Carnets sur sol

jeudi 13 février 2020

13/02/20 : Magrané, Dialogues de Tirant le Blanc (au Liceu)

Initialement publié sur le site thématique « 1 jour, 1 opéra », le 13 février 2020. Version d'origine.

Aujourd'hui, 13 février, on donne dans le foyer du Liceu, à Barcelone, Diàlegs de Tirant e Carmesina de Joan Magrané(-Figuera), sur un livret de Marc Rosich – qui avait déjà tiré une pièce de ce roman emblématique du XVe s., pour la Fura del Baus.

La musique n'en est pas merveilleuse, des lignes éclatées dans une gentille atonalité assez conservatrice, mais l'intérêt est bien sûr de surveiller l'émergence d'œuvres en catalan, tandis que cette langue est de plus en plus prise au sérieux.

Certes, ça se passe dans le Foyer, on n'en est pas à remplacer le fonds répertoire du peu aventureux Liceu – qui n'est de toute façon pas en langue espagnole non plus.

Le sujet est tiré de Tirant lo Blanch, un des romans les plus emblématiques du Moyen-Âge (XVe siècle), dû à Joanot Martorell (de Valencia) et tellement admiré par don Quichotte qui cite son héros en modèle à tout bout de champ, aux côtés d'Amadis.

Le nom même du Liceu est toute une histoire… Il provient d'une institution fondée par des militaires (!) dans un couvent (!), destinée à l'enseignement et l'exercice de la musique – son nom d'origine, en espagnol, était Liceo Filarmónico Dramático.

Ce lycée de 1837 devient une institution à part entière avec son théâtre en 1847, financé sur fonds privés (si bien qu'il n'y a pas de loge royale…) en échange de loges à vie.

Le nom de Liceu apparaît plus tardivement, pendant la guerre civile de 1936, où s'affirme l'identité catalane et où les républicains locaux nationalisent et rebaptisent le théâtre : Nacional de Catalunya – où, faute d'argent, on ne programme d'ailleurs plus d'opéras…

Le reste de son histoire est tout aussi épique. En 1893, au deuxième acte de Guillaume Tell de Rossini (ça ne s'invente pas – pendant le trio de conjuration contre l'oppresseur, comme sur l'illustration ?), un anarchiste jette deux bombes au parterre et tue 20 personnes.

C'est une bombe alla Orsini, comme pour l'attentat raté contre Napoléon III : des piques tout autour, armées au di-fulminate de mercure, qui déclenchent l'explosion – palliatif à l'absence de dynamite chez les anars du temps. Seule l'une des deux explose, l'autre est encore conservée.

Les sièges des victimes sont laissés vides pendant plusieurs années après l'attentat. (Et, puisque vous voulez absolument savoir, l'assassin est exécuté un an après.) Déso pas déso, le gars a quand même gâché le meilleur moment du meilleur Rossini.

Dans Wagner ça passe, il y a beaucoup de bruit et il n'y a que des meilleurs moments, mais dans Rossini, si on commence à gâcher les secondes intéressantes, hein…

Ce n'est pas fini.

En 1861 toute la salle brûle.

En 1994, deux ouvriers réparent le rideau d'acier supposé protéger la salle en cas de départ de feu sur scène. Étincelles de chalumeau. Une partie des rideaux prend feu. Le tissu tombe sur le sol.

Le rideau d'acier est abaissé, mais les flammes grimpent déjà du rideau de velours jusqu'aux cintres. Les pompiers, sur place dans les minutes qui suivent, ne peuvent rien faire. Tout le théâtre est détruit.

À ses débuts, le Liceo est en compétition avec le Teatro Principal (établi depuis 1602), avec son cortège folklorique : rixes entre aficionados, programmations simultanées des mêmes œuvres, trames pour être le premier à créer tel titre dans la ville… !

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