La trahison de Château de Versailles Spectacles – †2018
Révisez la leçon du jour.
À titre non excessif, notule non lue.

Putti de la Chapelle Royale, sous les derniers feux du jour de mars, après la fermeture du Château.
1. Les pépites
La saison 2017-2018 a été rendue publique dans le seconde moitié de mars. De très belles choses à signaler, bien sûr.
♫ Deux Cavalli scéniques par García-Alarcón, très bien distribués (avec Francesca Aspromonte dans Erismena !). J'aurais aimé d'autres compositeurs du temps plus à mon goût que Cavalli (à peu près n'importe lequel autre, en réalité), mais dans ces conditions, vraiment l'occasion de se laisser convaincre si on ne l'est pas déjà.
♫ Deux LULLY somptueux :
♫ Davantage d'oratorio italien du XVIIe siècle, genre jusqu'ici peu représenté en France :
♫♫ Le Tremblement de terre d'Antonio Draghi par Dumestre & Lazar,
♫♫ une Passion de Gaetano Veneziano par García-Alarcón.
♫ Les habituels concerts de musique sacrée française à la Chapelle Royale : peu de choses rares, les grands LULLY, Charpentier, Couperin. Beaucoup moins nombreux, me semble-t-il.
♫ Beaucoup de Bach, puisqu'il semble que tout le monde aime ça sauf moi (enfin, je veux dire aime ça au moins d'en faire le massif le plus intéressant de tous les temps, j'aime bien Bach, moi, mais pas forcément beaucoup plus que Pachelbel, Telemann ou Keiser).
2. Les prémices de la trahison
Château de Versailles Spectacles a repris, en 2011 (j'y reviens en §4), les attributions du CMBV dans l'organisation des concerts. But annoncé au public (la réalité se situe à un niveau un peu différent) : centraliser la prise de décision, rationnaliser la programmation, donner davantage d'assise financière au développement des projets, et évidemment calibrer l'offre pour récolter davantage de sous.
Exactement comme pour Star Wars chez Disney la Philharmonie de Paris (où sont passés les programmes thématiques originaux de la Cité de la Musique, à part dans les noms des week-ends-festivals ?), on nous avait juré que le changement d'attribution administratif ne modifierait rien de l'ambition de l'ensemble (tout en apportant du mieux, ce qui est forcément contradictoire et suspect). Et ce n'était pas tout à fait vrai. Cela n'empêche pas la Philharmonie d'être une réussite à la fois commerciale et programmatique, mais à la fin une partie de l'offre d'origine a discrètement disparu et George Lucas a été viré.
Je n'étais pas particulièrement alarmé, considérant le cas particulier de Versailles, assis sur son image purement patrimoniale, et qui devra de toute façon toujours produire les concerts du CMBV – ce sont davantage les subventions et attributions d'icelui qui me paraissent (me parassaient, en tout cas) déterminantes. Par ailleurs, nous avons eu de magnifiques saisons depuis 2011, tandis que le nombre de spectacles augmentait très sensiblement (meilleure synchronisation des forces du Château ? – la lecture de la littérature de la Cour des Comptes éclaire assez bien cet aspect)
Or, à la lecture de cette saison, je sens un glissement assez déplaisant, qui n'était pas présent aux deux dernières, les premières de la transition – où s'était au contraire constaté un élargissement (en quantité et en styles) de l'offre.
3. Trois problèmes
â™ D'abord, une simple petite question de loyauté dans le programme.
â™ â™ Mais tout de même, vendre le Ballet Royal de la Nuit (essentiellement de Cambefort, avec contributions incertaines Boësset, Constantin et Lambert) comme une œuvre de LULLY, qui y a surtout dansé, peut-être chorégraphié (je n'ai pas vérifié), et en tout cas rien ou à peu près rien composé, c'est un peu de la tromperie sur la marchandise. On y entend de l'excellente musique, au sein d'une œuvre d'une notoriété (voire d'une importance) historique et politique considérable, mais elle n'est pas de lui, et il n'est pas très honnête de faire accroire que ce serait le cas.
â™ Ensuite, l'augmentation des prix.
â™ â™ Je ne dis pas que ça ne les vaille pas, au contraire : ce sont toujours des spectacles d'une réalisation très soignée, on y voit très bien même des places les moins chères (un théâtre de cour et non de masse, même si le confort y reste spartiate), il y a bien sûr le prestige extraordinaire du lieu (Château de Versailles + Opéra de Cour + Théâtre de Marie-Antoinette…), et la jauge réduite – maintenir la sécurité d'un lieu aussi vaste et fragile pour un théâtre de faible contenance doit être un défi logistique et économique assez redoutable.
â™ â™ Néanmoins, je ne puis m'empêcher de remarquer que le seuil du prix minimal (déjà assez respectable à 35€¬ en dernière catégorie pour une scène subventionnée) empêche la fidélisation d'une clientèle de mélomanes, au profit du public occasionnel (soirées de prestige, cadeau exceptionnel, touristes). Pas d'abonnement non plus, à part pour les catégories les plus hautes.
â™ â™ Cela ne me scandalise pas du tout pour les récitals, ou lorsqu'on y joue les Da Ponte (même si j'aurais beaucoup aimé voir la distribution de feu du Così fan tutte à venir, avec Minkowski, Gleadow et Bou et uniquement des Italiens !) ou le Requiem de Verdi : le public fait le choix délibéré de faire un effort pour le luxe de Versailles, il n'est pas révoltant que cela se monnaye. En revanche, pour les explorations du CMBV, ou les œuvres italiennes plus rares, et d'une manière générale le patrimoine que les institutions de Versailles ont à cœur de défendre, je trouve dommage d'en écarter un public d'amateurs fidèles, qui pourraient être rebutés par les prix. En tout cas, pour moi qui cours les productions de baroque français et dont les moyens sont bornés, ces prix m'obligent à choisir, quand j'aurais volontiers assisté à l'ensemble de la programmation un peu spécialisée (quitte à traverser deux fois les cinq feues zones d'ÃŽle-de-France comme je le fais régulièrement). J'ai conscience de ne pas être (du tout) l'étalon fidèle du public des salles de spectacle, mais le raisonnement de la destination de ces spectacles tient : les tarifs le réservent plutôt à une occasion prestigieuse, au lieu de diffuser et informer ce patrimoine, comme c'est en principe la mission du CMBV.
â™ Enfin et surtout, le plus grave (pour le reste, on s'informe, on économise, on choisit, rien n'est insoluble), l'évolution du contenu de la programmation.
â™ â™ À partir des « Grandes Journées Campra » à l'automne 2010, pas une grande réussite (surtout des œuvres mineures, peu de résurrections ambitieuses, des grèves et annulations, et même un concert où le public a trouvé porte close, sans aucune annonce préalable ! – sympa à 19h30 en décembre, quand on a traversé toute l'ÃŽle-de-France), la manifestation s'est faite plus discrète. Pour les dernières séries, ce n'était même plus un compositeur, mais des thématiques plus larges, une célébration de Louis XIV, puis des fêtes royales (reconstitution de grands moments politiques avec commande de musique) – ce n'est pas du tout un point de vue illégitime, même s'il n'est plus musical (on ne choisit pas les bonnes œuvres, mais les bons événéments historiques…), mais on va vite en faire le tour. Que fera-t-on quand on aura épuisé les Messes de sacre / mariage / baptême / obsèques et les Te Deum de victoires ?
â™ â™ Dans la nouvelle saison, je ne vois que très peu de réelles explorations :
â™ â™ â™ â™ un programme Pro Capella Regis des Chantres à préciser ;
â™ â™ â™ â™ deux Te Deum rares le même soir (Blanchard, et Blamont, celui-là donné il y a quelques années à Saint-Étienne-du-Mont par Les Ombres) par Stradivaria et chœur Marguerite Louise. Vendu sous le titre pas particulièrement scientifique ni subtil « La Guerre des Te Deum » – ce dont je me moque, mon propre titre prouve bien que je ne crains pas le racolage, mais c'est un indice de plus que la trace du CMBV s'efface dans la programmation.
Tout cela conjugué pose la question : que devient la programmation du CMBV, gérée par Château de Versailles Spectacles ? Après avoir explosé dans les premières années de la nouvelle répartition des rôles voulue par la Cour des Comptes, à partir de 2011, elle semble bifurquer vers une programmation de prestige (on y jouera le Requiem de Verdi, des ballets de Béjart et Preljocaj…) et délaisser la partie exploratoire de sa mission. La saison en cours était aussi limitée en découverte, mais proposait au moins des productions scéniques
4. La vérité est ailleurs
Cela, c'est l'avis du spectateur qui lit la programmation. La réalité est un eu plus subtile et, une fois formulé mes ronchonneries et avertissements d'ordre artistique pour l'avenir, c'est l'occasion de regarder l'évolution de la situation sur une décennies, et les contraintes qui pèsent sur l'organisation des spectacles versaillais.
En effet, en 2010, la Cour des Comptes publie un rapport sur Château de Versailles Spectacles, et relève le peu d'intérêt de la structure (créée en 2009), essentiellement destinée à organiser les « Grandes Eaux ». Il s'agissait de donner plus de souplesse aux contrats (largement saisonniers) par rapport à l'Établissement Public du château de Versailles (EPV), notamment du fait des horaires qui ne concordent pas avec ceux des ouvertures
L'EPV a suivi les recommandations, et Château de Versailles Spectacles (CVS) a élargi ses interventions, aussi bien dans les formats (bals, concerts divers) qu'en quantité. Le CMBV n'est plus, depuis, l'organisateur des concerts qui se déroulent dans le Domaine, et le nombre de représentations a considérablement augmenté (13 en 2009 contre 74 en 2013 !). Bien sûr, le nombre indiqué doit être celui des concerts produits par CVS, excluant donc en 2009 ceux assumés par le CMBV. Mais il est vrai que la quantité de soirées a considérablement cru.
Les chiffres du remplissage (80% en 2013), des bénéfices et d'augmentation des bénéfices (30 à 70% pour les « Eaux Musicales » sur la période observée dans le rapport de 2015) sont assez spectaculaires, en effet.
La reprise en main des concerts organisés par le CMBV (alors recentré sur ses missions de recherche et de formation – ainsi que, bien sûr, du choix des contenus des concerts) s'est donc traduite par une augmentation de l'offre, et a permis plusieurs des saisons incroyables des années passées, où l'abondance et la rareté ne souffraient pas de remise en question.
Néanmoins, sur le long terme, je n'en vois pas moins une inflexion assez nette, qui abandonne progressivement l'aspect méthodique de la recherche, des propositions thématiques, pour une suite de concerts « Grand Siècle » assez généralistes : le CMBV ne remplit alors plus autant sa mission de diffusion, surtout lorsque les partenariats avec maisons parisiennes semblent dansle même temps se raréfier.
--
Le nombre de tragédies en musique écrites est assez limité en réalité (quelques dizaines), et on semble ne plus rejouer que les mêmes, en dehors de la période, jusqu'ici très négligée, de la seconde moitié du XVIIIe siècle (parfois en collaboration avec Bru Zane, dont les moyens financiers semblent assez supérieurs), pas mal défrichée ces derniers temps. Que fait-on de la période qui s'étend entre LULLY et Rameau ? Quelques Campra, mais pour le reste, silence à peu près total. Voilà qui mérite considération.
Pour préparer / prolonger : retrouvez l'intégralité des opéras de LULLY, classés, présentés. Avec leur discographie complète.
Écrit par DavidLeMarrec , dans Saison 2017-2018
Cher David,
Je lis avec beaucoup d’attention vos articles et vos critiques, qui sont souvent très pertinents et documentés. Sur celui-ci, je me permets toutefois quelques remarques car certains aspects me semblent mal posés. En effet, lorsque J.-J. Aillagon, alors président du Château de Versailles, a décidé de confier à la seule filiale du Château, CVS, la pleine et entière mise en œuvre de la saison de l’Établissement public (ce qui était, au demeurant, une décision pleine de bon sens), le Centre de musique baroque a intelligemment redéployé sa mission au niveau national et international. Certaines de ses productions sont toujours données au Château, dans le cadre de la programmation de CVS, comme – dernièrement – le Persée de 1770 dont vous parlez, mais aussi « Un Opéra pour trois rois » en lien avec l’exposition « Fêtes et divertissements à la cour », et de réguliers concerts de musique sacrée. Le CMBV n’est lié qu’à l’EPV et pas directement à sa filiale, qui n’a donc aucune prise sur les choix qui sont faits en termes de recherche ou de recréations. Si l’on en croit la communication du CMBV, et notamment son site internet, on constate que le CMBV n’a jamais été aussi actif que cette saison, puisqu’il revendique 30 projets, totalisant près de 150 dates de concerts en France et à l’étranger. En 16-17, je dénombre pas moins de 15 opéras coproduits, dont 14 en version scénique, ce qui est incomparable avec l’activité du même CMBV il y a encore 5 ou 6 ans. Rien que depuis le 1er janvier 2017, soit trois mois exactement, le CMBV a participé à la recréation de Chimène ou le Cid de Sachini avec l’ARCAL, en région parisienne (Massy, Herblay, Saint-Quentin), des Amants magnifiques de Lully et Molière, aussi en région parisienne (Massy) et à Avignon, Rennes et au Touquet, à la création d’une parodie d’Atys de Lully à Malte, reprise en région parisienne à Trappes, à la recréation de Naïs de Rameau à Budapest avec une distribution excellente (Santon, Sempé, Van Mechelen, Dolié). La plupart de ces projets semble avoir été captés ou enregistrés et devraient paraître dans les mois à venir. Je note aussi une Académie d’orchestre à Prague autour des 24 Violons du roi, et un ambitieux projet de formation professionnelle autour de la recréation scénique des Fêtes d’Hébé de Rameau avec l’Académie de l’Opéra de Paris et le Royal College of musique, joué à Paris et prochainement à Londres. Tout cela en trois mois... Dans le futur proche, le site annonce également la recréation du Temple de la Gloire de Rameau (version inédite de 1745) à San Francisco, Scylla et Glaucus de Leclair à Kiel en version scénique (une première depuis l’Opéra de Lyon), Phèdre de Lemoyne en scène coproduit avec le Palazzetto Bru Zane (à Caen et Paris), Le Carnaval de Venise de Campra en scène à Boston et, notamment, un concert de grands motets de Lalande à Versailles (repris semble-t-il à Prague) en juillet prochain. Je note par ailleurs la parution régulière de partitions dont, enfin !, des grands titres de Leclair, Couperin, Charpentier, ou des recueils d’airs de Lully et Rameau très pratiques pour les chanteurs, et des enregistrements toujours aussi originaux (Isbé de Mondonville et Persée 1770 de Lully et consort ; on annonce Les Horaces de Salieri sous peu). Je ne crois donc pas que l’institution ait revu sa politique ou soit en baisse d’activité, au contraire. Par contre, que CVS n’en programme que quelques projets est une autre question, qui semble être le choix de CVS... À la décharge de cette dernière filiale, il semble que la baisse de fréquentation touristique liée aux attentats, et que l’annulation de soirées l’été dernier dans le parc pour cause d’intempéries aient joué sur les finances de la saison prochaine… Au plaisir de vous lire !