Carnets sur sol

jeudi 22 septembre 2016

La Symphonie Fantastique, de la valse au bastringue (Lavandier, Le Balcon, Pascal)


La Symphonie Fantastique dans l'arrangement du jeunot Arthur Lavandier (né en 1987).

Jolie initiative pour la réouverture de l'Athénée, qui donne lieu à un disque (chez Alpha) de l'ensemble Le Balcon, dirigé par Maxime Pascal. Vous pouvez l'écouter là pendant votre lecture (et un peu au delà, si votre maîtresse a fait bon usage de vos jeunes années).

Je me figure très bien l'irritation qui peut atteindre les mélomanes, en voyant qu'il s'agit largement d'une réinstrumentation (voire d'une réorchestration), et qu'on attire l'attention et la sympathie de l'auditeur en y glissant des touches de modernité joueuses et un peu faciles peut-être. L'impression qu'on se fait briller en pillant un peu Berlioz, quelque chose comme ça, un sentiment que j'ai déjà décrit une fois ou deux dans ces pages (crtl+F 'Widmann', le pauvre), et qui peut être pénible.

Pour ma part, je figure au nombre des séduits. De façon variable selon les mouvements.

L'ensemble est moins bien orchestré, clairement, et les alternances de couleurs, de textures, de manières, semblent moins cohérentes, plus arbitraires ; il manque aussi, du fait de la réduction, des parts du spectre (des effets d'accompagnement, mais aussi des accompagnements entiers). En somme, cela ne peut rivaliser avec l'original, et ce n'est même pas une optimisation pour effectif chambriste, les moyens convoqués étant tout à fait conséquents (en plus des instruments traditionnels, piano, célesta, fanfare, traitement électro-acoustique, bande).

putto émerveillé arthur lavandier fantastique
Arthur Lavandier découvrant ébaubi un nouvel instrument.
Bronze doré, hôtel de Castries (Paris).

Le premier mouvement paraît un peu grêle en comparaison de la version pour orchestre, et la rupture vers la partie rapide n'a pas du tout le même impact cinglant que dans l'original. En revanche, la transmutation de valse sous stupéfiant en bastringue est assez amusante, et fonctionne très bien, avec ses bouts de jazz (certes un peu collés) et son mouvement régulier (à rebours de ce qui est explicitement écrit, donc) de grosse boîte à musique.
     La scène aux champs est même, à mon sens, plus réussie que l'originale. À peu près tout le monde trouve longue cette page d'une poésie très étale et minimale – même si, en concert, il existe quelque chose de très prégnant visuellement, avec la solitude de ces hautbois rejoints par les réminiscences puis l'orage. Ici, les lignes répétitives et prévisibles se chargent d'harmonies dissonantes mais apaisées qui évoquent plutôt Takemitsu (celui de Garden Rain ou Rain Coming) ; et le cor se détraque dans des lignes qui évoquent furieusement la Serenade de Britten. L'orage apporte donc une disruption moins spectaculaire, mais toute la pièce intéresse cette fois, et pas seulement ses articulations.

Le quatrième mouvement est celui qui me touche le moins : il semble abandonner totalement l'argument dramatique tellement bien mis en scène par Berlioz (approche progressive du cortège, repris par tant après lui ; trompettes triomphantes ; idée fixe ; couperet), pour laisser place à une sorte de fanfare caribéenne, très convaincante, mais homogène, sans aucune progression dramatique. C'est beau et nouveau, et pourtant on ne peut s'empêcher de trouver la substitution frustrante.
    Le sabbat final conserve les cloches (en leur adjoignant des résonances électro-acoustiques) et n'hésite pas à maquiller le matériau en musique résolument contemporaine, de quelqu'un qui aurait tiré profit du spectralisme… Là aussi, beaucoup moins de drame, mais les originalités des sons ajoutés (qui ne se limitent pas au jeu avec la guitare électrique) et des nouveaux effets (les anciens sont abandonnés, d'autres apparaissent à d'autres jointures) occupent très adroitement l'espace musical.

Autant les membres du Balcon m'ont paru manquer d'incisivité au début du I, pas très déclamatoires, autant le reste du disque met en valeur leur ardeur et leur élan, indéniables.

Beau disque qui renouvelle donc très agréablement la Fantastique et nous invite, sans du tout surpasser ni même égaler l'original, à réentendre ses détails sous un angle nouveau – et devrait nourrir y compris le retour à l'original.

Publié apparemment dans un coffret de deux formats, mais ces détails m'échappent tout à fait – et m'indiffèrent parfaitement, pour tout dire. À part lorsque cela permet de se moquer des audiophiles, proies tellement plus dociles que les glottopathes… parfait pour les jours de fatigue.

10 roulades

antoine — 22 septembre 2016

En tête de gondole chez Mr Bricolage?

Diablotin — 23 septembre 2016

Ça fonctionne assez bien, en effet, même si le caractère "fantastique" de l'oeuvre passe un peu à la trappe, notamment parce que les deux derniers mouvements sont moins réussis peut-être. J'imagine assez facilement que c'est encore mieux en concert !
La version 3D ne semble rien apporter de plus, au moins tôt le matin à bas volume ;-)

Diablotin — 23 septembre 2016

Tiens ! Même la presse se met à en parler, ici : http://next.liberation.fr/musique/2016/09/23/berlioz-revisite-la-symphonie-fantasque_1507706?xtor=rss-450

DavidLeMarrec — 24 septembre 2016

@ Antoine :

Il y a de ça, mais comme c'est plutôt réjouissant, je ne m'en plains pas !

@ Diablotin :

Alors, si j'ai la bénédiction d'un authentique audiophile pour ne pas entendre la différence !

Oui, tout à fait, le petit effectif, les fanfares de rue, le jazz, les petits événements plaisants mais pas homogènes, tout cela concourt à enlever de la crédibilité à l'argument initial, davantage servi par un orchestre enveloppant, des différences de dynamique, une illusion qui peut se créer dans la continuité, l'absence de musiques de bar ou de rue… et surtout la solennité des passages dramatiques (le reggae peut difficilement exprimer le projet initial de Marche au supplice, ou alors qu'on me cite les exécutions festives concernées…).

Pour toutes ces raisons, ça n'égale pas l'original, mais ça renouvelle très agréablement les habitudes d'écoute.

L'article est intéressant, merci !

Diablotin — 25 septembre 2016

Ça fait quand même longtemps que l'audiophilie n'est plus une passion pour ce qui me concerne -c'était une démarche raisonnée lorsque j'ai progressivement construit mon système HiFi, mais ce dernier a toujours été au service de la musique-, je me contente d'observer le phénomène en observateur critique -très critique quant aux "idiophiles", d'ailleurs-. Mais l'histoire du développement de la Hi-Fi, corollaire de l'histoire du développement de la musique enregistrée, est prodigieusement intéressante néanmoins. Encore plus intéressante est l'évolution très irrationnelle de certains consommateurs face à ce marché : pendant longtemps, une approche scientifique fondée sur une somme de connaissances électriques, électroniques, acoustiques et psycho-acoustiques était la norme communément admise. Cette norme est désormais totalement bafouée et l'on s'oriente vers une approche quasi-mystique qui me laisse profondément dubitatif...

Cela étant, il me semble que le reggae, fondé sur une forte consommation de ganja et à très forte connotation religieuse -le dernier Negus d'Ethiopie, Hailé Sélassié, est le Jah Rastafaraï, autrement dit Messie, des Jamaïcains- et donc rédemptrice, n'est pas complètement éloigné du propos initial de la marche au supplice.

DavidLeMarrec — 1 octobre 2016

La marche au supplice n'est, dans l'argument de la Fantastique, pas très christique… c'est une exécution publique du poète-musicien-amoureux – sans grande promesse d'Au-delà, d'ailleurs. Davantage une réminiscence des mariages républicains de Nantes que du règne d'Antipas.

Pour le reste, oui, il y aurait des choses intéressantes à dire sur l'évolution de l'esthétique musicale en rapport au disque : le type de captation privilégiée selon les lieux et les périodes, mais aussi l'influence du disque sur les interprétations (pour la voix, c'est même une mutation qui s'est produite !). Sur les systèmes de reproduction, j'avoue être moins passionné, ça me paraît une contingence relativement négligeable – mais j'admets parfaitement qu'on considère tout le contraire, ça se défend très bien (tant qu'on ne se met pas à choisir je ne dis pas les interprétations, mais les compositeurs selon les prises de son !).
Si ça peut te rasséréner un peu, tu n'es pas classé parmi les audiophiles dans le sens de la condescendance, mais de la connaissance. Je ne te perçois pas comme un exalté de la juste impédance ou du câble mystique.

Diablotin — 2 octobre 2016

Ah, je l'entends différemment : ce n'est que le rêve sous opium d'une exécution publique et la rédemption arrive quand même à la fin, d'une certaine manière, par le retour de l'idée fixe.
Pour le reste, je n'étais même pas inquiet :-D !!!

DavidLeMarrec — 2 octobre 2016

L'idée fixe se rapporte à a bien-aimée, au rêve d'amour, donc pas vraiment de rédemption, il se voit mourir pour un crime qui mérite l'expiation et non la salvation. Dans le programme écrit par Berlioz, il précise même qu'il est condamné pour avoir tué celle qu'il aime :

La dose du narcotique, trop faible pour lui donner la mort, le plonge dans un sommeil accompagné des plus horribles visions. Il rêve qu’il a tué celle qu’il aimait, qu’il est condamné, conduit au supplice, et qu’il assiste à sa propre exécution. Le cortége s’avance aux sons d’une marche tantôt sombre et farouche, tantôt brillante et solennelle, dans laquelle un bruit sourd de pas graves succède sans transition aux éclats les plus bruyans. À la fin de la marche, les quatre premières mesures de l’idée fixe reparaissent comme une dernière pensée d’amour interrompue par le coup fatal.

Diablotin — 12 octobre 2016

Oui, je sais tout cela, mais je n'ai rien trouvé d'autre que ces remarques pour te donner l'envie d'écouter du reggae ;-) !

DavidLeMarrec — 15 octobre 2016

D'autres ont déjà essayé, et j'ai une liste de reggaetistes valeureux, mais j'ai un peu de peine à m'y mettre vraiment, peut-être parce que je manque des bons produits.

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