La mort de l'opéra
Patrick Loiseleur se gausse, non sans raison, des prétentions des dirigeants de maisons d'Opéra à « parler du monde d'aujourd'hui » et à « lutter contre les désirs de fermeture », tout en programmant des perruques poudrées et des fiancées folles… De fait, même si les grands sujets parlent toujours de problèmes véritables (et qu'il n'est pas interdit d'être ému par le décentrement et le dépaysement non plus), je doute que les vocalisations de Violetta, pour discriminée qu'elle soit, fassent réfléchir quiconque sur sa propre intolérance aux afghans étendus devant son immeuble parisien. Et les metteurs en scène qui poussent le trait jusque là gâchent plus de plaisir qu'ils ne créent de vocations, je le crains.
Il est vrai aussi que le genre opéra reste assis sur un tas d'or de compositions fantastiques (pendant la seconde moitié du XIXe siècle, c'est le meilleur de la musique européenne qui y était dévolu !), et que très peu de nouveaux standards majeurs sont composés désormais – et ne parlons pas de les jouer !
Néanmoins, lorsqu'il s'agit de diagnostiquer la mort de l'opéra et sa prochaine ou souhaitable dissolution dans d'autres genres amplifiés, on peut aussi avancer quelques contre-arguments.
Je reproduis ici ma réaction au billet du Journal de Papageno :
Sous des airs de provocation, il y a beaucoup de vrai : l'opéra ne se renouvelle pas. Néanmoins…
¶ Souhaiter amplifier massivement les chanteurs (ils le sont déjà, mais seulement comme mesure de confort dans les très grandes salles), c'est dissoudre l'opéra purement et simplement : c'est la seule chose qui le sépare de la comédie musicale qui n'en est qu'une autre forme avec voix amplifiées.
Au demeurant, effectivement, les compositeurs actuels, plutôt que de ressasser des livrets médiocres et prétentieux sur les malheurs de l'artiste, pourraient s'inspirer de l'immense plasticité des sujets de musical, depuis l'adaptation de films à succès (Rebecca de Levay & Kunze) jusqu'à l'exploration du vieillissement cérébral dans la vie quotidienne (Next to Normal de Yorkey & Kitt, avec de beaux ensembles en plus).Il existe toutefois deux types de renouvellement à l'opéra :
¶ L'invitation de metteurs en scène issus du théâtre, qui n'hésitent pas à bousculer les œuvres. Ça n'existait pas il y a trente à quarante ans (où Strehler était considéré comme le comble de l'audace, parce qu'il invitait les chanteurs à bouger !), et ça change quand même un peu les choses : une nouvelle production ne ressemble pas à la précédente.
¶ Le répertoire se renouvelle, en réalité… mais plutôt dans le sens de l'exhumation d'œuvres du patrimoine qui ne sont plus jouées. On a ainsi des vents de nouveauté paradoxale, où l'on entend de « nouvelles » œuvres de Rameau, Donizetti, Gounod ou Schreker.
Cela permet au public d'entendre des choses différentes, à défaut d'être contemporaines — mais pourquoi faudrait-il absolument entendre du contemporain, alors que le temps a fait son office de filtre et nous permet de ne garder que le meilleur ?
Je l'admets, en raisonnant comme cela, le répertoire d'opéra n'est pas promis à un grand avenir, vu qu'on produit peu, donc moins de bonnes œuvres, que les compositeur ont par conséquent moins d'habitude d'en écrire, donc encore moins de bonnes œuvres…¶ Et j'en viens à une question qui renverse votre perspective : si les compositeurs (la faute à ceux qui les choisissent ou aux compositeur eux-mêmes, je ne puis dire) écrivaient une musique intelligible, si les librettistes produisaient des choses moins prétentieuses et écrites avec les pieds, il y aurait sans doute un public…
Ça existe, d'ailleurs (j'avais proposé une liste là), mais ce ne sont pas forcément les gens embauchés par les institutions qui ont les moyens de commander un opéra, ni le chemin que choisissent les bons compositeurs qui doivent soudain en composer un. La négligence prosodique est un mal mortel, en l'occurrence.
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Pour prolonger sur les problèmes de l'opéra contemporain, on peut lire cette revue d'enjeux proposée aux débuts de CSS, et se consoler avec cette liste (fragmentaire) de grandes réussites depuis 1950.
Écrit par DavidLeMarrec , dans Discourir
Bonjour
Juste quelques remarques en passant ...
La création d'un nouvel opéra est, aujourd'hui comme hier, une entreprise coûteuse et aléatoire. Après, il y a la très délicate question de l'accès des compositeurs d'aujourd'hui aux scènes lyriques. Ce sont sûrement toujours un peu les mêmes qui parviennent à faire représenter leurs oeuvres. Je ne sais s'il y a des études récentes sur cette question.
Si l'on remonte le temps, on va s'arrêter sur la période Liebermann à l'opéra de Paris (1973-1980). Il n'y a pas que Georgio Strehler (il montera également Boccanegra) et les Noces ! Il y a aussi, par exemple, Jorge Lavelli qui met en scène un Faust mémorable ou encore L'enfant et les sortilèges, Madama Butterfly, Oedipus Rex ou Pelleas et Melisande et Patrice Chéreau qui montera des Contes d'Hoffmann d'anthologie (jamais repris ensuite) et la Lulu de Berg en trois actes, dirigée par Boulez. Liebermann fera aussi appel à Joseph Losey pour un Boris Goudounov discutable (avec l'orchestre sur scène ... comme quoi Olivier Py n'a rien inventé avec sa mise en scène d'Alceste où il fera de même avec le résultat que l'on devine sur le plan acoustique !). C'est Liebermann également qui avait passé commande du Saint François à Messiaen.
Mais, je ne suis pas si sûr que cela que les metteurs en scène renouvellent réellement l'opéra ! Il leur arrive aussi de l'assassiner ...
Du souvenir que j'ai conservé des Noces de Strehler, sa mise en scène était assez extraordinaire. Il donnait bien à voir une folle journée ! J'étais allé revoir une des reprises de l'ère Hugues Gall que j'avais trouvée bien figée et perdue dans l'immense vaisseau de Bastille (la création en 1973 avait eu lieu à l'opéra de Versailles ...). Il y a un moment où il faut savoir de pas reprendre une production, aussi célèbre soit-elle !