Carnets sur sol

vendredi 30 octobre 2020

L'Hymne du Petit Confinement


Avez-vous été prévoyant ?


« Bonjour ma voisine,
Bonjour mon voisin,
Je n'ai point de pain ;
Mais j'ai d'la farine »


Messieurs Sedaine & Grétry vous expliquent comment faire pour améliorer vos relations de voisinage – voire, ne nous mentons pas, pour pécho en ces temps de crise, au moyen de quelques doubles sens bien sentis & manifestement approuvés par les Lumières.



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Si le mp3 n'est pas encore fonctionnel, voyez cette ancienne version de la notule.

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En plus clair : « Femme inconnue, viens te mettre sous ma protection, je puis pourvoir à tes besoins ! », pour ne pas dire « Femme, ramène tes miches ! ».

(Le comment du pourquoi est lisible en détail dans cette notule de 2015, prophétique.)

8 roulades

Benedictus — 30 octobre 2020

Bonjour, David (dans le respect des gestes barrière et de la distanciation sociale, bien sûr!)

Au moment de ta première notule, j'avais bien sûr repéré les métaphores salaces (la main à la pâte, le four encore chaud...) Mais à relire le détail du deuxième couplet, je me rends compte qu'il y a peut-être même encore pire: si on tient compte des règles de liaisons et d'élisions, le vers «Mets-toi vite en train» est tout à fait homophone de «Mets-toi vit en train.»

(La seule source d'incertitude, c'est l'usage de «train»: je n'ai pas réussi à trouver à quel moment exactement, dans l'usage familier, on commence à dire «train» pour «arrière-train.»)

DavidLeMarrec — 30 octobre 2020

Bisous Benedictus (si ça vous choque, vous allez faire quoi ?),

Je ne doutais pas de ton acuité sur le sujet !

En effet, c'est un kakemphaton assez méchant (enfin, un calembour plutôt, car tout cela semble trop volontaire), merci ! Que train ait pris ce sens-là ou pas, ça fonctionne !

Mais je n'ai pas réussi à trouver de littérature là-dessus : je ne sais pas si c'est notre esprit XXe qui est trop prompt au jeu de mots – le théâtre leste XVIIIe est beaucoup plus explicite et utilise vraiment les mots, comme la Comtesse d'Olonne peut-être écrite par Grandval (qui parodie le Cid dans une chambre à coucher d'aristocrate nymphomane) –, mais à la lecture, la barque est tellement chargée, et pas seulement dans cet air, que j'ai du mal à croire à l'effet involontaire.

Pour autant, je n'ai jamais vu mention de ce type de jeu pour des opéra comiques destinés au contraire à un public familial par opposition avec les mauvaises mœurs du public et des acteurs de l'Académie Royale. J'aurais bien aimé être éclairci, mais le territoire semble encore peu défriché – pour une œuvre aussi célèbre, ce doit tout de même se trouver quelque part, mais rien pu mettre dans ma besace, même après plusieurs passages dans les bibliothèques spécialisées de Paris.

Merci encore pour ton œil vif ! et égrillard

Mefistofele — 30 octobre 2020

Malefizio !

Il s'avère que le Démon dispose d'une bibliothèque bien garnie, en particulier le second rayon XVIIIe, et, si ma mémoire ne me fait point défaut, ces ouvrages que l'on compulse d'une main ne font pas mention de train en ce sens. Comme le signale David, on appelle généralement un chat « un chat », qu'il s'agisse de théâtre, de nouvelles, de poésie ou de pamphlets, d'un bout à l'autre du spectre : Sade, les tombereaux d'ordure écrits sur Marie-Antoinette, Voisenon, Boyer d'Argens, Sabatier de Castres, etc.

Maintenant, on se met souvent en train ou en branle si l'on veut parler d'action, et plutôt que de se mettre vite en train, on peut s'interroger sur le train de vit des personnages et des auteurs...

Salacement vôtre,

DavidLeMarrec — 30 octobre 2020

Merci ! Et du haut de ton expertise, que penses-tu de ces allusions ? Elles me paraissent trop concentrées pour être le fruit du hasard – ce qui me décide tout à fait, c'est que le numéro suivant est la Sicilienne de la Noisette chantée par le jeune homme prépubère, tout de même… Un avis là-dessus ?

Mefistofele — 30 octobre 2020

Je rejoins tout à fait les analyses de CSS, du coup, la série d'allusions me paraît trop évidente, notamment avec la Sicilienne sus-citée. Cela me rappelle tout à fait Voisenon : « j'ai cependant évité tous les mots qui pourraient blesser les oreilles modestes ; tout est voilé, mais la gaze est si légère que les plus faibles vues ne perdront rien du tableau. »

DavidLeMarrec — 31 octobre 2020

Merci pour tes infernales Lumières !

(Je ne comprends toujours pas, en revanche, pourquoi mettre ça dans un opéra comique, a fortiori de la part de Sedaine qui s'était fait une spécialité du pathétique larmoyant, familial et vertueux. Il y a sans doute une saison, mais je n'ai pas trouvé laquelle, ni retrouvé ce type de dispositif dans aucun opéra comique de la période – mais je suis peut-être trop innocent.)

Mefistofele — 1 novembre 2020

J'avoue ne pas en savoir assez sur Sedaine, mais un hapax leste (ou plus !) dans une carrière sérieuse, par jeu, appât du gain, goût de la grivoiserie ou autre n'est pas rare au XVIIIe. Diderot et ses Bijoux Indiscrets, Denon et Point de Lendemain, Mirabeau et Ma Conversion ou le libertin de qualité, Sénac de Meilhan et la Foutromanie, les exemples ne manquent pas.

Mon interrogation vient de ce que le livret n'est pas spécialement à la gaudriole. Or, même Misapouf dont je citais le préambule, ne se veut pas un ouvrage destiné à l'édification des enfants dont seuls les adultes saisiraient toute la portée. J'ai l'impression d'une proximité plus immédiate avec les comptines, musique simplette et ronge-méninges, histoire tout-public, sens réel réservé à un public averti : Au clair de la lune, C'est la mère Michel, Il court, il court, le furet ou À la claire fontaine et « son bouton de rose [...] trop tôt donné ». Une piste à explorer ?

Quoi qu'il en soit, pourvu que l'on ait un esprit orienté, même les titres qu'il aura commis certainement sans arrière-pensées prêtent à sourire : Le Diable à quatre, On ne s'avise jamais de tout, L'Ouvrage du cœur, L'Anneau perdu et retrouvé, Le Philosophe sans le savoir, je vois défiler Sade, Boyer d'Argens et Voisenon. Serait-ce qu'une vie en Enfer échauffe mes esprits ?

Bonnes lectures et écoutes au coin du feu !

DavidLeMarrec — 1 novembre 2020

Oui, c'est quelque chose de l'ordre de ces comptines, en effet. Le second sens est plus leste que dans les Diderot ou Voisenon que je connais (Acajou & Zirphile est à tout prendre plus suggestif que les Bijoux), ça ressemble bien davantage à tes chansons populaires à double sens.
Pourquoi les avoir mis là alors que je n'ai jamais rien croisé de tel, je n'en sais diable rien. Peut-être qu'en 1791 les standards du bon goût familial avait fortement chanté, et qu'il n'est pas pertinent de le comparer aux productions d'avant 1790.

Pour les autres Sedaine : il y a des choses plaisantes (jamais remarqué de sous-entendus gaillards pour autant), mais le caractère édifiant n'y est guère au second degré en général, d'où ma surprise.

Merci pour tes diaboliques éclairages !

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