisant un effet d'harmonie très rarement proposé dans la langue parlée ! Deux sons parfaitement synchronisés et aux hauteurs distinctes mais harmonieuses – voilà qui est idéal pour explorer les micro-tensions verbales et infraverbales des disputes de couple et des polysémies de mots usuels, telles que les présente Rebotier. Un grand travail de synchronisation assurément, qui requérait des musiciens – lesquels avaient, notez bien, enrichi leur édition d'indications d'accents, d'effets, pour obtenir le même point d'arriver. Même les regards expressifs qu'ils se lancent sont inscrits de leur main, comme une notation chorégraphique, sur les pages de leur recueil !

Ces extraits poétiques, qui construisaient l'armature du concert, encadraient cinq pièces de quatre compositeurs : Telemann, Piazzolla, Ligeti, Aperghis. À commencer par une transcription d'une Sonate pour deux flûtes de Georg Philipp Telemann (n°2 en sol majeur), une des œuvres de Telemann qui s'approche le plus du style fugué de J.-S. Bach, transcrite pour alto et vibraphone, créant les équilibres nouveaux d'un couple réimaginé – la profondeur du timbre de l'alto se trouvant irisée par les transparences cristallines du vibraphone. La situation des deux instruments monodiques égaux disparaît complètement dans ce nouveau dialogue où la complémentarité prévaut.

Puis ce fut Corps à corps de Georges Aperghis, pour zarb et voix, le percussionniste devant aussi énoncer en rythme des glossolalies, puis des fragments de textes qui s'assemblent progressivement pour produire du sens (ou pas vraiment), culminant dans un sillabando (débit rapide où les syllabes sont de valeur égale, typique des opéras de type bouffe de Rossini) absolument redoutable. Le texte recombiné semble décrire un accident de course de moto, pour que ce que j'en ai saisi, mais le registre de ses différentes parties est si disparate qu'à cette vitesse de débit, seules la confusion et l'évocation d'une blessure peuvent surnager. Même les mouvement de tête sont chorégraphiés, pour ce qui est conçu comme un monodrame – la partition indique clairement à la fin « NOIR », pour signifier l'extinction des lumières.

En regard, un autre solo, le premier mouvement de la Sonate pour alto de György Ligeti, « Hora lungă », inspiré du principe d'un type de chanson traditionnelle dont la mélodie est partiellement improvisée. Le mouvement se déploie comme une longue volute modale (avec des « pôles d'attraction » comme une mélodie ordinaire, mais hors des gammes les plus communément utilisées), avec la caractéristique de requérir de nombreux écarts microtonals (oui, c'est le bon pluriel théorique, même si peu usité) : autrement dit, beaucoup de notes doivent être jouées légèrement plus basses qu'écrites, comme un violoniste de village qui n'aurait pas la précision d'un soliste international, ou comme une voix brute en plein air, qui tendrait naturellement, par manque de solidité technique, à ne pas toujours atteindre complètement la note voulue. Ligeti demande trois types de micro-intervalles, créant une forme d'instabilité, de sable mouvant qui ne permet pas d'anticiper complètement le retour de la mélodie circulaire, le tout progressant lentement de façon très poétique et s'achevant dans les harmoniques les plus aiguës de la corde la plus grave de l'alto (do).

Je me dis qu'il aurait été utile (pour la réputation de l'altiste !) de prévenir le public du dispositif, je gage que beaucoup de monde se sera interrogé sur la justesse – et j'y vois déjà un beau sujet de notule pour Carnets sur sol canal historique.

Les deux solistes se retrouvent pour deux pièces d'Astor Piazzolla : le lyrique Café 1930 et l'architube Libertango, dans une transcription du percussionniste, qui l'a repiqué d'oreille avant que de le transformer pour le Duo Gramma ! Le résultat est un Libertango âpre et charnu, qui échappe au brillant facile qui caractérise nombre de ses reprises.

Programme particulièrement intelligent, donc, un duo musical explorant la symbolique du couple en convoquant la poésie, le théâtre musical… à l'image de tout un festival où chaque concert est conçu comme un tout et un événement multidimensionnel.

J'ai trouvé assez émouvant la présence d'un public différent de l'ordinaire, plus ingénu, commentant ce qu'il entend sans retenue – dans l'admiration comme dans le politiquement incorrect –, comme saisi par une l'expérience d'une première fois. Touchant de voir ces personnes, pas nécessairement de prime jeunesse, arriver au contact de cette musique à la fois complexe et récente, et s'en enthousiasmer, parce que le dispositif les rend accessibles.
Je me réjouis aussi que ce soit dans le cadre de ce festival pas du tout réservé aux mélomanes purulents dans mon genre (nous sommes tout de même quelques-uns à faire religieusement le pèlerinage pour être surpris).

Évidemment, la journée est couronnée par un goûter – chouquettes et kougelhopf de premier choix, pas de Brie cette fois faute de chambre froide – car tout le concert a été alimenté par un générateur apporté par le festival. À ce titre, coup de chapeau à Richard qui en apportant la centrale électrique a incarné, au propre comme au figuré, l'essence de ce festival. (Les présents savent, les autres peuvent imaginer.)
L'occasion de causer avec tout le monde, bénévoles, public occasionnel, fidèles, et le directeur artistique du festival, Léo Marillier, avec qui mes compères et moi devisons de la vie itinérante de quartettiste.

Il est l'heure de rentrer. Mais est-ce tout ?

Non, car Inventio laisse des traces.

Vous vous rappelez de la Chapelle de Lourps, précédente étape du festival, là aussi aux confins de Longueville ? (On l'aperçoit même depuis le quai de la gare, en regardant vers le Sud.)
Les plus empathiques se remémoreront peut-être même ma cuisante blessure, qui, combinée au chasseur fou de la Champagne (le nom de la colline surplombant la chapelle castrale) me priva du tour du monument.

Eh bien, le lendemain de cette aventure à Flamboin étant un lundi de congé, que fis-je ? Le tour de la chapelle, évidemment ! À peine une heure de train depuis Paris, qui te retient, Lacédémone ? Avec en récompense quelques vues que je n'avais pas pu apercevoir, parées des bigarrures de l'été triomphant : blé tendre et orge mûrs, bosquets d'un vert éclatant, fleurs violettes de toutes essences, terres brunes déjà moissonnées, longs nuages effilés comme des plumes, ciel d'un bleu franc et profond.

Le chasseur fou, en revanche, est toujours là, tirant les faisans en plein mois de juillet, que ce soit le lundi ou le samedi – et le fait savoir.

À la fin de ma boucle, passant par le lavoir couvert et l'écluse de Savins, me voici de retour à Longueville, où je choisis – j'étais attendu à Paris – le chemin le plus court et le moins tentant, celui de la départementale en ligne droite et en descente, qui passe par la déchetterie et par les grands bâtiments industriels. Quelle riche idée !

En réalité, la friche Degond est un immense ensemble de hangars désaffectés dont on aperçoit très bien l'intérieur depuis la rue, toute l'armature architecturale en demeure – ainsi qu'une fausse cuve de cinéma, laissée là après le tournage d'un film. Ancienne fabrique de tubes (toutes matières, du cuivre au PVC en passant par l'aluminium, l'acier, le laiton et même le bronze), fondée en 1861, et qui a employé jusqu'à 600 personnes à son faîte dans les années 1960, l'entreprise a laissé, a sa fermeture en 2003 après deux reprises infructueuses, ces gigantesques hangars qui occupent une grande part du cœur de la ville (lovée le long de la colline des Châtrés) me fascinent par l'armature encore vivante qu'ils laissent paraître.

L'ensemble a tellement marqué l'économie et le paysage de la commune qu'on la surnommait Degonville, lis-je sous la plume de Marcel Bachet.

Cependant le maire les trouve de mauvais genre pour l'aspect de la commune, et surtout le sol en est toujours pollué (les trempes à huile ont laissé des traces d'hydrocarbures qui contaminent aujourd'hui encore la Voulzie) : après des années de recherche de repreneurs, une large partie de la friche devrait être démolie et dépolluée à partir de 2025.

Mais cette rencontre m'a peut-être encore plus fasciné que celle des nouvelles vues de la chapelle… Mission contrechamp accomplie avec brio.

Et un grand coup de chapeau au Festival Inventio, qui apporte la musique dans cette portion rurale de l'Île-de-France, avec des programmes exigeants mais rendus immédiatement éloquents pour tous les publics. La découverte de lieux privés et isolés est en outre un réel privilège. Il reprend en septembre et s'achèvera en octobre Salle Colonne à Paris !

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